EFFETS MERVEILLEUX D’UN DINER CLASSIQUE
« Hélas ! que je suis à plaindre ! disait d’une voix élégiaque un gas- » tronome de la cour royale de la Seine. Espérant retourner bientôt » à ma terre , j’y ai laissé mon cuisinier ; les affaires me retiennent à » Paris, et je suis abandonné aux soins d’une bonne officieuse, dont » les préparations m’affadissent le cœur. Ma femme se contente de tout, » mes enfants n’y connaissent encore rien : bouilli peu cuit; rôti brûlé; » je péris à la fois par la broche et par la marmite , hélas ! »
Il parlait ainsi en traversant d’un pas douloureux la place Dauphine. Heureusement pour la chose publique , le professeur entendit de si justes plaintes , et dans le plaignant reconnut un ami. « Vous » ne mourrez pas, mon cher, dit-il d’un ton affectueux au magis- » trat martyr; non , vous ne mourrez pas d’un mal dont je puis vous » offrir le remède. Veuillez accepter pour demain un dîner classique , » en petit comité : après dîner une partie de piquet que nous arran- » gérons de manière à ce que tout le monde s’amuse ; et comme les » autres , cette soirée se précipitera dans l’abîme du passé. » L’invitation fut acceptée ; le mystère s’accomplit suivant les coutumes , rites et cérémonies voulus; et depuis ce jour ( 23 juin 1825), le professeur se trouve heureux d’avoir conservé à la cour royale un de ses plus dignes soutiens.
M1SCELLANEA.
« Monsieur le conseiller, disait un jour, d’un bout d’une table à » l’autre , une vieille marquise du faubourg Saint-Germain , lequel » préférez-vous du bourgogne ou du bordeaux? — Madame, répondit » d’une voix druidique le magistrat ainsi interrogé , c’est un procès » dont j’ai tant de plaisir à visiter les pièces que j’ajourne toujours à » huitaine la prononciation de l’arrêt. »
Ce sont surtout les gens d’esprit qui tiennent la gourmandise à honneur : les autres ne sont pas capables d’une opération qui consiste dans une suite d’appréciations et de jugements.
138 VARIETES
Madame la comtesse de Genlis se vante, dans ses mémoires, d’avoir appris à une Allemande qui l’avait bien reçue la manière d’apprêter jusqu’à sept plats délicieux.
C’est M. le comte de la Place qui a découvert une manière trèsrelevée d’accommoder les fraises , qui consiste à les mouiller avec le jus d’une orange douce (pomme des Hespérides).
« Je n’ai pas grande idée de cet homme , disait le comte de M...,. » en parlant d’un candidat qui venait d’attraper une place ; il n’a ja- » mais mangé de boudin à la Richelieu , et ne connaît pas les côtelet- » tes à la Soubise. »
Un buveur était à table , et au dessert on lui offrit du raisin. « Je » vous remercie, dit-il en repoussant l’assiette; je n’ai pas coutume » de prendre mon vin en pilules. »
On félicitait un amateur , qui venait d’être nommé directeur des contributions directes à Périgueux; on l’entretenait du plaisir qu’il aurait à vivre au centre de la bonne chère , dans le pays des truffes , des bartavelles , des dindes truffées , etc. , etc. « Hélas ! dit en soupi- » rant le gastronome contristé , est-il bien sûr qu’on puisse vivre dans » un pays où la marée n’arrive pas? »