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DU PLAISIR DE LA TADLE

soixante-seize ans; leur sœur Jeannette, soixante-quatorze. Je les allais voir quelquefois, et ils me recevaient toujours avec beaucoup J d’amitié.

« Parbleu ! me dit un jour le docteur Dubois en se levant sur la » pointe des pieds pour me frapper sur l’épaule , il y a long-temps que » tu nous vantes tes fondues (œufs brouillés au fromage), tu ne cesses » de nous en faire venir l’eau à la bouche ; il est temps que cela fi- » nisse. Nous irons un jour déjeuner chez toi , le capitaine et moi , » et nous verrons ce que c’est. » (C’est, je crois, vers 1801 , qu’il me faisait cette agacerie.) « Très-volon tiers , lui répondis-je, et vous » l’aurez dans toute sa gloire , car c’est moi qui la ferai. Votre pro- » position me rend tout à fait heureux. Ainsi , à demain dix heures, j » heure militaire 4. »

Au temps indiqué , je vis arriver mes deux convives , rasés de frais, bien peignés , bien poudrés : deux petits vieillards encore verts et bien portants.

Ils sourirent de plaisir quand ils virent la table prête , du linge blanc , trois couverts mis , et à chaque place deux douzaines d’huîtres, avec un citron luisant et doré.

Aux deux bouts de la table s’élevait une bouteille de vin de Sauterne, soigneusement essuyée , fors le bouchon , qui indiquait d’une manière l certaine qu’il y avait long-temps que le tirage avait eu lieu.

Hélas ! j’ai vu disparaître, ou à peu près, ces déjeuners d’huîtres , autrefois si fréquents et si gais , où on les avalait par milliers ; ils ont disparu avec les abbés, qui n’en mangeaient jamais moins d’une grosse, et les chevaliers , qui n’en finissaient plus. Je les regrette , mais en philosophe : si le temps modifie les gouvernements , quels droits n’at-il pas sur de simples usages !

Après les huîtres, qui furent trouvées très-fraîches, on servit des rognons à la brochette , une caisse de foie gras aux truffes , et enfin la fondue.

On en avait rassemblé les éléments dans une casserole , qu’on apporta sur la table avec un réchaud h l’esprit-de-vin. Je fonctionnai sur le champ de bataille , et les cousins ne perdirent pas un de mes mouvements.

Ils se récrièrent sur les charmes de cette préparation.

Après la fondue vinrent les fruits de la saison , et les confitures , une tasse de vrai moka fait à la Dubelloy, dont la "méthode commençait à se propager, et enfin deux espèces de liqueurs , un esprit pour déterger, et une huile pour adoucir.

1 Toutes les fois qu’un rendez-vous est annoncé ainsi, on doit servir à l’heure sonnante : les retardataires sont réputés déserteurs.

MEDITATION XIII

Le déjeuner bien fini, je proposai à mes convives de prendre un peu d’exercice , et pour cela de faire le tour de mon appartement , appartement qui est loin d’être élégant , mais qui est vaste , comfortable.

Je leur montrai l’argile originale du buste de ma jolie cousine, madame Récamier, par Chinard , et son portrait en miniature par Augustin; ils en furent si ravis, que le docteur, avec ses grosses lèvres, baisa le portrait.

Je leur montrai ensuite quelques plâtres des meilleurs sculpteurs antiques , des peintures qui ne sont pas sans mérite , mes fusils , mes instruments de musique , et quelques belles éditions tant françaises qu’étrangères.

Dans ce voyage polymatique , ils n’oublièrent pas ma cuisine. Je leur fis voir mon pot-au-feu économique , ma coquille à rôtir, mon tournebroche à pendule , et mon vaporisateur. Ils examinèrent tout avec une curiosité minutieuse , et s’étonnèrent d’autant plus , que chez eux tout se faisait encore comme du temps de la régence.

