QUI NE CESSAIT DE LUI PRÊCHER L’ABSTINENCE
Pour Dieu , l’abbé , trêve à tes longs reproches !
Je suis gourmand , comme un autre est héros ;
Pour moi , ta muse est semblable à ces flots Qui , courroucés contre un amas de roches ,
Vont les frappant , sans prendre de repos.
Ce que je suis , je prétends le paraître;
Je suis gourmand, oui , certe ! et je veux l’être !
Et tes leçons ne me feront changer.
J’ai commencé , laisse-moi donc poursuivre.
Harpagon dit : Il faut manger pour vivre ;
Et je dis , moi , que je vis pour manger.
Que l’on m’appelle un cochon d’Épicure ;
C’est un éloge et non pas une injure.
A l’appétit de cet Apicius ,
Gourmand fameux , honneur, gloire de Rome,
Si je ne puis unir de Lucullus
Les grands trésors ; digne au moins du nom d’homme ,
Pour bien manger, je veux qu’on me renomme ,
Que l’on me cite en exemple aux mortels ,
Heureusement nés mangeurs sensuels.
Ami , chacun pour aller à la gloire ,
Suit le chemin qui pour lui fut tracé;
César y va conduit par la victoire ,
Sans avoir peur que son char fracassé ,
POÉSIES
Ne le renverse ; et nouvel Hippolyte,
Il ne craint point d’aller au noir Cocyte,
Faire trop tôt à Plu ton sa visite.
J’ambitionne un illustre renom ,
Je l’obtiendrai : je graverai mon nom ,
En lettres d’or, au temple de mémoire, Comme gourmand et rival de Grégoire ,
Qui le rendit célèbre pour bien boire.
Le pampre vert et les fleurs du rosier Ornent le front aussi bien qu’un laurier :
Ceux des héros , ô Mars ! dont tu disposes , Seront toujours le prix du sang versé,
Prix trop cruel ! par le pampre et les roses , Sans doux plaisir, on n’est jamais blessé.
Fleurs du printemps , embaumez mon agape ! Tous vos parfums , et celui du bon vin ,
Se mariant , et parant cette nappe ,
Rendent plus doux les charmes du festin.
Qui n’en convient ? excellent cuisinier,
Pâtissant bien , est au-dessus d’un ange;
Je ferais tout pour le déifier.
Grâce à son art , en ambroisie il change Tout ce qu’il touche ; et , mortel , on le mange A l’ambroisie on mêle le nectar De Sillerv, de Ségur, de Pomar.
Bon estomac , mais bon à toute épreuve ,
Qui ne craint pas une faim toujours neuve ,
Est le principe , ô triste sermonneur !
Et le premier du terrestre bonheur.
Toi , je le sais , tu dis tout le contraire ,
Et ton système , ingrat atrabilaire ,
Tu le soutiens par des citations De l’Évangile et de tel et tel père Grec ou latin. Prêcheur plus que sévère ,
Nous avons moins (la preuve en est fort claire) De sentiments que de sensations :
Il me faut donc un cuisinier habile ,
Et non , mon cher, des prédications ,
De vieux conseils puisés dans l’Évangile.
POESIES
Qu’on réunisse avec art ce qui plaît
Dans Vaubernier 4, dans Pater 1 2, dans Brionne,
Gorge superbe et tête qu’on couronne ,
Et taille svelte , et joli pied bien fait,
Vingt ans au plus , peau blanche et tout le reste : Qu’on se rappelle une beauté céleste ,
Oui , Vénus même au sortir de la mer,
L’objet charmant qui nous fut le plus cher,
Qui nous fît dieu ; cette femme admirée ,
Par un gourmand digne du Paradis ,
Jamais, jamais ne sera préférée A tels repas des gourmands applaudis.
On ne saurait jouir mieux , davantage ,
Des beaux moments que m’offre mon jeune âge ; Mon cœur actif est un volcan d’amour,
Toujours brûlant et la nuit et le jour :
Et j’en atteste Alise , Albe , Lisbelles ,
Rose aux yeux bleus , l’infatigable Astelles ,
De l’Opéra nos plus aimables sœurs ,
Seules dansant , et grand nombre des chœurs ! Mais plus encor j’aime les bartavelles ;
Les blancs filets de lapin de Cabourg ,
Si parfumés, les pâtés de Strasbourg Et de Toulouse , où des plus grasses oies ,
Avec la truffe on enferme les foies.
Du bœuf Apis l’aloyau succulent ,
Sous le couteau jus vermeil ruisselant,
N’est-il donc pas cent fois plus désirable ,
Que le beau sein ferme et blanc de Manon ,
Que Baculard , affamé , pauvre diable ,
Chante, célèbre en plus d’une chanson?
