QUELQUES EXPLICATIONS PRÉLIMINAIRES. VII
La biographie de Colnet n’a guère plus de traits et d’importance : il a été successivement marchand de vieux livres dans une espèce de cave en face du Pont-Roval, puis au coin de la rue des Petits-Augustins; rédacteur spirituel dans la critique de plusieurs grands journaux. Sa 'polémique n’est pas restée , le fond s’en est évanoui avec les petites circonstances qui l’alimentaient; son poème de l* Art de Dîner en ville seul le recommandera, non par le fond, vieux, rebattu, d’un autre âge, qui, plus élégant même, eût été étranger aux habitudes de l’écrivain, mais par la forme animée du vers, par la vigueur du trait, par un coloris enfin qui ne déparerait pas les ouvrages de Boileau1.
Je dois placer à la tête de ces hommes si distingués M. Grimod de La Reynière , le Corneille de la gastronomie française ; il était issu d’une des plus riches maisons de finance , mais^ lorsque je l’ai connu il n’en conservait plus toutes les manières. On l’écoutait toujours, car l’esprit si prompt qu’il avait eu était encore présent à tou-
sujet comme poète, mais il ne l’a pas pratiqué comme gourmet. L’art sur lequel il a jeté de si spirituelles saillies lui était étranger.
Sa conversation, brisée sans doute par paresse d’esprit, devenait vive et mordante en face d’un pédant ou d’un babillard , et s’animait de cette légère malice qui respire dans la Gastronomie. Cette malice polie n’existe plus; c’était le dernier soupir de l’école de Voltaire.
Le spirituel poète qui avait dit : « Qui me délivrera des Grecs et des Romains! » n’a peut-être pas été sans influence dans l’initiative d’une première réforme littéraire. Mais Berchoux s’est vite arrêté, et, comme Grimod, Colnet, il est mort ultra-classique et anti-révolutionnaire, dépensant en railleries amères les restes d’un esprit piquant et gai. Sa prose (et il a beaucoup écrit comme journaliste) se distingue par une spirituelle bonhomie et d’heureuses pointes de gaieté. Son travail était très-facile. Il a écrit de faibles comédies restées en manuscrit, des satires, des épîtres, des romances, des poèmes épiques (la Guerre des dieux de V Opéra, l’Enfant prodigue, la Liberté , poème en quatre chants), où son piquant esprit d’autrefois ne reparaît que par des éclairs assez rares.
1 Son poème ne représente pas l’époque , mais le commencement du règne de Louis XIV. Les gens de lettres sont aujourd’hui, en fait de dîners, des connaisseurs, et vivent la plupart dans un intérieur orné, opulent. L’ouvrage du satirique solitaire est, du reste, plein de verve, de gaieté, et de vers que tout le monde a retenus.
Je n’aurais pour citer que l’embarras du choix :
« Quand on donne à dîner, on a toujours raison. »
« Tel doute à l’entremets qui croit tout au dessert. »
« Il mangeait en glouton et pensait sobrement. »
Colnet était né à Mondrepuy en Picardie, le 7 décembre 1768, d’une famille noble; il est mort dans la retraite, à Belleville (banlieue de Paris), le 29 mai 1832. Il a rédigé avec M. de Beauregard , un esprit aussi flexible qu’éminent, toutes ces spirituelles Lettres signées la Voisine .