Deux heures sonnèrent. « Peste ! dit le docteur, voilà l’heure du » dîner, et ma sœur Jeannette nous attend ! Il faut aller la rejoindre. » Ce n’est pas que je sente une grande envie de manger , mais il me » faut mon potage. — Cher docteur, lui répondis-je , pourquoi aller » si loin pour trouver ce que vous avez sous la main ? Je vais envoyer » quelqu’un à la cousine , pour la prévenir que vous restez avec moi, » et que vous me faites le plaisir d’accepter un dîner pour lequel vous » aurez quelque indulgence , parce qu’il n’aura pas tout le mérite d’un » impromptu fait à loisir. »

Il y eut , entre les deux frères , délibération oculaire , et ensuite consentement formel. Alors j’expédiai un volante pour le faubourg Saint-Germain ; je dis un mot à mon maître queux ; et après un intervalle de temps tout à fait modéré , et partie avec ses ressources, partie avec celles des restaurateurs voisins , il nous servit un petit dîner bien retroussé et tout à fait appétissant.

Ce fut pour moi une grande satisfaction que de voir le sang-froid et l’aplomb avec lequel mes deux amis s’assirent , s’approchèrent de la table , étalèrent leurs serviettes , et se préparèrent à agir.

Ils éprouvèrent deux surprises auxquelles je n’avais pas moi-même pensé ; car je leur fis servir du parmesan avec le potage , et leur offris après un verre de madère sec. C’étaient deux nouveautés importées depuis peu par M. le prince de Talleyrand.

Le dîner se passa très-bien , tant dans sa partie substantielle que dans ses accessoires obligés ; et mes amis y mirent autant de complaisance que de gaieté.

Après le dîner, je proposai un piquet , qui fut refusé ; ils préférèrent

le far nient e des Italiens , disait le capitaine ; et nous nous constituâmes en pelit cercle autour de la cheminée.

Je proposai le thé.

Le thé était une étrangeté pour des Français de la vieille roche ; cependant il fut accepté. Je le fis en leur présence, et ils en prirent quelques tasses avec plaisir.

Une complaisance en amène une autre , et quand on est une fois engagé dans cette voie, on perd le pouvoir de refuser. Aussi c’est avec un ton presque impératif que je parlai de finir par un bowl de punch.

« Mais tu me tueras, disait le docteur. — Mais vous nous griserez,» disait le capitaine. A quoi je ne répondais qu’en demandant à grands cris des citrons , du sucre et du rhum.

Je fis donc le punch , et pendant que j’y étais occupé on exécutait des rôties [toast) bien minces, délicatement beurrées et salées à point.

Cette fois il y eut réclamation. Les cousins assurèrent qu’ils avaient bien assez mangé , et qu’ils n’y toucheraient pas; mais comme je connais l’attrait de celte préparation si simple , je répondis que je ne souhaitais qu’une chose , c’est qu’il y en eût assez. Effectivement, peu après le capitaine prenait la dernière tranche, et je le surpris regardant s’il n’en restait pas ou si on n’en faisait pas d’autres , ce que j’ordonnai à l’instant.

Cependant le temps avait coulé , et ma pendule marquait plus de huit heures. « Sauvons-nous , dirent mes hôtes ; il faut bien que nous » allions manger une feuille de salade avec notre pauvre sœur, qui ne » nous a pas vus de la journée. »

A cela je n’eus pas d’objection ; et , fidèle aux devoirs de l’hospitalité vis-à-vis deux vieillards aussi aimables , je les accompagnai jusqu’à leur voiture , et je les vis partir.

Le lendemain matin je reçus une lettre du docteur; il avait l’attention de m’apprendre que la petite débauche de la veille ne leur avait fait aucun mal ; bien au contraire , après un sommeil des plus heureux, ils s’étaient levés frais , dispos , et prêts à recommencer.

MÉDITATION XIY.

6^. — De toutes les circonstances de la vie où le manger est compté pour quelque chose , une des plus agréables est sans doute la halte de chasse ; et de tous les entr’actes connus , c’est encore la halte de chasse qui peut le plus se prolonger sans ennui.

MEDITATION XIV

Après quelques heures d’exercice , le chasseur le plus vigoureux sent qu’il a besoin de repos ; son visage a été caressé par la brise du malin ; l’adresse ne lui a pas manqué dans l’occasion ; le soleil est près d’atteindre le plus haut de son cours ; le chasseur va donc s’arrêter quelques heures , non par excès de fatigue , mais par cette impulsion d’instinct qui nous avertit que notre activité ne peut pas être indéfinie.

Un ombrage l’attire ; le gazon le reçoit , et le murmure de la source voisine l’invite à y déposer le flacon destiné à le désaltérer 4.

Ainsi placé , il sort avec un plaisir tranquille les petits pains $ croûte dorée , dévoile le poulet froid qu’une main amie a placé dans son sac , et pose tout auprès le carré de gruyère ou de roquefort destiné à figurer tout un dessert.

