‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 14 sur 188 · XXX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXX INTRODUCTION

tendre est encore plus manifeste si Ton songe que les quelques additions qu*il y a faites en sont à peu près sans exception les passages les plus pathétiques, les plus pleins de douceur humaine, et témoignent d'une exquise délicatesse de sensibilité. Toutefois les vers originaux ne sont là que quelques gouttes très pures apportées à de larges rivières. D'un goût plus douteux sont des parenthèses humoristiques qui dérangent quelquefois (sans justification dramatique) la teneur égale, Funité d'impression d'une histoire qui a besoin de foi. Si chère que nous soit sa malice, avouons que Chaucer ne se retient pas toujours assez de sourire aux endroits où il devrait tenir sa gravité. A tout prendre, c'est surtout pour ses compatriotes qu'il est considérable comme poète de la piété, delà chevalerie ou du sentiment. A cet égard, si l'on fait exception pour les deux cents premiers vers si suaves du Conte du Franklin dont on n'a pas encore retrouvé la source immédiate, il n'a rien apporté de considérable à la poésie européenne.

Tout autre est le cas pour les histoires comiques et réalistes, analogues à nos fabliaux. Ici l'enrichissement est tel qu'on pourrait parler de création. Et cela reste en partie vrai, même si nous comparons Chaucer avec l'auteur du Décaméron, qui sut infuser à un genre originairement si sec tant de chaleur et (le rougeur de sang. Mais tandis que Boccace, gardait la concision du genre, ne dépasse guère le tableau de mœurs, Chaucer, moins dense et moins passionné, s'avance progressivement vers l'étude des caractères; il reproduit à l'intérieur de plus d'un de ces contes cet effort pour saisir l'individu qui fait la gloire dô son Prologue. Boccace mène au roman picaresque; Chaucer montre déjà la voie à Molière et à Fielding. C'est à ce point que chez lui l'intrigue, l'anecdote initiale, qui fut le tout du fabliau et qui reste le principal dans Boccace, passe à l'arrière-plan, s'efface, n'est plus guère qu'un prétexte. Dès le Conte du Meunier on s'en aperçoit à l'importance que prennent les portraits : celui de l'étudiant, celui du clerc Nicolas, celui d'Alison. Mais le plus caractéristique à cet égard est le Conte du Semoneur. Tout ce qui importe, ce sur quoi Chaucer s'étend, c'est la mise en scène du Frère mendiant, ses façons à la fois

II^TRODUCTION. XXXI

patelines et familières, ses extraordinaires efforts d'éloquence pour arriver à escroquer l'argent de son malade. Quand on atteint la grosse farce primitive, le meilleur du conte est achevé, et plus des deux tiers en est dit. Ce qui fut l'unique raison d'être du fabliau de Jacques de Basiu n'est plus ici que la simple conclusion d'une étude de caractère ensemble très approfondie et merveilleusement comique.

Il y a plus. L'étude des personnages ne peut se faire à une certaine profondeur sans ébranler la convention du genre. A l'état pur le fabliau repose sur le ridicule de cocuage. Le mari trompé est l'objet d'un éclat de rire. Ce que le fabliau recèle de sympathie, et c'est peu, va au contentement de voir se satisfaire la sensualité de la femme et de son ami. Qu'une note de vérité humaine se glisse dans le cadre traditionnel et voici qu'il menace d'éclater. Or, aussi vrai que Molière déconcerte le rire quand il nous met en face de la passion sincère et de la souffrance réelle d'Ârnolpbe, de même Chaucer n'est pas loin d'enrôler notre compassion, et jusqu'à notre préférence, pour le vieux Janvier du Conte du Marchand. Il est ridicule, ce Janvier, d'avoir voulu, sur ses vieux jours, .épouser la jeune Mai. Il est grotesque, lorsqu'avec ses rides, et ses cheveux blancs, il caresse sa jolie femme, et le page Damien est singulièrement plus à l'aise que lui dans une semblable attitude. N'importe ! l'amour profond, attristé par le sentiment même de son âge, s'exprime si fortement par sa bouche ; il atteint si près du lyrisme dans ses appels à Mai; il a un cri si déchirant de détresse quand il se voit trahi : « il poussa un rugissement comme la mère quand son enfant va mourir », que le lecteur souffre avec lui, oublie l'aveugle égoïsme du vieillard, et incline à condamner la cruauté de la jeune femme insensible à sa peine, toute à la satisfaction de son sensuel désir. A ce moment, ce n'est plus même la comédie simple ; c'est le drame plus complexe qui se joue devant nous, — le drame sans parti pris exclusif, oscillant entre le rire et la pitié. Et pourtant l'histoire qui nous est dite est purement le fabliau du Poirier^ type par excellence du genre cynique. Il suffît, pour se rendre compte du pas fait en avant, de lire d'abord le Poirier

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