Jusj|u'& neuf heures du matin, d'après Mr. Skeat
418 LES CONTBS DE CAMTERBURY.
Aussi, avant que le soleil eommeiiçèt sa montée,
elle appela sa gouvernante auprès d*eile
et lui dit qu'elle avait envie de se lever.
Comme ces vieilles femmes qui aiment à faire les sages,
sa gouvernante lui répondit aussitôt
et dit : « Madame, où voulez-vous aller
si matin ? car tout le monde repose. » 380 — « Je veux (dit-elle) me lever, car point ne me soucie
de dormir plus longtemps, et je m'en vais promener. »
La gouvernante appelle des femmes en grand nombre,
et les voilà qui se lèvent, bien dix ou douze ;
se lève aussi la fraîche Canacée,
vermeille et étîncelante comme le jeune soleil,
qui a parcouru quatre degrés dans le Bélier* ;
il n'était pas monté plus haut* quand elle fut prête;
et la voilà partie allègrement au pas,
vêtue selon la gaie et douce saison, 390 pour s'éjouer gaîment' et faire marche à pied,
avec pas plus de cinq ou six suivantes;
et par un chemin creux elle s'enfonce dans le parc.
Les vapeurs qui de la terre montaient
faisaient paraître le soleil large et rougeàtre ;
mais néanmoins c'était si beau spectacle
qu'il leur rendait à toutes le cœur léger,
tant par la saison et la matinée
que par les oiseaux qu'elle entendait chanter ;
car aussitôt elle savait ce qu'ils disaient 400 par leurs chants, et connaissait toute leur pensée. Le nœud ^ en vue de quoi tout ce conte est conté,
s'il est retardé jusqu'à ce que soit refroidie la curiosité
de ceux qui l'attendent depuis longtemps,
la saveur en disparaît d'autant plus,
par satiété de sa prolixité.
1. C'e8t-è-dire, comme le soleil printanier. C'est le 16 mars que le soleil est dans le quatrième degré du Bélier.
2. G*est-à-dire, pas plus de quatre degrés au-dessus de Thorizon. l\ n'était pas encore six heures un quart.
3. BC. Skeal sapprÎMe toute virgule à la fin du vers 390 et comprend : < Vêtue,., légèrement ».
4. le wtud, c'est-à-dire l'intrigue, Thistoire. La phrase est embarrassé», presque inextricable grammaticalement. La rédaction de ce conte inacbeTé est très négligée depuis la fin de la première partie. Chaucer ne Ta pas reTtsè.
CONTE DE VECUYER. 4t»
Et pour cette raison il me paraît
qu'il me faut arriver à ce nœud
et mettre tôt un terme à cette promenade. Au milieu d'un arbre tout desséciié, blanc comme orale, 410 tandis que Canacée jouait en se promenant,
était perchée une fauconnette bien haut au-dessus de sa lète,
qui d'une voix piteuse tant se mit à crier
que tout le bois résonna de ses cris.
Et si piteusement elle s'était frappée
de ses deux ailes, qu'un sang vermeil
coulait le long de l'arbre où elle était.
Et elle ne cessait de se lamenter et de pousser des cris
et de son bec se piquait de telle façon
qu'il n'est ni tigre, ni béte si cruelle, 4M vivant dedans les bois ou les forêts,
qui n'eussent pleuré, si toutefois ils pouvaient pteurer,
par pitié d'elle, si fort rile criait sans oesse.
Car il n'est homme au monde
(si je savais bien décrire une fauconnette)
qui ait ouï parler d'une pareille en t)eauté,
aussi bien pour le plumage que pour la délicatesse
de forme, et tout ce qui est à considérer.
Elle semblait fauconnette pèlerine *
venue de terres étrangères ; et pendant tout le temps qu'rileresta là, 430 elle défaillit plusieurs fois par manque de sang,
an point de choir presque de l'arbre.
Cette belle fille de roi, Canacée,
qui à son doigt portait l'anneau étrange -^
grâce auquel etie comprenait parfaitement
tout ce qu'un oiseau en son latin pouvait dire,
et savait à son tour lui répondre en même langage,
a compris ce que disait la fauconnette
et de pitié faillit presque mourir.
Et vers l'arbre elle marche en grand'hàte 440 et regarde Toiseau pitoyablement,
et tient sa jupe étendue, sachant bien
que sûrement la fauconnette tomberait de la brancbette,
quand elle aurait une autre faiblesse, par mant^ne de sang.
1. On appelait /Vzucon pé/e/tVi une sorle de faucon très appréciée des chasseurs, très apprivoisable, mais dont le nid passait pour intronyable.
Elle i^sta là longtemps à la guetter;
enfin elle parla en cette manière
à Toiseau, ainsi que vous allez l'entendre :
« Pour quelle cause, si tous pouvez la dire,
étes-vous dans ce furieux tourment d'enfer?
(dit Canacée à l'oiseau au-dessus d'elle). 450 Est-ce par chagrin d'une mort ou par perte d'amour ?
Car, m'est avis, ce sont là les deux causes
qui le plus font souffrir gentil cœur;
d'autres maux point n est besoin de parler.
Car c'est vous qui tournez votre fureur contre vous-même,
ce qui prouve bien qu'amour ou angoisse de cœur
doit être la raison de votre acte cruel,
puisque je ne vois nul autre être vous poursuivre.