Pendant qu’il se prépare ainsi, le chasseur n’est pas seul, il est accompagné de l’animal fidèle que le ciel a créé pour lui : le chien accroupi regarde son maître avec amour ; la coopération a comblé les distances ; ce sont deux amis , et le serviteur est à la fois heureux et fier d’être le convive de son maître.

Ils ont un appétit également inconnu aux mondains et aux dévots : aux premiers , parce qu’ils ne laissent point à la faim le temps d’arriver ; aux autres, parce qu’ils ne se livrent jamais aux exercices qui le font naître.

Le repas a été consommé avec délices ; chacun a eu sa part ; tout s’est passé dans l’ordre et la paix. Pourquoi ne donnerait-on pas quelques instants au sommeil? l’heure de midi est aussi une heure de repos pour toute la création.

Ces plaisirs sont décuplés si plusieurs amis les partagent ; car, en ce cas , un repas plus copieux a été apporté dans ces cantines militaires , maintenant employées à de plus doux usages. On cause avec enjouement des prouesses de l’un , des solécismes de l’autre , et des espérances de l’après-midi.

Que sera-ce donc si des serviteurs attentifs arrivent chargés de ces vases consacrés à Bacchus , où un froid artificiel fait glacer à la fois le madère , le suc de la fraise et de l’ananas , liqueurs délicieuses , préparations divines qui font couler dans les veines une fraîcheur ravissante , et portent dans tous les sens un bien-être inconnu aux profanes 1 2 !

1 J’invife les camarades à préférer le vin blanc ; il résiste mieux au mouve* ment et à la chaleur, et désaltère plus agréablement.

2 C’est mon ami Alexandre Delessert qui, le premier, a mis en usage cette pratique pleine de charmes.

Nous chassions, à Villeneuve, par un soleil ardent, le thermomètre de Réaumur marquant 26° à l’ombre.

Ainsi placés sous la zone torride, il avait eu l’attention de faire trouver sous

Mais ce n’est point encore là le dernier terme de cette progression d’enchantements.

65. les dames. — Il est des jours où nos femmes, nos sœurs, nos cousines, leurs amies, ont été invitées à venir prendre part à nos amusements.

A l’heure promise , on voit arriver des voitures légères et des che- ! vaux fringants, chargés de belles, de plumes et de fleurs. La toilette

! de ces dames a quelque chose de militaire et de coquet ; et l’œil du

professeur peut , de temps à autre , saisir des échappées de vue que le i hasard seul n’a pas ménagées.

Bientôt le flanc des calèches s’entr’ouvre et laisse apercevoir les trésors du Périgord , les merveilles de Strasbourg , les friandises d’ A-

chard , et tout ce qu’il y a de transportable dans les laboratoires les

plus savants.

On n’a point oublié le champagne fougueux qui s’agite sous la main de la beauté ; on s’assied sur la verdure , on mange , les bouchons vo- I lent ; on cause , on rit , on plaisante en toute liberté ; car on a l’univers I pour salon et le soleil pour luminaire. D’ailleurs l’appétit , cette émanation du ciel , donne à ce repas une vivacité inconnue dans les enclos, j quelque bien décorés qu’ils soient.

Cependant comme il faut que tout finisse , le doyen donne le signal ; on se lève, les hommes s’arment de leurs fusils, les dames de leurs i chapeaux. On se dit adieu , les voitures s’avancent , et les beautés s’en- I volent pour ne plus se montrer qu’à la chute du jour.

J’ai chassé au centre de la France et au fond des départements ; i j’ai vu arriver à la halte des femmes charmantes, des jeunes personnes rayonnantes de fraîcheur, les unes en cabriolet, les autres dans de I simples carrioles, ou sur l’âne modeste qui fait la gloire et la fortune | des habitants de Montmorency ; je les ai vues les premières à rire des i inconvénients du transport ; je les ai vues étaler sur la pelouse la dinde | à gelée transparente, le pâté de ménage, la salade toute prête à être | retournée; je les ai vues danser d’un pied léger autour du feu de bivouac allumé en pareille occasion; j’ai pris part aux jeux et aux folâtreries qui accompagnent ce repas nomade, et je suis bien convaincu

nos pas des serviteurs potophores* qui avaient , dans des seaux de cuir pleins de glace, tout ce que l’on pouvait désirer, soit pour rafraîchir, soit pour conforter. On choisissait, et on se sentait revivre.