Qu’on ouvre vite; ouvrez ce mausolée De six perdrix , grâces à la gelée D’un fumet sûr, présent de Périgueux ,
Et dont jamais ne goûtèrent les gueux ,
Ou rarement. Les pâtés d’alouettes,
Bien mieux connus sous le nom de mauviettes de Pithiviers , pâtés vraiment parfaits ,
1 La comtesse du Barry.
2 La marquise de Champccnetz.
2 I 2 POÉSIES
D’un bon gourmand vergettent le palais,
De tels mangers aux estomacs vulgaires Sont interdits ; ils ne conviennent guères Qu’aux trésoriers , aux plus chers favoris Du dieu de l’or, le grand dieu de Paris.
Quand la bécasse est réduite en purée ,
Qu’elle est par l’art savamment préparée ,
Ce mets si rare , et non moins précieux ,
Ne doit servir qu’aux banquets de nos dieux.
Montrez-vous donc , substances plus légères , Doux végétaux , ô plantes potagères !
Aux froids dévots laissons leurs salsifis.
Cuisez, mais peu , violettes asperges !
Beurre bien frais , des jus , des huiles vierges Sont préparés , pour vous , à mes profits.
L’épinard vert , les pommes farineuses ,
Les cornichons au vinaigre confits ;
Les cardons rois , aux tiges épineuses ,
De Pythagore et l’amante et la sœur,
El la lentille , aimable en sa douceur,
Bravant l’hiver, ses glaces vigoureuses !
Préparez-moi ces céleris si chauds ,
Ces petits pois , nés grâces aux réchauds ,
Malgré janvier; farcissez ces oronges;
Je ne crains rien de leurs douteux mensonges.
Régnez ici , superbes artichauts !
Si vous venez d’une basse origine;
Si vous devez la naissance au chardon ,
Comme on le dit , ainsi que le cardon ,
Chers commensaux de la bonté divine ,
Pour mon palais êtes-vous moins un don?
Lourds cantaloups aux chairs rouges , sucrées , Melons divins, moins légumes que fruits,
Que pour manger Dieu, sans doute, a produits, Qu’avec plaisir je vous mange à ma table !
O marseillaise , ô figue de Toulon !
Toi que l’on sert en regard du melon ,
Figue , ton sucre est inappréciable !
POESIES
Thon qu’on marine, anchois appétissants Du sensuel que vous flattez les sens !
C’est dans ces mets dont chacun fait envie, Que le gourmand trouve, puise la vie;
Delille , abbé , son esprit sémillant ;
Un Amphion , son aimable talent;
L’amant, la force; et moi, moi... mon génie. Quand il conçut le beau plan de Cinna ,
Ce jour Corneille à merveille dîna.
Est-il donc rien qui davantage plaise Que le tableau des noces de Cana ,
Où le gourmand et docte Yéronèse Gourmands sans nombre , amphores dessina , Grives , faisans et gigots à la braise ?
Mon majordome enlève tour à tour, mes fins rôtis, les entremets de four,
Sucrés ou non, les légumes, les crèmes.
A tout convive un plus riche couvert Est apporté ; c’est l’instant du dessert :
Cher à Pomone , il plaît aux Grâces mêmes ; Le dessert fut pour elles inventé.
Mangeant si peu , la douce friandise ,
Plus de leur goût doit leur être permise ;
Elle ne nuit jamais à leur santé.
On est plus gai qu’au moment de la soupe ,
Et sans apprêt chacun a de l’esprit :
L’arnphitryon a fait remplir sa coupe ;
Chacun l’imite. On plaisante , l’on rit ;
On se permet la légère épigramme ;
Nul 11e se fâche ; un chacun à sa dame En mots décents, en conte, chante , boit, Offre la pomme et parfois la reçoit.
Ainsi qu’aux yeux le dessert parle à l’âme , Comme avec art ces fruits sont variés !
Rien n’est si beau ; les yeux sont égayés Par ces couleurs si vives et si fraîches,
De la cerise et des damas pourprés ,
Des abricots et des muscats ambrés.
Que j’aime à voir ces éclatantes pêches Au fin duvet ; ces tetons-de-Vénus
214 POESIES
Dont , sous 110s veux , nous avons les modèles , Et dont encor les formes sont plus belles ! Tétons voilés , dieux ! que n’êtes-vous nus !
Ce qu’un bouquet est au feu d’artifice ,
Dessert brillant l’est au dernier service.
