XXVIII INTRODUCTION
l'expression de la Nonne exaltée, et cesse d'avoir une vérité impérative en dehors d'elle. C'est moins la vie véridique d'une sainte que la véridique révélation, au moyen de cette histoire, des sentiments d'une religieuse et de Tatmosphèrc que l'on respire dans un couvent.
Même le sermon final du bon Curé, — tout plein d'une doctrine qu'approuve et révère le poète et qu'il fait exposer par le plus exemplaire de ses pèlerins, — u'apparait pas moins comme un sermon, c'est-à-dire comme une suite de pieuses paroles qui est longue à l'ordinaire et risque de rendre les gens somnolents, quand nous entendons l'Aubergiste, avant de donner la parole au prêtre, lui recommander d'une voix inquiète « d'être fructueux en peu de temps, car le soleil va se coucher ». Immédiatement se dresse la pensée de la distance qui existe entre les plus belles instructions morales et la capacité bornée de l'humanité commune pour les entendre et s'y soumettre. Et il ne nous est pas interdit de garder en mémoire l'anxiété de « notre hôte » tandis que nous écoutons dévotement le curé de village.
Enfin, dernier pas, Chaucer va jusqu'à nous offrir des histoires dont il nous permet de nous moquer, si même il ne nous invite pas à les juger en soi fastidieuses ou ridicules. Le Moine essaie de compenser sa mine trop fleurie de joyeux veneur, sa carrure de grand « engendreur », en psalmodiant la plus lugubre des complaintes sur la fin tragique des illustres de ce monde; il est assez cuirassé d'embonpoint et d'indifférence, lui, pour soutenir avec calme le choc de ces infortunes anciennes ; mais le bon cœur du Chevalier souffre et proteste; l'Aubergiste bâille et déclare que « ce conte ennuie toute la compagnie ». Le chapelet funèbre ne sera pas égrené jusqu'au bout, et le Moine rentrera dans le silence, après avoir par la force soporifique de sa parole rétabli l'opinion de sa gravité dans l'esprit des pèlerins. Chaucer non plus ne pourra pas mener au terme le conte qu'il s'est attribué. L'Aubergiste sensé le rabrouera pour ce qu'il chante une ballade de chevalerie qui rime beaucoup mais ne rime à rien. Sommé de dire une histoire où il y ait moins d'assonances et plus de doctrine, il se vengera de son critique
INTRODUCTIOS, XXIX
sournoisement en lui obéissant à la lettre. Il renoncera aux vers et répétera en prose la redoutable et interminable allégorie où Dame Prudence prouve à son époux, par tous les Pères de rÉglise et tous les docteurs du stoïcisme, qu'il doit prendre en douceur les maux peu communs dont il est affligé. Dans ces trois cas, il serait malavisé, le lecteur qui chercherait son plaisir dans Texcellence des contes, au lieu de Textraire, comme le poète, de leur absurdité ou de leur ennui.
Ainsi se transforment les contes, simplement par la justesse de Tattribution, alors que, pour le reste, ils conservent visible leur marque d'origine. Mais il faut se garder de croire qu'à rintérieur même des contes nul progrès ne se révèle. Ne revenons pas sur les digressions qui y pénètrent, mais qui, après tout, n'en font point partie intégrante. La même faculté vivifiante qui donna corps et âme aux pèlerins court et circule dans beaucoup des récits qu'ils font. Ici sans doute l'apport de Cbaucer est très inégal selon les cas. Si grande et légitime que soit l'admiration des Anglais pour le premier poète qui leur ait fait connitltre les vers de tendresse et de grâce, il faut convenir que Ghaucer est très faiblement original dans la partie sérieuse, proprement poétique, des Contes de Canierbury. L'histoire de ce genre qu'il ait le plus remaniée est sûrement la Théséide de Boccace; il a réduit ce qui était presque une épopée chevaleresque en stances au point d'en faire surtout un drame de rivalité amoureuse, et il se trouve que le récit de Boccace, surchargé de descriptions, a gagné souvent à cette réduction. Mais ailleurs Cbaucer est ou traducteur littéral, comme pour le conte de Hellibée, ou adaptateur très voisin du modèle comme pour le sermon du curé, pour la vie de sainte Cécile, le De Casibus du moine, la légende de Constance et la légende de Grisélidis. Sans doute il est admirable qu'il ait pu conter en stances si pures, dans une langue avant lui si incertaine, ces deux dernières histoires. La preuve de son véritable don de poésie