Saint Mathieu, v
et dites-moi votre ennui ». Et aussitôt le frère lui raconta
ce que vous avez déjà entendu, vous savez bien quoi. 2200 La dame du logis se tint tranquillement assise,
jusqu'à ce qu'elle eût entendu tout ce que le frère conta:
« Eh! sainte mère de Dieu, (dit-elle), bienheureuse vierge,
y a-t-il autre chose? dites-le-moi fidèlement. » « Madame, (dit le frère), que pensez-vous de cela? » « Ce que j'en pense, (reprit-elle), Dieu m'abandonne
si je ne pense pas que le rustre a fait action de rustre.
Que dirai-je? Dieu lui refuse la santé 1
Sa tète malade est pleine de folies,
je le tiens pour une sorte de frénétique. )> 2210 (( Madame, (dit le frère), par Dieu je ne veux point mentir;
mais j'ai d'autres façons de me venger.
Je veux le diffamer partout où je parlerai,
ce perfide blasphémateur, qui m*a chargé
de répartir ce qui ne saurait être réparti
entre tous également, le diable l'emporte 1 » Le seigneur restait immobile comme en rêve
et dans son cœur roulait en tout sens ces pensées :
« Comment ce rustre eut-il Timagination
de proposer un tel problème au frère?
2220 Jamais jusqu'à ce jour je n'avais ouï pareille chose;
je crois que c'est le diable qui lui a mis cela danâ l'esprit.
En la cul-métrie * on ne trouverait pas
jusqu'à présent une semblable question.
Qui pourrait faire la démonstration
comme quoi chaque homme aurait part égale
du son ou de la saveur d'un pet?
Ohl ce fou, cet effronté de rustre 1 maudite soit sa figure! Voyons, messieurs [poursuivit le seigneur, d'un air sévère),
qui a ouï parler de pareille chose avant cette heure? 2230 A chacun part égale? dites-moi comment.
C'est impossible, cela ne peut pas se faire.
Ah 1 ce fou de rustre. Dieu lui refuse la santé !
Le grondement d'un pet, comme tout autre son,
n'est que la réverbération de l'air,
et s'en va se perdant petit à petit.
1. Il y a dans Chaucer ud grossier jeu de mots sur arlsmélit)ut (vieille forme de arithmétique) dont il fait arje-ine/rtA,c*e8t-à-dire mensuration du fondement.
CONTE DU SEMONEUR. 335
Il n'est personne, par ma foi, qui puisse juger
s'il a été réparti également.
Voyons, mon rustre *, voyons I et de quelle maudite façon
il a aujourd'hui parlé à mon confesseur I 2240 Je le tiens certes pour démoniaque I
Allons, mangez votre viande, et laissez le rustre à son jeu,
qu'il aille se faire pendre, au diable 1 » Or récuyer du seigneur était debout près de la table,
à découper la viande, et il entendait, mot pour mot,
toutes les choses que je viens de vous dire. (( Mon seigneur, (dit-il), ne vous en déplaise,
je gage le drap d'un manteau que je pourrais dire
à vous, messire frère, si cela ne vous fâche point,
comment ce pet devrait être distribué 2250 parmi ceux de votre couvent, si je le voulais. »
« Parle, (dit le seigneur), et tu auras sans retard
le drap d'un manteau, par Dieu et par Saint Jean I » <( Mon seigneur, (dit-il), quand le temps sera beau,
sans vent et sans perturbation de l'air,
faites apporter une roue de charrette ici dans la salle ,
mais veillez à ce qu'elle ait tous ses rayons.
Une roue de charrette a ordinairement douze rayons.
Puis qu'on m'amène douze frères, savez- vous pourquoi?
parce que treize font un couvent, je pense. 2260 Le confesseur ici présent, en raison de sa dignité,
parfera le nombre voulu.
Tous s'agenouilleront d'un commun accord
et un frère mettra son nez, de cette manière,
très exactemont au bout de chaque rayon.
Votre noble confesseur. Dieu Tait en sa grftce I
tiendra son nez juste sous le moyeu.
Puis notre rustre sera amené ici,
le ventre raide et tendu comme un tambour ;
on l'assoira exactement sur la roue de la charrette, 2270 au-dessus du moyeu, et on lui fera lâcher un pet.
Et vous verrez, j'en jure sur ma tête,
par preuve démonstrative
que le son se propagera en parts égales,
1. Mon ruitre: le seigneur l'appelle ainsi parce qu'il est son dépendant.
CHAUCIR. 22
et aussi Todeur, vers rextrémité des rayons; sauf que ce digne homme, votre confesseur, à cause que c'est un homme de grande dignité, aura les prémices, comme il est juste; n'est-ce pas le noble usage des frères que les plus dignes d'entre eux soient les premiers servis? 8280 et certes, celui-ci le mérite bien.
Il nous a aujourd'hui même enseigné de si bonnes choses,
en préchant dans la chaire où il était monté,
que je ne demanderais pas mieux, à parler pour moi,
que de lui accorder la première odeur de trois pets;
et son couvent tout entier y souscrirait sans aucun doute;
il se conduit si noblement et si saintement 1 »
Le seigneur, la dame et tous, sauf le frère, dirent que Janquin ^ avait parlé sur la question aussi bien qu'Euclide ou Ptolémée.
2290 Touchant le rustre, c'était, dirent-ils, la subtilité
et le grand esprit qui le firent parler comme il avait fait; il n'était ni sot ni démoniaque.