Je suis tenté de croire que l’application d’un liquide aussi frais à des langues arides et à des gosiers desséchés cause la sensation la plus délicieuse qu’on puisse goûter en sûreté de conscience.

* M. Hoffmann condamne cette expression à cause de sa ressemblance avec pot au feu; il veut y substituer œnophore, mot déjà connu.

MEDITATION XV

qu’avec moins de luxe on ne rencontre ni moins de charmes, ni moins de gaieté, ni moins de plaisir.

Eh ! pourquoi , quand on se sépare , n’échangerait-on pas quelques baisers avec le roi de la chasse parce qu’il est dans sa gloire ; avec le culot parce qu’il est malheureux ; avec les autres pour ne pas faire de jaloux ? Il y a départ , l’usage l’autorise , il est permis et même enjoint d’en profiter.

Camarades ! chasseurs prudents , qui visez au solide , tirez droit et soignez les bourriches avant l’arrivée des dames ; car l’expérience a appris qu’après leur départ il est rare que la chasse soit fructueuse.

On s’est épuisé en conjectures pour expliquer cet effet. Les uns l’attribuent au travail de la digestion , qui rend toujours le corps un peu lourd; d’autres, à l’attention distraite, qui ne peut plus se recueillir ; d’autres , à des colloques confidentiels qui peuvent donner l’envie de retourner bien vite.

Quant à nous,

Dont jusqu’au fond des cœurs le regard a pu lire,

nous pensons que, l’âge des dames étant à l’orient, et les chasseurs matière inflammable , il est impossible que , par la collision des sexes, il ne s’échappe pas quelque étincelle génésique qui effarouche la chaste Diane , et qui fait que dans son déplaisir elle retire pour le reste de la journée ses faveurs aux délinquants.

Nous disons pour ie reste de la journée , car l’histoire d’Endymion nous a appris que la déesse est bien loin d’être sévère après le soleil couché. (Voyez le tableau de Girodet.)

MÉDITATION XY

DE LA DIGESTION

66. — On ne vit pas de ce qu'on mange , dit un vieil adage, mais de ce qu'on digéré. Il faut donc digérer pour vivre ; et cette nécessité est un niveau qui couche sous sa puissance le pauvre et le riche , le berger et le roi.

Pour connaître la digestion dans son ensemble , il faut la joindre à ses antécédents et à ses conséquences.

67. ingestion. — L’appétit , la faim et la soif nous avertissent que le corps a besoin de se restaurer ; et la douleur, ce moniteur universel , ne tarde pas à nous tourmenter, si nous ne voulons ou ne pouvons pas y obéir.

Alors viennent le manger et le boire , qui constituent l’ingestion,

DE LA DIGESTION. 81

operation qui commence au moment où les aliments arrivent à la bouche , et finit à celui où ils entrent dans l’œsophage i.

Pendant ce trajet , qui n’est que de quelques pouces , il se passe bien des choses.

Les dents divisent les aliments solides; les glandes de toute espèce qui tapissent la bouche intérieure les humectent, la langue les gâche pour les mêler; elle les presse ensuite contre le palais pour en exprimer le jus et en savourer le goût : en faisant cette fonction , la langue réunit les aliments en masse dans le milieu de la bouche; après quoi, s’appuyant contre la mâchoire inférieure , elle se soulève dans le milieu , de sorte qu’il se forme à sa racine une pente qui les entraîne dans l’arrière-bouche , où ils sont reçus par le pharynx , qui , se contractant à son tour, les fait entrer dans l’œsophage , dont le mouvement péristaltique les conduit jusqu’à l’estomac.

Une bouchée ainsi débitée , une seconde lui succède de la même manière ; les boissons qui sont aspirées dans les entr’actes prennent la même route, et la déglutition continue jusqu’à ce que le même instinct qui avait appelé l’ingestion nous avertisse qu’il est temps de finir. Mais il est rare qu’on obéisse à la première injonction ; car un des privilèges de l’espèce humaine est de boire sans avoir soif ; et dans l’état actuel de l’art , les cuisiniers savent bien nous faire manger sans avoir faim.

