PROPRIÉTÉS DIÉTÉTIQUES
Ce sont les Orientaux qui nous ont transmis l’usage du café. Le supérieur d’un monasière d’Arabie s’en servait , dit-on , pour tenir eu éveil ses moines qui s’endormaient aux offices de la nuit. Suivant une autre version , ce fut un mollah qui le premier eut recours à cette boisson excitante pour se délivrer d’un assoupissement qui ne lui permettait pas de vaquer à ses prières; ses derviches l’imitèrent, et leur exemple entraîna les gens de loi. On ne tarda pas à s’apercevoir que le café donnait au sang une agréable agitation , dissipait les pesanteurs de l’estomac , égayait l’esprit. Des bords de la mer Rouge il passa à Médine, à La Mecque , et, par les pèlerins, dans tous les pays mahométans.
Le café n’est devenu populaire en France que depuis la révolution. Il fut d’abord réservé exclusivement à la haute société. L’exemple de Fontenelle répandit l’usage de ce poison lent; on sait qu’il a vécu près d’un siècle. Ce n’est pas que le café n’ait rencontré à diverses époques des détracteurs. Condamné en définitive par quelques méde-
VARIÉTÉS
tins , il Je fut d’abord par madame de Sévigné , femme d’un excellent esprit , qui manqua pourtant deux fois de goût en cette circonstance. Malgré sa prédiction , la ravissante poésie de Racine a triomphé du temps , et le café a parcouru le monde.
Délicieux moka, ta sève enchanteresse Réveille le génie, et vaut tout le Permesse.
Les Plantes, Castel.
Une mauvaise tasse de café est une disgrâce que ne peut faire oublier la chère la plus délicate. Demandez plutôt à M. le marquis de Cussy : il vous dira qu’un amphitryon chez qui un pareil revers se renouvelle est un général d’armée qui a perdu coup sur coup deux batailles. Écoutez M. Fayot, causeur et homme friand, surtout amateur de café : s’il vous décrit un repas, il glisse légèrement sur les mets les plus rares, il parle dédaigneusement des entrées froides; mais voyez comme son œil s’anime lorsqu’il a pu dire : « Ce café est exquis. »
« Et moi aussi j’aime le bon café. Il était délicieux, celui que nous versa une charmante dame, madame Ségalas, dans une petite réunion, composée de MM. de Beauregard, Fayot, Miquel, les frères Gaubert et Vincent Duval ; réunion charmante où la grâce spirituelle , l’élégance de la maîtresse de la maison, l’esprit d’une aimable causerie (je n’étais là que pour écouter) m’ont fait passer quelques heures bien douces. »
« Franklin ne connaissait que le café pour donner la plus grande énergie aux facultés intellectuelles.
» Mais que le bon café est rare dans les grandes maisons ! U n’y a cfue le vrai gourmet qu’un vain éclat ne saurait éblouir. Il est là , presque soucieux, attendant le café. On va le servir, il est servi. L’élégance des porcelaines, la forme riche et neuve du plateau, où l’or étincelle , font oublier un instant le moka. Un savant le déguste; il est délicieux. Une jolie femme effleure à peine sa tasse de ses lèvres vermeilles. Ces tasses , ce plateau , sont d’un goût parfait ! Un petit magistrat vide la sienne; il est grave comme lorsqu’il préside les assises. Un célèbre bibliothécaire rêve à ses manuscrits , il ne saurait vous dire si c’est du café ou du thé qu’il vient de prendre. L’amateur flaire , déguste le breuvage; l’émeute, la générale, le canon, rien ne saurait le distraire. Toutes ses sensations, toutes ses facultés, son âme tout entière s’élance dans sa tasse. Une sorte d’anxiété se peint dans ses yeux ; le café , d’ailleurs substantiel , bien fait, limpide, d’une couleur rutilante, avait un goût de mer!
Il règne parmi les médecins certain désaccord touchant l’usage du café. L’avis du sage Tissot ne lui est point favorable ; Hahnemaun le
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regarde comme un poison , et veut qu’il soit rayé du régime diététique. Ceux qui l’aiment (eh! quel médecin ne l’aime point ?) sont beaucoup plus indulgents ; ils le permettent à leurs malades quand il n’y a pas de raisons graves pour le leur défendre.
Le secrélaire de l’Académie royale de médecine vous dira que le café n’est jamais nuisible ; que s’il le devient , c’est quand il est mal fait. Vous n’avez peut-être jamais vu M. Pariset prendre son café? Eh bien ! moi qui vous parle , je l’ai vu. Sa pose , sa mimique , sont admirables. Fermement assis , il le savoure à plusieurs reprises , et chaque fois il lève au ciel ses yeux brillants comme des escarboucles. Lui , si disert , il ne parle plus , il pense; il goûte, il goûte ; il voudrait mourir en goûtant. Le nectar épuisé, il faut l’entendre !
M. Bousquet, académicien, homme d’un esprit distingué, et gourmet, a une autre manière dégoûter. Ses jouissances sont plus douces; c’est Horace buvant le falernc sans penser au lendemain. Peu à peu sa figure s’anime; le plaisir brille dans son œil bleu.
Celui-ci a la tête haute, un peu penchée : c’est l’élégant et spirituel auteur des Lettres à Camille. Il hume avec bruit son nectar; il veut que les papilles de son palais s’en abreuvent , que sa vapeur rayonne physiologiquement sur le sensorium; il s’inquiète peu de son estomac , à qui les mets les plus simples suffisent.
Où êtes- vous, Bérard , Rouzet, Miquel, Dupau, confrères spirituels, savants, d’un commerce si doux ? Hélas ! vous aimiez aussi le moka ; nous le prenions ensemble...
Les médecins les plus habiles ont du goût pour le café; ce goût leur est naturel, parce qu’il y a une sorte de sympathie entre tout ce qui est bon ; et , si par hasard ils ne sont pas tous de notre avis , s’ils en diffèrent un peu avant dîner, l’heure approche où ils deviendront indulgents. Faibles eux-mêmes devant le platéau magique , ils pardonneront à notre faiblesse ; que dis-je ! ils applaudiront à notre enthousiasme. (Roques)