‹ Les classiques de la tableChapitre 203 sur 282 · U IV DINER CIIEZ MADAME DE ROTHSCHILD · texte numérisé non relu

U IV DINER CIIEZ MADAME DE ROTHSCHILD

tant de grands maîtres ; je l’avais vu inutilement recherché quelques années avant par Georges IV, devenu roi de nom , et, comme le Titien, refuser des offres royales. Je itie rappelais qu’après son service chez l’empereur de Russie , à Paris , à Aix-la-Chapelle , h Lavbach , et à Vienne , chez Castelreagh , ses maîtres et ses protecteurs , il était venu à Londres remplir la place de chef des cuisines du prince régent. Plus tard il avait quitté le prince, ce gastronome spirituel et magnifique et , ce qui est rare , parfaitement affectueux. Il l’avait quitté, disaient ses ennemis, parce que cette haute maison était trop bourgeoise. Mais Carême repoussait vivement cette calomnie; il citait, au contraire , les plus dignes exemples , et disait que le vif souvenir que le prince de Galles avait gardé de lui faisait le bonheur de s A vie. Je savais tout cela , et ma curiosité n’en était que plus excitée. Carême était depuis quatre ans chez M. de Rothschild , qui le rémunérait du reste comme un roi anglais.

Deux Français spirituels étaient chez moi quand je reçus l’invitation de M. et madame de Rothschild. — « Nous vous félicitons de cette invitation ; — cette t. ble est la première de Paris. » Ils me racontèrent quelques particularités de l’artisan ingénieux qui la servait ; — je n’avais plus qu’à le voir.

Le lendemain, une belle journée de juillet, et vers cinq heures, nous nous mîmes en route pour le château de Boulogne. Il était disposé avec beaucoup de goût et de splendeur ; tout indiquait l’affection que ses hôtes lui portaient. Nous admirâmes les touffes de belles fleurs qui ornaient l’entrée. Les plantes , les fruits de tous les climats , répandus ça et là , la verdure anglaise et le soleil de France , les eaux vives et les oiseaux des tropiques ; c’était charmant et magnifique : il eût été difficile d’entrer dans une demeure plus belle et plus gracieusement hospitalière. Madame de Rothschild était au piano. Nous lui fûmes présentés, et elle nous reçut avec toute sa grâce habituelle; elle était l’élégante Armide de cette délicieuse maison. —

La société était nombreuse et -très-brillante , on y remarquait plusieurs étrangers illustres; la conversation était animée. Mes yeux s’arrêtèrent sur quelques tableaux flamands d’une perfection remarquable et sur de beaux jouets d’enfants épars sur les tables du salon. Je causai quelques instants , mais ma distraction prit le dessus; et, malgré la présence de Gérard et de Rossini , je n’avais qu’une pensée , celle de juger l’habile cuisinier. Pourtant, Gérard était là ; — c’était, il est vrai, un vieil ami, Rossini l’était aussi. — Je ne pus ressentir, en les voyant, la vive iriipression que m’avaient fait éprouver, la première fois, le tableau de Y Entrée d’Henri IV à Paris et, à Naples, la Prière de Moïse. — Mon attention était toute pour Carême. Jugez si je fus charmée lorsque j’èntehdis ces mots : « Madame est servie. » Tout le monde se

VARIETES

leva ; on passa sur-le-champ dans la salle à manger : non , comme à Londres, suivant l’ordre du livre rouge ; mais d’après les simples lois de la politesse , qui réservent les premières places aux étrangers.

L’atmosphère était brûlante, malgré les stores à la vénitienne et les portiques, on ne pouvait pas supporter la chaleur des appartements. Il avait été impossible de servir le dîner dans le château. La salle à manger avait été transportée au milieu des orangers, dans un joli pavillon oblong en marbre blanc , où l’air était rafraîchi par le voisinage de petites fontaines qui lançaient une eau pure et brillante. La table, servie en ambigu, était couverte au milieu par un dessert d’une admirable élégance. Un jour limpide était encore en présence des mille rayons du soleil couchant : l’argenterie brillait avec plus d’éclat ; des porcelaines plus précieuses que l’or et l’argent, à cause des perfections du travail , retraçaient des scènes de famille. — Tous les détails du service annonçaient la science des délicatesses de la vie , une simplicité exquise.

Les entrées se plaçaient en cerclé autour de ce beau dessert. L’ordonnance et le dîner', tout décelait Carême : c’était sa brillante variété, sa mesure parfaite. Plus d’épices anglaises, plus de jus noir : au contraire, de fines saveurs et le parfum des truffes; on aurait pu se croire au mois de janvier. Ce service excitait la satisfaction universelle , et à un moment donné nous couvrîmes de nos éloges quelques mets délicieux. Les végétaux avaient encore les teintes de la vie , la mayonnaise semblait avoir été fricassée dans la neige , comme le cœur de madame de Sévigné ; la ptombière , avec sa douce fraîcheur et le goût de ses fruits , remplaçait notre fade soufflé anglais.

Je soutiens fermement qu’il a fallu moins de génie pour composer certains drames que pour exécuter ce fin et beau dîner. S’il était d’usage de couronner les maîtres de la table comme les acteurs , le laurier de Carême aurait à mes yeux autant de prix que les jolies guirlandes des Pasta et des Sonlag. Son dîner était un spécimen achevé de l’art actuel , et j’en comprends toute la valeur. En effet , de la bonne chère dépendent la bonne santé, la solidité de l’organisation, et de celle-ci dépend la supériorité de l’esprit. La cruauté , la violence se manifestent chez l’homme qui se nourrit de la dure fibre du bœuf à moitié cuit; la bienveillance, les lumières, la perfection sociale appartiennent à ceux qui se laissent diriger par des idéologues comme Carême et par quelques sages élégants.

J’étais placée à côté de M. de Rothschild : après le potage , je lui avais déjà insinué doctement que je n’étais pas indigne d’une table servie par Carême, que je connaissais le mérite si éminent de l’homme qui, le premier, avait combattu la 'cuisine épicée , brûlée; et, bien

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