Par un tour de force très-remarquable , pour que chaque morceau arrive jusqu’à l’estomac , il faut qu’il échappe à deux dangers :

Le premier est d’être refoulé dans les arrière-narines; mais heureusement l’abaissement du voile du palais et la construction du pharynx s’y opposent ;

Le second danger serait de tomber dans la trachée-artère , au-dessus de laquelle tous nos aliments passent , et celui-Ci serait beaucoup plus i grave ; car dès qu’un corps étranger tombe dans la trachée-artère , une toux convulsive commence , pour ne finir que quand il est expulsé.

Mais, par un mécanisme admirable, la glotte se resserre pendant qu’on avale; elle est défendue par l’épiglotte, qui la recouvre, et nous avons un certain instinct qui nous porte à ne pas respirer pendant la déglutition ; de sorte qu’en général on peut dire que , malgré cette étrange conformation , les aliments arrivent facilement dans l’estomac, où finit l’empire de la volonté et où commence la digestion proprement dite.

68. office de l’estomac. — La digestion est une opération tout

1 V œsophage est le canal qui commence derrière la trachçe-artère, et condui du gosier à l’estomac; son extrémité supérieure se nomme pharynx .

MÉDITATION XV

à fait mécanique , et l’appareil digesteur peut être considéré comme un moulin garni de ses blutoirs, dont l’efTet est d’extraire des aliments ce qui peut servir à réparer nos corps, et de rejeter le marc dépouillé de ses parties animalisables.

On a long-temps et vigoureusement disputé sur la manière dont se fait la digestion dans l’estomac, et pour savoir si elle se fait par coction, maturation, fermentation, dissolution gastrique, chimique ou vitale, etc.

On y peut trouver un peu de tout cela ; et il n’y avait faute que parce qu’on voulait attribuer à un agent unique le résultat de plusieurs causes nécessairement réunies.

Effectivement les aliments, imprégnés de tous les fluides que leur fournissent la bouche et l’œsophage, arrivent dans l’estomac, où ils sont pénétrés par le suc gastrique dont il est toujours plein ; ils sont soumis pendant plusieurs heures à une chaleur de plus de trente degrés de Réaumur ; ils sont sassés et mêlés par le mouvement organique de l’estomac , que leur présence excite : ils agissent les uns sur les autres par l’effet de cette juxtaposition; et il est impossible qu’il n’y ait pas fermentation , puisque presque tout ce qui est alimentaire est fermentescible.

Par suite de toutes ces opérations, le chyle s’élabore; la couche alimentaire, qui est immédiatement superposée, est la première qui est appropriée ; elle passe par le pylore et tombe dans les intestins : une autre lui succède, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien dans l’estomac , qui se vide , pour ainsi dire , par bouchées , et de la même manière dont il s’était rempli.

Le pylore est une espèce d’entonnoir charnu , qui sert de communication entre l’estomac et les intestins; il est fait de manière à ce que les aliments ne puissent , du moins que difficilement , remonter. Ce viscère important est sujet quelquefois à s’obstruer , et alors on meurt de faim , après de longues et effroyables douleurs.

L’intestin qui reçoit les aliments au sortir du pylore est le duodénum; il a été ainsi nommé parce qu’il est long de douze doigts.

Le chyle, arrivé dans le duodénum , y reçoit une élaboration nouvelle, par le mélange de la bile et du suc pancréatique; il perd la couleur grisâtre et acide qu’il avait auparavant, se colore en jaune, et commence à contracter le fumet stercoral , qui va toujours en s’aggravant à mesure qu’il s’avance vers le rectum. Les divers principes qui se trouvent dans ce mélange agissent réciproquement les uns sur les autres : le chyle se prépare , et il doit y avoir formation de gaz analogues.

Le mouvement organique d’impulsion qui avait fait sortir le chyle de l’estomac continuant , le pousse vers les intestins grêles : là se dé-

DE LA DIGESTION

gage le chyle , qui est absorbé par les organes destinés à cet usage , et qui est porté vers le foie pour s’y mêler au sang, qu’il rafraîchit ! en réparant les pertes causées par l’absorption des organes vitaux et par l’exhalation transpiratoire.

Il est assez difficile d’expliquer comment le chyle, qui est une liqueur | blanche et à peu près insipide et inodore , peut s’extraire d’une masse i dont la couleur, l’odeur et le goût doivent être très-prononcés.

