‹ Les classiques de la tableChapitre 46 sur 282 · DU SOMMEIL · texte numérisé non relu

DU SOMMEIL

72. — Quoiqu’il y ait quelques hommes tellement organisés qu’on peut presque dire qu’ils ne dorment pas , cependant il est de vérité générale que le besoin de dormir est aussi impérieux que la faim et la soif. Les sentinelles avancées à l’armée s’endorment souvent, tout en se'jetant du tabac dans les yeux ; et Pichegru , traqué par la police de

86 MEDITATION XVII

Bonaparte, paya 30,000 francs une nuit de sommeil, pendant laquelle il fut vendu et livré.

73. définition. — Le sommeil est cet état d’engourdissement dans lequel l’homme, séparé des objets extérieurs par l’inactivité forcée des sens , ne vit plus que de la vie mécanique.

Le sommeil , comme la nuit, est précédé et suivi de deux crépuscules , dont le premier conduit à l’inertie absolue, et le second ramène à la vie active.

Tâchons d’examiner ces divers phénomènes.

Au moment où le sommeil commence , les organes des sens tombent peu à peu dans l’inaction : le goût d’abord , la vue et l’odorat ensuite ; l’ouïe veille encore , et le toucher toujours ; car il est là pour nous avertir par la douleur des dangers que le corps peut courir.

Le sommeil est toujours précédé d’une sensation plus ou moins voluptueuse : le corps y tombe avec plaisir par la certitude d’une prompte restauration , et l’âme s’y abandonne avec confiance, dans l’espoir que ses moyens d’activité y seront retrempés.

Comme tous les plaisirs , le sommeil devient une passion , car on a vu des personnes dormir les trois quarts de leur vie ; et, comme toutes les passions, il ne produit alors que des effets funestes, savoir : la paresse , l’indolence , l’affaiblissement , la stupidité et la mort.

L’école de Salerne n’accordait que sept heures de sommeil , sans distinction d’âge ou de sexe. Cette doctrine est trop sévère ; il faut accorder quelque chose aux enfants par besoin , et aux femmes par complaisance ; mais on peut regarder comme certain que toutes les fois qu’on passe plus de dix heures au lit , il y a excès.

Dans les premiers moments du sommeil crépusculaire, la volonté dure encore : on pourrait se réveiller , l’œil n’a pas perdu toute sa puissance. Non omnibus clormio , disait Mécènes; et dans cet état plus d’un mari a acquis de fâcheuses certitudes. Quelques idées naissent encore, mais elles sont incohérentes; on a des lueurs douteuses; on croit voir voltiger des objets mal terminés. Cet état dure peu ; bientôt tout disparaît , tout ébranlement cesse , et on tombe dans le sommeil absolu.

Que fait l’âme pendant ce temps ? elle vit en elle-même ; elle est comme le pilote pendant le calme , comme un miroir pendant la nuit, comme un luth dont personne ne touche ; elle attend de nouvelles excitations.

Cependant quelques psychologues, et entre autres M. le comte de Redern, prétendent que l’âme ne cesse jamais d’agir; et ce dernier en donne pour preuve que tout homme que l’on arrache à son premier sommeil éprouve la sensation de celui qu’on trouble dans une opération à laquelle il serait sérieusement occupé.

ÜI£S REVES.

MÉDITATION XV1I1

Page 1