Pour l'amour de Dieu, je vous prie, faites-vous g^èce à vous-même»
ou acceptez ce qui peut vous être remède, car à l'ouest ni à Test 460 oncques n'ai vu encore oiseau ni bête
qui ait si piteusement agi envers lui-même.
Votre chagrin me tue véritablement,
tant j'ai de vous grande compassion.
Pour l'amour de Dieu, descendez de votre arbre;
et aussi sûr que suis fille de roi,
si je savais la cause véritable
de votre douleur, et si c'était en mon pouvoir,
j'y porterais remède, devant qu'il fût nuit,
aussi vrai que je souhaite l'aide du grand Dieu de Nature; 470 et je trouverai des herbes bien assez
pour guérir promptement vos blessures. » Alors cria la fauconnette plus lamentablement
que jamais, et aussitôt tomba à terre,
et là elle gît évanouie, morte, et comme une pierre ;
Canacée l'a prise en son giron,
jusqu'à ce qu'elle s'éveillât de son évanouissement.
Et lorsque de sa pâmoison elle vint à sortir,
en son langage de faucon elle parla ainsi :
(( Que la pitié est prompte à couler en gentil cœur, 480 lequel se sent compatir aux douleurs cuisantes,
cela est prouvé tous les jours, comme on peut le voir,
aussi bien par les actes que par l'autorité des livres ;
car un cœur délicat montre délicatesse.
COSTE DE VECUYER, 421
Je vois bien que de ma détresse vous avez
compassion, ma belle Canacée,
par véritable bonté féminine
que Nature a mise en vos principes.
Non par espoir de m'en porter mieux,
mais pour obéir à votre cœur généreux, 490 et mettre autrui en garde par mon exemple,
comme sur le dos du chien est châtié le lion S
pour cette cause et ce résultat,
tant que j*en ai loisir et occasion,
je veux, avant que de partir, confesser mon malheur. » Et pendant tout le temps que Tune disait sa peine,
l'autre pleurait, comme si elle s'allait changer en eau,
jusqu'à ce que la fauconnette la priât de se calmer;
et, avec un soupir, ainsi dit-elle ce qui était dans son cœur : (( A Tendroit où je fus conçue (hélas ! jour cruel!) 500 et élevée dans un roc de marbre gris
si tendrement que je ne connaissais nulle peine,
j'ignorai ce qu'était l'adversité,
jusqu'au moment où je pus voler bien haut dans le ciel.
Alors tout près de moi vivait un tiercelet
qui semblait source de toute noblesse;
bien que plein de traîtrise et de félonie,
il savoit si bien s'envelopper d'humilité,
et d'un tel semblant de loyauté,
et de charme, et d'attentions empressées, 510 que personne n'eût pu suppossr qu'il savait feindre,
tant il teignait à fond ses couleurs'.
Tout comme un serpent se cache sous les fleurs,
jusqu'à ce qu'il voie le bon moment pour mordre,
de même ce dieu d'amour, cet hypocrite,
fait ses cérémonies et ses obéissances,
et remplît en apparence toutes les observances
qui sont en conformité avec courtoisie d'amour.
De même que dans un tombeau tout est beauté au-dessus,
1. Allusion au proverbe : « Batlre le chieQ devant le lion •, c'est-à-dire chAtier un petit animal devant un plus gros, en vue d'efTrayer celui-ci. Cf. Clhello, II, III, 272. « Even so as one would beat bis olTenceless dog to affright an imperious Uon. »
2. Couleurs a ici, outre son sens ordinaire, celui d*apparence, de faux semblant.
et que dessous est le cadavre, ainsi que vous savez S 520 tel était cet hypocrite, tout ensemble froid et chaud ;
et il tenait son but caché de telle sorte
que (sauf le diable) personne ne connaissait ses desseins.
EnQn si longtemps il pleura et se lamenta,
et pendant tant d'années me simula ses hommages,
que mon trop pitoyable et simple cœur,
tout crédule devant sa suprême fourberie,
par crainte de sa mort, — je le croyais, du moins, -*<-
sur la foi de ses serments et de ses assurances,
lui accorda son amour, à cette condition 530 que toujours mon honneur et renom
seraient saufs, et en privé et en public ;
bref, me fiant à ses mérites,
je lui donnai tout mon cœur et toute ma pensée,
— Dieu sait et lui aussi que sans cela je ne l'eusse fait, — et pris son cœur en échange du mien pour toujours. Mais on dit justement, et c^est un vieux proverbe :
(( Honnête homme et voleur ne pensent pas de même. »
Et quand il vit la chose avancée à ce point ' " que je hii avais accordé pleinement mon amour ■ . 540 de la façon que j'ai dit tout à l'heure,
et donné mon cœur loyal aussi sincèrement
que hii-même jurait m'avoir donné son cœur,
voilà qu'alors ce tigre plein de duplicité
tombe à genoux avec si dévote humilité,
avec si grand respect, et, à juger par son air,
si semblable en ses manières à un gent amoureux,
si transporté de joie, à ce qu'il semblait,
que jamais Jason, ni Paris de Troie,
— Jason? que dis-je? ni aucun autre homme 550 depuis que vécut Lamèch, qui fut le.premier
à aimer deux femmes, comme d'aucuns l'ont écrit jadis, —
non, jamais depuis que naquit le premier homme,
personne ne put, pour la vingt-millième partie,
imiter les sophismes de son art,
ni n'eût été digne de lui déboucler sa galoche *,