DE LA MAIGREUR
90. définition. — La maigreur est l’état d’un individu dont la chair musculaire , n’étant pas renflée par la graisse , laisse apercevoir les formes et les angles de la charpente osseuse.
espèces. — Il y a deux sortes de maigreur : la première est celle qui, étant le résultat de la disposition primitive du corps, est accom-
MEDITATION XXII
pagnée de la santé et de l’exercice complet de toutes les fonctions organiques; la seconde est celle qui, ayant pour cause la faiblesse de certains organes ou l’action défectueuse de quelques autres , donne à celui qui en est atteint une apparence misérable et chétive. J’ai connu une jeune femme de taille moyenne qui ne pesait que soixante-cinq livres.
91. effets DE la maigreur. — La maigreur n’est pas un grand désavantage pour les hommes ; ils n’en ont pas moins de vigueur, et sont beaucoup plus dispos. Le père de la jeune dame dont je viens de faire mention , quoique tout aussi maigre qu’elle , était assez fort pour prendre avec les dents une chaise pesante , et la jeter derrière lui , en la faisant passer par-dessus sa tête.
Mais elle est un malheur effroyable pour les femmes , car pour elles la beauté est plus que la vie , et la beauté consiste surtout dans la rondeur des formes et la courbure gracieuse des lignes. La toilette la plus recherchée, la couturière la plus sublime , ne peuvent masquer certaines absences, ni dissimuler certains angles; et on dit assez communément que, à chaque épingle qu’elle ôte, une femme maigre , quelque belle qu’elle paraisse , perd quelque chose de ses charmes.
Avec les chétives il n’v a point de remède, ou plutôt il faut que la faculté s’en mêle , et le régime peut être si long que la guérison arrivera bien tard.
Mais pour les femmes qui sont nées maigres et qui ont l’estomac bon , nous ne voyons pas qu’elles puissent être plus difficiles à engraisser que les poulardes ; et s’il faut y mettre un peu plus de temps , c’est que les femmes ont l’estomac comparativement plus petit , et ne peuvent pas être soumises à un régime rigoureux et ponctuellement exécuté comme ces animaux dévoués.
Cette comparaison est la plus douce que j’aie pu trouver ; il in’en fallait une, et les dames la pardonneront, à cause des intentions louables dans lesquelles le chapitre est médité.
92. prédestination naturelle. — La nature , variée dans ses œuvres , a des moules pour la maigreur comme pour l’obésité.
Les personnes destinées à être maigres sont construites dans uu système allongé. Elles ont les mains et les pieds menus , les jambes grêles, la région du coccyx peu étoffée, les côtes apparentes, le nez aquilin , les yeux en amande , la bouche grande , le menton poiulu et les cheveux bruns.
Tel est le type général : quelques parties du corps peuvent y échapper ; mais cela arrive rarement.
On voit quelquefois des personnes maigres qui mangent beaucoup. Toutes celles que j’ai pu interroger m’ont avoué qu’elles digéraient mal , qu’elles et voilà pourquoi elles restent dans le même état.