‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 162 sur 188 · Teuta, reine d'Iilyrie, dont Jérôme loue la chasteté · texte numérisé non relu

Teuta, reine d'Iilyrie, dont Jérôme loue la chasteté

4. Dilla, femme de Duilius, vainqueur des Carthaginois (260 av. J.-C.) au premier combat naval de Rome. Jérôme la loue pour sa patience à supporter la vieillesse et les infirmités physiques de son mari, infirmités dont elle n'avait pas conscience, les croyant communes à tous les hommes.

5. Hodogune, fille de Darius, tua sa nourrice qui lui conseillait un second mariage, après la mort de son premier époux.

6. Valérie, sœur de Alessala, ayant perdu son mari Servius, refusa de se remarier, disant que pour elle Servius était toujours vivant.

ce n'est pas la peine de vous le raconter une autre fois.

Le mari, d'un air joyeux et d'un ton amical,

lui répondit et dit ce que je vais vous exposer.

M N'y a-t-il pas autre chose que ceci, Dori^ne? m 1470 — « Non, non (dit-elle), aussi vrai que Dieu m'aide!

c'est trop déjà, n'était que c'est la volonté de Dieu! »

— « Allons, ma femme, laissez dormir ce qui est tranquille M

tout peut aller bien d'aventure, et aujourd'hui même.

Vous devez tenir votre parole, par ma foi !

Car, aussi vrai que Dieu ait pitié de moi,

j'aimerais bien mieux être poignardé,

à cause de l'amour que j'ai pour vous,

que de ne pas vous voir tenir et respecter votre foi.

La foi donnée, c'est la plus haute chose qu'on puisse garder. » 1480 Mais à ces mots, il se mit à éclater en larmes,

et dit : « Je te défends, sous peine de mort,

de jamais, tant qu'il te restera vie ou souffle,

dire à personne cette aventure.

Du mieux que je pourrai, je supporterai mon malheur,

et je ne prendrai point un air affligé

pour que les gens pensent du mal de vous, ou en imaginent. »

Et, incontinent, il appela un écuyer et une servante.

« Pct^tez tout de suite avec Dorigène (dit-il),

et emmenez-la & tel endroit immédiatement ». 1490 Ils prennent congé, et se mettent en route;

mais ils ne savaient point pourquoi elle s'en allait la.

II n'avait voulu dire sa pensée à âme qui vive.

Peut-être bon nombre d'entre vous, je pense, le considéreront comme un insensé en cela, qu'il veut mettre sa femme en péril.

Écoutez l'histoire, avant de crier contre lui; Dorigène pourra avoir meilleure fortune qu'il ne vous semble, et quand vous aurez entendu l'histoire, jugez ^.

L'écuyer qui s'appelait Aurélius 1500 et qui de Dorigène était si amoureux, d'aventure se trouva la rencontrer

i. ProTerbe analogue à « Ne rèTeillez pas le chat qui dort •.

2. Ces six vers (U93-1498) sont omis dans la plupart des manuscrits.

au milieu de la ville, en plein dans la rue la plus animée,

alors qu'elle se dirigeait tout droit

vers le jardin où elle avait promis d'aller.

Et lui s'en allait vers ce jardin aussi,

car il épiait bien pour voir quand elle irait

de chez elle vers quelque endroit.

^ Mais ils se rencontrèrent ainsi, par hasard ou providence;

et il la salua, Tesprit plein de joie, 1510 et il lui demanda de quel côté elle allait.

Et elle répondit, comme si elle était à moitié folle :

(( Au jardin, comme mon mari me Ta commandé,

afin de tenir ma promesse, hélas! hélas! »

Aurélius commença à s*émerveiller de la chose, et dans son cœur il lui vint grande compassion d'elle et de ses lamentations, et d'Arveragus, le digne chevalier, qui lui avait dit de tenir tout ce qu elle avait promis, tellement il lui répugnait que sa femme manquât à sa parole.

15S0 Et dans son cœur il fut saisi d*une grande pitié, considérant ce qu'il y avait de mieux des deux côtés, et qu'il lui serait meilleur de se priver de son plaisir que d'accomplir une vilenie si grande et si grossière, contre toute noblesse et toute générosité; c'est pourquoi en peu de mots il dit ceci : « Madame, dites à votre seigneur Arveragus, que puisque je vois sa grande noblesse.d*âme envers vous, et que je vois bien aussi votre détresse, et qu'il aimerait mieux sa honte (et ce serait grand dommage)

1530 que si vous manquiez ainsi à votre parole envers moi, j'aime bien mieux toujours être malheureux que de diviser l'amour qu'il y a entre vous deux. Je vous remets, madame, entre les mains, acquittés, tout serment et tout contrat que vous m'avez faits avant ce jour depuis le moment où vous êtes née.