Apport ez-moi ces vases préparés Et cuits à Sèvres , et peints et diaprés. Sers-nous, Hébé, le moka d’Arabie,
Ce fruit de l’arbre , honneur de l’Yémen, Arbre apporté du grand jardin d’Éden ,
Quand devint grosse Eve la tant jolie.
Et tôt après , verse dans ces cristaux Cette anisette enrichissant Bordeaux ;
Du marasquin , véritable ambroisie ;
Ce curaçao par Amsterdam vanté,
Digne vraiment de sa célébrité ;
Du bologna, qui nous vient d’Italie;
Le baume humain de la savante Amphoux , Qu’on a nommé du velours en bouteille :
C’est des liqueurs la plus douce merveille.
Ou choisissez , ou bien buvez de tout ,
Maîtres gourmands , mes aimables convives ! Fixons pour nous les heures fugitives.
Eh ! que ne puis-je avec vous , tous les jours , D’un jour si pur recommencer le cours ?
Toi , monte en chaire , ô nouveau Bourdaloue De ta ferveur le premier je te loue ;
Mais vainement pour moi tu prêcheras :
Plus qu’aux sermons , je cours aux bons repas Je ne suis né pour être un Chrysostome,
Un Siméon, un Antoine, un Pacôme.
Jeûne, mon cher, fesse-toi, si tu veux;
Ta volonté, comme la mienne, est libre :
Et je crois bon que de la Seine au Tibre , Selon ses goûts on adresse ses vœux Au Dieu du ciel, père de la Nature.
La bonne chère aux vrais gourmands procure Tant de plaisirs ! On se lasse bientôt D’aimer Yénus. Comme se renouvelle Notre appétit ! Il n’est point en défaut ,
POESIES. 215
Comme un amant l’est auprès de Roselle ,
Pour avoir dit quelquefois un seul mot ,
Mot qui n’a pas satisfait l’infidèle.
Oh ! que manger est un charmant besoin !
Nous l'éprouvons et sans peine et sans soin :
C’est un plaisir; c’est le dernier qu’on quitte.
Est-il éteint , bientôt il ressuscite :
C’est, toujours sûr et jamais décevant ,
Celui qu’on peut goûter le plus souvent.
Ami des arts , c’est l’art alimentaire Que j’aime mieux , et qu’à tous je préfère ,
Sans excepter l’art précieux des vers ,
L’amusemeut de l’entier univers.
Il est, sans doute, aisé de reconnaître Le vrai gourmand de l’amoureux Tircis ;
A son aspect, l’un fait la gaîté naître ,
Et l’autre est triste , et ses sens sont transis.
L’instant d’avant de faire le voyage En l’autre monde , et qu’on ne refait plus ,
Mon saint ami , mon Socrate , mon sage ,
N’en doute pas, mon dernier or émus,
Je veux encor l’adresser à Cornus.
DE St-J***.
CHANSON A MANGEK.
Air : Aussitôt que la lumière.
Aussitôt que la lumière Vient éclairer mon chevet ,
Je commence ma carrière Par visiter mon bulïet.
A chaque mets que je touche ,
Je me crois l’égal des dieux ;
Et ceux qu’épargne ma bouche Sont dévorés par mes yeux.
Boire est un plaisir trop fade Pour l’ami de la gaîté ;
CHANSON A MANGEll.
On boit quand on est malade ,
On mange en bonne santé.
Quand mon délire m’entraîne ,
Je me peins la volupté Assise , la bouche pleine ,
Sur les débris d’un pâté.
A quatre heures, lorsque j’entre Chez le traiteur du quartier,
Je veux que toujours mon ventre Se présente le premier.
Un jour les mets qu’on m’apporte Sauront si bien l’arrondir,
Qu’à moins d’élargir la porte Je ne pourrai plus sortir.
Un cuisinier, quand je dîne ,
Me semble un être divin ,
Qui du fond de sa cuisine Gouverne le genre humain.
Qu’ici-bas on le contemple Comme un ministre du ciel ,
Car sa cuisine est un temple Dont les fourneaux sont l’autel.
Mais , sans plus de commentaires ,
Amis , ne savons-nous pas Que les noces de nos pères Finirent par un repas ;
Qu’on vit une nuit profonde Bientôt les envelopper,
Et que nous vînmes au monde A la suite d’un souper !
Je veux que la mort me frappe Au milieu d’un grand repas ;
Qu’on m’enterre sous la nappe Entre quatre larges plats,
Et que sur ma tombe on mette Cette courte inscription :
Ci-gît le premier poète Mort d’une indigestion.
Désaugiers.