Quoi qu’il en soit , l’extraction du chyle paraît être le véritable but i de la digestion ; et aussitôt qu’il est mêlé à la circulation , l’individu j en est averti par une augmentation de force vitale et par une convie- I tion intime que ses pertes sont réparées.

La digestion des liquides est bien moins compliquée que celle des | aliments solides , et peut s’exposer en peu de mots.

La partie alimentaire qui se trouve suspendue se sépare, se joint au i chyle , et en subit toutes les vicissitudes.

La partie purement liquide est absorbée par les suçoirs de l’estomac I et jetée dans la circulation : de là elle est portée par les artères éinul- ! gentes vers les reins, qui la filtrent et l’élaborent, et, au moyen des uretères *, la font parvenir dans la vessie sous la forme d’urine.

Arrivée à ce dernier récipient, et quoique également retenue par I un sphincter, l’urine y réside peu ; son action excitante fait naître le i besoin ; et bientôt une constriction volontaire la rend à la lumière et ! la fait jaillir par les canaux d’irrigation que tout le monde connaît et i qu’on est convenu de ne jamais nommer.

La digestion dure plus ou moins de temps, suivant la disposition particulière des individus. Cependant on peut lui donner un terme j moyen de sept heures , savoir : un peu plus de trois heures pour l’es- | tomac, et le surplus pour le trajet jusqu’au rectum.

Au moyen de cet exposé , que j’ai extrait des meilleurs auteurs, et i que j’ai convenablement dégagé des aridités anatomiques et des abi stractions de la science , mes lecteurs pourront désormais assez bien juger de l’endroit où doit se trouver le dernier repas qu’ils auront pris, savoir : pendant les trois premières heures, dans l’estomac ; plus tard, dans le trajet intestinal; et, après sept ou huit heures, dans le I rectum , en attendant son tour d’expulsion.

69. influence de la digestion. — La digestion est de toutes les j opérations corporelles celle qui influe le plus sur l’état moral de l’individu.

Cette assertion ne doit étonner personne , et il est impossible que cela soit autrement.

1 Ces uretères sont deux conduits de la grosseur d’un tuyau de plume à écrire, qui partent de chacun des reins, et aboutissent au col postérieur de la vessie.

MEDITATION XVI

Les principes de la plus simple psychologie nous apprennent que l’âme n’est impressionnée qu’au moyen des organes qui lui sont soumis et qui la mettent en rapport avec les objets extérieurs ; d’où il suit que , quand ces organes sont mal conservés, mal restaurés ou irrités, cet état de dégradation exerce une influence nécessaire sur les sensations , qui sont les moyens intermédiaires et occasionnels des opérations intellectuelles.

Ainsi, la manière habituelle dont la digestion se fait, et surtout se termine , nous rend habituellement tristes, gais, taciturnes , parleurs, moroses ou mélancoliques, sans que nous nous en doutions, et surtout sans que nous puissions nous y refuser.

« Hâtons-nous, disait un général anglais, de faire battre nos soldats » pendant qu’ils ont.oncore le morceau de bœuf dans l’estomac. »"

La digestion, chez les jeunes gens , est souvent accompagnée d’un léger frisson , et chez les vieillards d’une assez forte envie de dormir.

Quelques personnes ont de l’humeur pendant tout le temps qu’elles digèrent ; ce n’est le temps alors ni de leur présenter des projets ni de leur demander des grâces.

De ce nombre était spécialement le maréchal Augereau; pendant la première heure après son dîner, il tuait tout , amis et ennemis.

Je lui ai entendu dire un jour qu’il y avait dans l’armée deux personnes que le général en chef était toujours maître de faire fusiller, savoir : le commissaire ordonnateur en chef et le chef de son état-major. Ils étaient présents l’un et l’autre ; le général Chérin répondit en câlinant, mais avec esprit; l’ordonnateur ne répondit rien, mais il n’en pensa probablement pas moins.

J’étais à cette époque attaché à son état-major, et mon couvert était toujours mis à sa table ; mais j’y venais rarement, par la crainte de ces bourrasques périodiques: j’avais peur que, sur un mot, il ne m’envoyât digérer en prison.

Je l’ai souvent rencontré depuis à Paris ; et , comme il me témoignait obligeamment le regret de ne m’avoir pas vu plus souvent , je ne lui en dissimulai point la cause ; nous en rîmes ensemble , mais il avoua presque que je n’avais pas eu tout à fait tort.

MÉDITATION XVI

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