DU PLAISIR DE LA TABLE
sister les vomitoires des Romains; mais nous avons mieux fait , et nous sommes parvenus au même but par une voie avouée par le bon goût.
On a inventé des mets tellement attrayants, qu’ils font renaître sans cesse l’appétit ; ils sont en même temps si légers , qu’ils flattent le palais sans presque surcharger l’estomac. Sénèque aurait dit : nubes escuientas.
Nous sommes donc parvenus à une telle progression alimentaire, que si la nécessité des affaires ne nous forçait pas à nous lever de table , ou si le besoin du sommeil ne venait pas s’interposer, la durée des repas serait à peu près indéfinie , et on n’aurait aucune donnée certaine pour déterminer le temps qui pourrait s’écouler depuis le premier coup de madère jusqu’au dernier verre de punch.
J’ai souvent désiré avoir assisté au repas frugal qu’Horace destinait au voisin qu’il aurait invité , ou à l’hôte que le mauvais temps aurait contraint à chercher un abri auprès de lui ; savoir : un bon poulet , un chevreau (sans doute bien gras), et pour dessert, des raisins, des figues et des noix. En y joignant du vin récolté sous le consulat de Manlius ( nata mecum consute Maniio ), et la conversation de ce poète voluptueux, il me semble que j’aurais soupé de la manière la plus comfortable.
At milii cùm longum post tempus venerat bospes,
Sive operum vacuo longum conviva per imbrem Vicinus, benè erat, non piscibus urbe petitis,
Sed pullo atque bædo, tum 1 pensilis uva secundas Et nux ornabat mensas, cum duplice fieu.
C’est encore ainsi qu’hier ou demain trois paires d’amis se seront régalés du gigot à l’eau et du rognon de Pontoise , arrosés d’orléans et de médoc bien limpides ; et qu’ayant fini la soirée dans une causerie pleine d’abandon et de charmes, ils auront totalement oublié qu’il existe des mets plus fins et des cuisiniers plus savants.
Au contraire , quelque recherchée que soit la bonne chère, quelque somptueux que soient les accessoires , il n’y a pas plaisir de table si le vin est mauvais , les convives ramassés sans choix , les physionomies tristes , et le repas consommé avec précipitation.
esquisse. Mais, dira peut-être le lecteur impatienté, comment donc doit être fait, en l’an de grâce 1825, un repas, pour réunir toutes les conditions qui procurent au suprême degré le plaisir de la table ?
Je vais répondre à cette question. Recueillez-vous, lecteurs, et
1 Le dessert se trouve précisément désigné et distingué par l’adverbe tum et par les mots secundas mensas.
MEDITATION XIII
prêtez attention : c’est Gasterea , c’est la plus jolie des muses qui m’inspire ; je serai plus clair qu’un oracle , et mes préceptes traverseront les siècles.
« Que le nombre des convives n’excède pas douze , afin que la conversation puisse être constamment générale ;
'> Qu’ils soient tellement choisis , que leurs occupations soient variées , leurs goûts analogues , et avec de tels points de contact qu’on ne soit point obligé d’avoir recours à l’odieuse formalité des présentations ;
» Que la salle à manger soit éclairée avec luxe , le couvert d’une propreté remarquable , et l’atmosphère à la température de treize à seize degrés au thermomètre de Réaumur;
» Que les hommes soient spirituels sans prétention , et les femmes aimables sans être trop coquettes 1 ;
» Que les mets soient d’un choix exquis , mais en nombre resserré ; et les vins de première qualité , chacun dans son degré ;
» Que la progression , pour les premiers , soit des plus substantiels aux plus légers ; et pour les seconds , des plus lampants aux plus parfumés ;
» Que le mouvement de consommation soit modéré , le dîner étant la dernière affaire de la journée; et que les convives se tiennent comme des voyageurs qui doivent arriver ensemble au même but ;
» Que le café soit brûlant , et les liqueurs spécialement de choix de maître ;
» Que le salon qui doit recevoir les convives soit assez spacieux pour organiser une partie de jeu pour ceux qui ne peuvent pas s’en passer, et pour qu’il reste cependant assez d’espace pour les colloques postméridiens ;
» Que les convives soient retenus par les agréments de la société et ranimés par l’espoir que la soirée ne se passera pas sans quelque jouissance ultérieure;
» Que le thé ne soit pas trop chargé ; que les rôties soient arlistement beurrées , et le punch fait avec soin ;
» Que la retraite ne commence pas avant onze heures, mais qu’à minuit tout le monde soit couché. »
J’ai dit que le plaisir de la table, tel que je l’ai caractérisé, était susceptible d’une assez longue durée; je vais le prouver en donnant la relation véridique et circonstanciée du plus long repas que j’aie fait en ma vie.
J’avais, au fond de la rue du Bac, une famille de parents, composée comme il suit : le docteur, soixante-dix-huit ans ; le capitaine ,
1 J’écris à Paris, entre le Palais-Royal et la Chaussée-d’Autin.