CHEZ MADAME DE ROTHSCHILD AU CHATEAU DE BOULOGNE
Le charme des dîners priés n’est pas connu chez nous. L’Irlande , malgré ses qualités bienveillantes, n’a point cette société aimable que l’on rassemble si facilement à Paris avec quelques lignes polies. Toute prévenance spontanée n’existe pas chez nous. Les maisons qui donnent à dîner sont non-seulement rares, mais très-formalistes; elles ne reçoivent qu’à des époques fixes , et reçoivent alors en masse , connaissances, amis, famille; — quelques lords des environs, des membres du parlement sont invités , mais tout est mêlé , confondu , — le vieux , le jeune , le sérieux et le profane ; on ne fait plus attention au rang. Les convives, suivant leur âge, parlent bruyamment, mangent ou regardent leurs voisins. Il n’y a pas ici de première conversation comme à Paris; la parole ne jaillit qu’après une certaine diffusion des vins de France , et alors elle est encore rude. — Il y a plus ; lorsque les mets nous sont offerts, ils sont presque tous froids : leur arôme ne monte plus au cerveau ; rien n’éveille d’abord celui-ci. Voilà Pentrain pendant une heure : — de temps en temps passent quelques viandes saignantes , effroi des délicats ; — ou des salades de poissons , le plus indigeste des vieux mets.
En France, au contraire, les dîners ont cours toute l’année, et ils remuent toutes nos facultés. On y mange avec goût; on y fait , au milieu de charmantes saillies , une chère parfaite : — c’est cette chère que l’étincelant Saint-Évremond regrettait de 11e pouvoir offrir à Londres à sa belle épicurienne , la duchesse de Mazarin.
J’ai assisté, pendant un voyage à Paris, à deux dîners très-fins, très-notables, qui peuvent être rappelés comme modèles. — L’un nous fut offert par le spirituel et illustre comte de Ségur, et l’autre par une digne et gracieuse personne , madame de Rothschild. Je n’ai jamais rien vu de plus délicat et de plus simple.
VARIÉTÉS
M. de Ségiir demeurait rue Duphot. A six heures , nous descendîmes de voiture trois personnes et moi. Cinq minutes après nous étions à table avec sept étrangers distingués et l’amphitryon , vieux gentilhomme d’un rare savoir-vivre. La table était ronde; le dîner, sérieusement médité , fut bien exécuté et bien servi. — Divers incidents animèrent la conversation , chacun raconta des particularités de sa vie ; mais le comte , causeur fin et aimable , tint le dé. — Que de mots fins, que de grands récits, de portraits spirituels et vifs ne prodigua-t-il pas , et en se jouant !
Napoléon fut le sujet principal de l’entretien. — « L’empereur, nous dit le comte , avait une grâce particulière lorsqu’il était entouré d’hommes distingués ; sa pétulance naturelle pouvait heurter, mais elle s’adoucissait vite : gai et calme , il n’était plus le même ; on le menait comme un enfant. Irrité , il marchait vivement , parlait haut , mais ses menaces restaient sans effet. Comme je venais le solliciter un jour pour un ami , je le trouvai plongé dans la rêverie , l’œil actif et sombre. J’hésitai... je m’excusai : * Vous souffrez, sire? — Que Voulez-vous dire ? — Votre affection habituelle vous tourmente en ce moment? — Voulez-vous parler encore de ma bile, dit-il vite; ne savezvous pas que tout homme de quelque valeur a sa bile ! C’ëst le feu secret ; avec ses excitations , je vois clair dans les moments difficiles , — je gagne des batailles. »
M. de Ségur continua le portrait de l’empereur avec d’autres souvenirs; — et quelle charmante manière de peindre! Je ne l’oublierai jamais, je n’oublierai jamais ni le conteur ni l’amphitryon. Nous ne nous retirâmes qu’après minuit , et enchantés !
Le splendide dîner de madame de Rothschild ne fut pas moins aimable. Un homme rare, Carême, avait présidé à sa confection; il eut lieu à Boulogne, dans l’élégant château de madame de Rothschild.
Je connaissais déjà les traités de Carême, et j’étais charmée, je l’a^ voue, de les apprécier de près. Je savais quelques traits de sa famille, de son origine , de ses voyages. Je savais qu’il descendait , en suivant de curieuses filiations, d’un fameux chef de cuisine du Vatican, qui aurait inventé , sous Léon X , une délicieuse soupe maigre pour adoucir les abstinences d’un triste carême ; cette invention lui aurait valu le nom de Jean du Carême. Je savais que cette intelligence vive et créatrice était un mérite du descendant. Ses maîtres avaient fait les beaux jours de la maison de Condè. Richaut , cité pour ses sauces, — Lasne pour le froid , lui avaient transmis les bonnes règles, et il les avait perfectionnées. — Carême avait achevé ses études à l’Élysée-Napoléon sous Robert l’aîné, et, en 181 A et 1815, il y avait somptueusement servi l’empereur Alexandre.
J’entendais parler depuis quinze ans de ce disciple supérieur de