Et Janquin a gagné un manteau neuf. — Mon conte est fini ; nous voici presque en ville.
1, Ed anglais Jankin^ diminutif de Jean, mais sans la signification péjoratÎTe de Jeannoi, L'ècuyer est Jeune, mais ce n'est ni un rustre, ni un nigaud.
Groupe E.
Le Conte da Clerc.
Le Prologue du Clerc.
Ci-suit le Prologue du conte du clerc ^Oxford,
(( Messire Clerc d'Oxford (dit notre hôte),
TOUS chevauchez aussi coi et muet que pucelle
nouvellement épousée, assise au repas de noces ;
de ce jour n'entendis-je un mot de votre langue.
Je crois que vous étudiez quelque sophisme,
mais Salomon a dit : (( Un temps pour chaque chose ».
Pour l'amour de Dieu, faites-nous meilleure mine : ce n'est point ici le moment d'étudier. Racontez-nous quelque joyeuse histoire, pardieu ! 10 car tout homme qui est entré en un jeu doit nécessairement à ce jeu consentir.
Mais ne prêche pas, comme frère en carême pour nous faire pleurer nos vieux péchés, et que ton histohre ne nous fasse point dormir.
Raconte-nous quelque joyeuse aventure :
vos phrases, vos images et vos figures, gardez-les en réserve jusqu'à ce que vous rédigiez dans le grand style dont on écrit aux rois. A présent, parlez assez simplement, je vous en prie, 20 pour que nous puissions comprendre ce que vous direz. »
Ce digne clerc répondit bénignement :
(( Hôte (dit-il), je suis sous votre férule ; pour l'instant vous nous avez en votre gouverne, aussi vous rendrai-je obéissance autant que le veut la raison, c'est certain* Je vais vous raconter une histoire *, laquelle
!• Empruntée par Chaucer à la traduction latine que fit Pétrarque du dernier conte de Boccace dans le Decameron. Les deux textes originaux ont été publiés
j'appris à Padoue d'un clerc dont le mérite
est prouvé par ses paroles et par ses œuvres.
Il est mort maintenant et cloué dans son coffre : 30 Dieu veuille accorder le repos à son âme 1 François Pétrarque, poète lauréat,
ainsi s'appelait ce clerc, dont la rhétorique douce
illumina toute Tltalie de poésie,
comme Linien * le fit de philosophie,
de jurisprudence ou d'autres arts particuliers *;
mais la mort, qui ne souffre pas que nous demeurions ici-bas
plus d'un clin d'œil pour ainsi dire,
tous deux les a tués, et tous nous devons mourir. Mais pour revenir à ce digne homme 40 qui m'enseigna le conte dont je parlais,
je dis que d'abord il compose dans le grand style,
avant d'arriver au cœur de son récit,
un poème, dans lequel il décrit
le Piémont et le pays de Saluées,
et où il parle des Apennins, ces hautes collines
qui sont à l'ouest les confins de la Lombardie,
et du mont Yésule en particulier i
où le Pô dans une petite fontaine
prend son premier essor et sa source i
50 pour augmenter sans cesse en coulant vers l'est '
jusqu'à l'Emilie ', jusqu'à Ferrare et Venise : ,
toutes choses qu'il serait long de détailler.
Et vraiment, à mon jugement,
il me semble que ce sont choses impertinentes,
sauf qu'il veut ainsi amener son sujet.
Mais voici son histoire, si vous voulez l'entendre. »
par la Chaucer Society (2*^ séries, n* 10) en 187S sous le titre : Originah and Analogues of some of Chaucer^s Canierbury Taies, p. 153-172.
1. Giovanni di Lignano, mort en 1383, professeur de droit canon à Bologne.
2. C'est-à-dire distincts, sans doute par opposition aux« artes libérales », dans leur ensemble.
3. Région de Tltalie qui tirait son nom de Tancienne via iEmilia et comprenait les provinces de Bologne, de Ferrare, etc.
Conte du Clbrc.
Ici commence le conte du clerc d'Oxford,
Il est sur le flanc ouest de Fltalie, tout à la racine du froid Yésule, une plaisante ' plaine, abondante en victuaille, 60 où maint château et viilaRe' se peuvent voir qui furent fondés au temps de nos vieux pères, ainsi que maint autre spectacle délectable, et Saluées est le nom de ce noble pays.
Un marquis, autrefois, était seigneur de cette terre, comme lavaient été ses dignes ancêtres avant lui ; obéissants et tout prêts sous sa main étaient tous ses vassaux, petits et grands ; ainsi vit-il dans les délices et y a-t-il vécu depuis longtemps, par la grâce de la fortune aimé et craint 70 et des seigneurs et des communes.
Pour parler de sa lignée il était, en outre,
le plus noble de toute la Lombardie par sa naissance,
beau de sa personne, et fort, et jeune de son âge,
et plein d'honneur, ainsi que de courtoisie,
assez prudent pour régir ses états,
sauf en quelques points où il était blâmable,
et Gualtier était le nom de ce jeune seigneur.
Si je le blâme, c'est qu'il ne considérait pas ce qu'à l'avenir il pourrait lui arriver, 80 mais que toutes ses pensées allaient à ses plaisirs présents, comme à la chasse au faucon ou à courre de tous côtés : presque tous les autres soucis, il les laissait glisser loin de lui^ et, pis que tout le reste, il refusait aussi d'épouser aucune femme, quoi qu'il pût advenir.
Sur ce point seulement ses sujets s'affligeaient si fort, qu'un jour, en troupe, ils allèrent vers lui,