‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 131 sur 188 · Salomon, Proverbes, XXII · texte numérisé non relu

Salomon, Proverbes, XXII

CONTE DU SEMOSEUR. 331

ne fais pas route avec un fou

de peur de t'en repentir » ; il n'y a rien de plus à dire. Or çà, Thomas, mon cher frère, laisse là ta colère; 2090 tu me trouveras aussi juste qu'une équerre.

Ne tiens pas toujours le couteau du diable contre ton cœur; ta colère te fait trop cruellement souffrir ; confesse-toi plutôt à moi de tout ! >

— (( Non pas, (reprit le malade), par saint Simon ! je me suis confessé aujourd'hui même à mon curé ; je lui ai conté tout Tétat de mon âme ;

il n'est plus besoin d'en parler, (dit-il),

à moins que je ne veuille le faire par humilité. »

— « Alors donne-moi de ton or pour bâtir notre cloître,

2100 (dit le frère), car tandis que les autres hommes vivaient à Taise,

nous avons eu pour toute nourriture mainte moule et mainte

tant nous épargnons pour élever notre cloi^e. [huître,

Et pourtant, Dieu le sait! c'est à peine si les fondations

sont achevées, et il n'y a pas encore un seul carreau

pour le pavage de nos cellules.

Par Dieu, nous devons quarante livres pour pierres de taille!

Aide-nous donc, Thomas, au nom de Celui qui dépouilla Tenfer!

autrement il nous faudra vendre nos livres,

et si notre prédication vous manque, 2110 alors le monde ira tout à la destruction.

Car quiconque nous enlèverait de ce monde,

je jure sur mon salut, Thomas, avec votre permission,

qu'il enlèverait à ce monde le soleil.

Car qui peut enseigner et opérer comme nous?

Et cela ne date pas d'hier, (ajouta-t-il),

mais depuis le temps d'Élie ou d'Elisée*

il y a eu des frères, — je trouve la chose dans les livres, —

vivant dans la charité, notre Seigneur en soit loué!

Allons, Thomas, à notre aide, par la Sainte Charité I » 2120 Et à ces mots il se jeta à genoux. .

Le malade pensa devenir fou de colère;

il aurait voulu que le frère allât dans les flammes

pour sa fausseté et sa dissimulation.

i. Les Carmélites faisaient remonter la fondation de leur ordre au prophète Élie, quand il se retira sur le mont 6armel. (Livre des Rois, I, xviii, 19-20.)

u Ce qui est en ma possession (dit-il), je pois donner cela et pas antre dioee. Vous me dites comme cela que je sois éln de votre confrérie '? )>

« Oui> certes, (répondit le frère), soyez-en sûr; j'ai apporté à la dame de céans notre lettre avec notre sceau. »

« C'est bien (dit Thomme), et je yeoz donner quelque chose 2130 à votre saint couvent pendant que j'ai vie eùcère, et tu Tauras dans ta main sur-le-champ; à cette condition, et à nulle autre, que tu répartiras mon don, mon cher frère, de manière que chaque frère en ait autant qoe les autres. Tu vas me jurer cela sur ta profession de foi sans fraude et sans équivoque. »

a Je le jure, (dit le frère), sur ma foi! » Et ce disant il mit sa main dans celle du malade.

« Vois, tu as ma parole, et je n'y manquerai pas. » 2140 « Ehl bien donc, enfonce ta main le long de mon dos, (dit l'homme), et fouille bien par derrière; sous ma fesse tu trouveras nne chose que j'ai cachée là en lieu secret. »

« Ah! (se dit le frère), cela sortira d'ici avec moi. » Et il plonge la main jusqu'à la fente des fesses, dans l'espoir d'y trouver un don.

Et quand le malade sentit le frère qui tâtonnait de çà de là autour du trou, il lui lâcha au beau milieu de la main un pet : 2150 il n'est cheval tirant la charrette

qui aurait pu lâcher un pet de tel fracas. Le frère bondit comme un lion furieux.

« Ahl perfide rustre, (dit-il), par les os de Dieu, tu as fait cela pour me dépiter, ma parole! tu me payeras ce pet, si je peux! »

Les gens du malade, entendant ce tapage, accoururent et chassèrent le frère; et le voilà qui s'en va, le visage tout courroucé, chercher son compagnon, celui qui gardait les provisions. 2160 II a l'air d'un sanglier sauvage,

il grince des dents, tant il est en fureur.

1. Les frères accordaient à certains bienfaiteurs laïques des lettres de fraternité qui assuraient à ceuzHsi des avantages spirituels.

CONTE DU SEMONEUR. «33

D'un pas tésola, il de dirige vers le château, où habitait an homme de grand honneur dont il avait été de tout temps le confesseur; cet homme honorable était le seigneur de ce village. Le frère arrive comme un furieux au moment où le seigneur, assis à sa table, mangeait. C'est à peine si le frère pouvait prononcer un mot, enfin il dit : « Dieu vous garde! )) 2170 Le seigneur le considéra et dit : « Benedicitef

Eh bien, frère Jean, dans quel monde vivons-nous? Je vois bien que quelque chose va de travers. On dirait à votre air que le bois est plein de voleurs. Asseyez-Vous d'abord et dites ce qui vous tourmente, et j'y mettrai bon ordre, si c'est en mon pouvoir. »

(( Je viens (dit le fr^e), d'éprouver un affront aujourd'hui, Dieu vous assiste! au bas de votre village, tel qu'il n'est en ce monde si pauvre page qui n'aurait en abomination 2180 la façon dont j'ai été traité dans votre vUle.

Et pourtant rien ne m'afflige aussi cruellement

que la manière dont ce vieux rustre aux cheveux blancs

a de plus blasphémé notre saint couvent. »

« Voyons, maître, (dit le seigneur), je vous en prie. »

« Non pas maître, messire, (dit le frère), mais serviteur, bien que j'aie obtenu cet honneur dans l'école ^ Dieu n'aime pas qu'on nous appelle « Rabbi *», ni sur la place du marché, ni dans votre grande salle. »

(( N'importe, (dit l'autre), mais dites-moi tout votre ennui. » 2190 (( Messire, (reprit le frère), un odieux outrage a été fait aujourd'hui à mon ordre et à moi-même, et ainsi, per conseguens, à tous les degrés de la sainte Église, dont Dieu veuille vite la venger !»

(( Messire, (dit le seigneur), vous savez ce qu^il y a à faire. Ne vous emportez pas ; vous êtes mon confesseur ; vous êtes le sel de la terre et sa saveur ^. Pour l'amour de Dieu, prenez patience

1. Le Frère s'était fort bien laissé appeler maître par la femme du malade. Il fait ici acte d'humilité, tout en insinuant qu'il, a vraiment obtenu le titre de maître en divinité.

Page 1