Je vous donne ma foi que jamais je ne vous rappellerai aucune promesse, et ici je prends congé de vous comme de la meilleure et de la plus fidèle des épouses

1 540 que j'aie connue jusqu'ici de toute ma vie.

Mais que chaque femme fasse attention à ses praiMsaee, et qu'elle se rappelle au mcAns Dorigèae. Ainsi un écuyer peut faire une noble action, aussi bien qu'un chevalier, sans aucan <lo«itè% •»

Elle le remercia, à genoux sur )a tetre^ et elle s'en revint à la maison vers son naïf, et lui raconta tout ce que vous m'avez entendn tous dire ; et soyez sûrs qu'il fut si satisfait qu'il me serait impossible de le décrire. 1550 Pourquoi parlerais-je plus longtemps «de cette affaire? Arveragus et Dorigène sa femme dans un bonheur parfait continuent I^ur vie. Et jamais depuis il n'y eut de colère entre eux; il la chérit comme si elle était une -reifte, et elle lui fut fidèle à tout jaunis.

De ces deux-là, je ne vous dirai plus rien.

Aurélius, qui a perdu tout son argent, maudit le jour où il est né :

« Hélas (dit41), hélas! j*ai promis,

1560 de l'or pur, mille livres en poids, à ce philosophe! que vais -je faire?

Tout ce que je vois, c'est que je suis ruiné. Mon héritage, il me faut nécessairement le vendre et devenir mendiant; ici je ne puis plus demeurer, car en ce lieu je ferais honte à tous mes parents^ à moins que je n'obtienne deluioonditions phMl .dômes. Mais cependant, je veux lui proposer à jours fixés, année par année, de le payer, et le remercier de sa ^ranvle courtoisie;

1570 je veux tenir ma parole, sans mentir. »

Le cœur triste, il s'en va à son coffre, et porte de l'or à ce philosophe, la valeur de cinq cents livres d'-er, j^ecnots, et il le supplie, dans sa générostté, dedui accorder un délai pour le reste, et dit : « MaHre, j ose bien me vanter de n'avoir jamais encore manqué A ma parole; car, sûrement, ma dette sera acquittée

H)OmV vu FRANKLIN, 4M

envers voib, même si je sais Tédait 1580 à aller mendier, sans rien que mon raaitteaii.,

Mais si vous vouliez m'acoorder, «or des garaEties, deux ans ou trois poar m'aoqaitter, alors tout serait bien; sans cela, il faut que je vende mon béritage; il n^ a |mis autre chose à dire. '»

Le philosophe répotidH gravement, et parla ainsi, après avoir entendu ses paroles : « N'ai- je pas accompli mon engagement envers toi? )»

— (( Si, certea, bien et fidèlement » dit-iL

— « N'as- tu pas eu ta dame comme tu le voulais? » 1590 — « Non, non » dît-il, 0t1I soupire tristement.

— « Quelle en a été la cause? dis-le moi si tu le peux. » Aurélius commença alors son histoire,

et lui dit tout, comme vous Tavez déjà entendu; ce n'est pas la peine de vous le raconter une autre fois« Il dit : « Arveragus, par noblesse d'âme, eût mieux aimé mourir dans le chagrin et la douleur que de voir sa femme faillir à sa promesse. » Il lui raconta aussi le chagrin de Dorigène, combien elle avait horreur d'être une mauvaise épouse, 1600 et qu'elle eût mieux aimé ce jour-là perdre la vie, et qu'elle avait donné sa parole innocemment : a Elle n'avait jamais encore entendu parler d'illusions, c'est ce qui m*a fait avoir d'elle tant de pitié. Et, tout aussi généreusement qu'il l'envoya vers moi, aussi généreusement je la lui renvoyai de nouveau. C'est là toute l'affaire ; il n'y a pas autre chose à dire. »

Le philosophe répondit : « Cher frère, chacun de vous a agi noblement envers l'autre. Tu es écuyer et lui est chevalier, 1610 mais Dieu ne veuille, dans sa puissance bénie,

qu'un clerc ne puisse pas accomplir une noble action,

aussi bien que n'importe lequel d'entre vous, sans aucun doute.

Messire, je te laisse quitte de tes mille livres,

aussi bien que si tu venais à l'instant de sortir de terre,

et si jamais jusqu'à présent tu ne m'avais connu. *

Car, messire, je no veux pas prendre un sou de toi

pour toute ma science, ni rien pour mon travail. Tu as bien payé pour ma nourriture ; c'est assez; et adieu, porte-toi bien. » 1620 Et il prit son cheval, et le voilà en route.

Seigneurs, je voudrais vous poser cette question : Quel a été le plus généreux, à ce qu'il vous semble ^? Or, dites-le-moi, avant que vous alliez plus loin. Je ne sais rien de plus ; mon histoire est à sa fin.

/d finit le conte du Franklin.

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