‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 29 sur 188 · Notre hâte, c'est-à-dire ThÔtelier du Tabard · texte numérisé non relu

Notre hâte, c'est-à-dire ThÔtelier du Tabard

2. Rue habitée par la grosse bourgeoisie commerçante, dans la cité. Southwark où se trouvait le « Tabard n, n*était qu'un faubourg.

780 demain, quand vous chevaucherez par les routes, eh bien I sur Vkme de mon père, qui est défunt, si vous n*étes joyeux, je vous donnerai ma tête. Levez la main, sans plus amples discours. »

Notre avis ne fut pas long à découvrir; il nous parut que ce n'était pas la peine d'en discuter, et nous consentîmes sans' plus délibérer, et le priâmes de prononcer son verdict, à son bon plaisir.

« Messeigneurs », dit-il, « écoutez maintenant de votre mieux;

mais ne le prenez pas, s'il vous platt, en mépris; 790 il s'agit, pour parler peu et clair,

que chacun de vous, pour abréger la route,

dans ce voyage, raconte deux histoires,

en allant à Canterbury, je veux dire,

et au retour il en racontera deux autres,

sur des aventures arrivées au temps jadis.

Et celui de vous qui se comportera le mieux,

c'est-à-dire, qui racontera en cette occasion

les contes les plus sentencieux et les plus délectables,

aura un souper à nos frais à tous 800 ici| en cet endroit, assis près de ce pilier,

lorsque nous reviendrons de Canterbury.

Et pour vous réjouir encore davantage,

je vais moi-même avec plaisir chevaucher l'un des vôtres,

entièrement à mes frais, et serai votre guide.

Et quiconque s'opposera à mes décisions

paiera tout ce que nous dépenserons en chemin.

Et si vous voulez bien qu'il en soit ainsi,

dites-le-moi tout de suite, sans plus de paroles,

et de bonne heure je me tiendrai prêt à partir. »

810 Nous le lui accordâmes, et Hmes nos serments d'un cœur fort joyeux, et le priâmes aussi qu'il consentit à faire comme il disait, et voulût bien être notre gouverneur, et de nos contes le juge et l'arbitre, et fixât un souper à un certain prix; et nous lui promettions d'agir à sa guise

en tout et partout ; et ainsi, d'une seule voix, nous nous rangeâmes à sa décision.

Et là-dessus on fit quérir du vin tout de suite ; 820 nous bûmes, et chacun alla se reposer, sans s*attarder un moment de plus.

Le lendemain, quand le jour commença à poindre,

notre hôte se leva, et fut notre coq à tous,

et nous rassembla, tous en une troupe,

et nous voilà partis, un peu plus vite qu'au pas,

jusqu'à Tabreuvoir de Saint Thomas *.

Et là notre hôte commença d'arrêter son cheval,

et dit : « Messires, écoutez, s'il vous plaît.

Vous savez votre convention, et je vous la rappelle. 830 Si vespres s'accordent avec matines ',

voyons maintenant qui racontera le premier conte.

Je veux ne plus jamais boire ni vin ni bière,

si toute personne rebelle à ma décision

ne paie pas toutes les dépenses de la route.

Allons! tirez au sort, avant que nous allions plus loin;

celui qui aura la courte paille commencera.

Sire Chevalier », dit-il, « mon maître et mon seigneur,

allons! tirez au sort, car telle est ma volonté.

Âpprochez-vous », dit-il, « Madame la Prieure; 840 et vous, Messire Clerc, plus de timidité,

et n'étudiez plus; mettez-y la main, tous. »

Aussitôt, à tirer se mit chacun de nous, et pour dire en un mot ce qui lors arriva, que ce fût par hasard, ou destinée, ou chance, le fait est que la paille échut au Chevalier, ce dont fort satisfait et joyeux chacun fut; et il devait dire son conte, comme de raison, selon l'accord et la convention, comme vous savez; à quoi bon en dire plus? 850 Et quand ce digne homme vit quel était le cas, en homme qui était sage, et consentait à tenir son engagement pris de libre volonté,

i. Endroit connu des pèlerins, sur la roule de Canterbury.

2. Si les intentions du lendemain s'accordent avec celles de la veille.

il dit : « Puisque je dois ouvrir le jeu,

ma foi, bienvenue soit la paille, au nom de Dieul

Maintenant chevauchons, et écoutez ce que je vais dire. »

Et sur ce mot nous reprimes notre route ; et il commença d'une mine toute gaie son histoire aussitôt, et parla comme suit.

Ici finit le prologue de ce livre] et ici commence le premier conte, qui est le conte du Chevalier,

Conte da Chevalier.

lamque domos palrias, Scithicae poat aspera gentis Prelia laurigero, etc. [Slatius, Theb., XII, 519].

Jadis, nous content les vieilles histoires', 860 il y avait un duc qui se nommait Thésée.

D'A.thènes il était seigneur et gouverneur,

et fut en son temps un tel conquérant

qu'un plus grand n'était pas sous le soleil.

Il avait gagné mainte et mainte riche contrée;

tant par sagesse que par prouesse,

il conquit tout ce royaume de Féminie *,

qui s'est autrefois appelé la Scythie ;

et il épousa la reine Hippolyte,

et la ramena avec lui dans son pays 870 avec beaucoup de pompe et en grande solennité,

et avec elle sa jeune sœur Emilie.

Et ainsi en un cortège de victoire et de musique,

laissons le noble duc chevaucher vers Athènes,

et tout son ost, en armes, autour de lui.

Certes, si ce n'était trop long k entendre, je vous aurais dit tout au plein la manière dont fut conquis le royaume de Féminie par Thésée, et par sa chevalerie ;

1. « Les vieilles histoires • auxquelles Chaucer se réfère sont la Thébaïde de Stace dont il traduit directement quelques vers, et surtout la Teseide de Boccace. D'après un fragment qui a été conservé sous le titre &Anelida et Arciie, il semble que Chaucer eût d'abord composé une imitation fidèle du poème italien, rendant en stances les stances de Toriginal. Il remania cette ébauche pour en faire son conte du chevalier, écrit en distiques. Il transposa le mode lyrique en ton narratif, résuma en quelques vers les aventures de Thésée qui n'intéressaient pas l'histoire des amours de Palamon et d'Arcite (d'où les excuses réitérées qu'il /ait au début pour passer outre), et réduisit le tout au roman d'amour qui a son héroïne en Emilie. Du conte de Chaucer Shakespeare et Fletcher ont tiré leur pièce des Deux nobles cousim (The two noble Kinsmen).

2. Féminie était le nom jadis fréquemment donné au royaume des Amazones, qui avaient pour reine Hippolyte.

et la grande bataille qui, à cette occasion, 880 eut lieu entre les Athéniens et les Amazones ;

et comment fut assiégée Hippolyte,

la belle et vaillante reine de Scythie ;

et la fête qui célébra leur mariage;

et la tempête qu'ils essuyèrent en allant chez eux.

Mais tout cela je dois maintenant me l'interdire.

J'ai, Dieu le sait, un vaste champ à labourer,

et faibles sont les bœufs de ma charrue;

le reste du récit est assez long;

et je voudrais ne retarder personne de cette compagnie : 890 que chacun à son tour fasse son récit,

et nous verrons alors qui gagnera le souper.

Donc, où j'en étais resté, je vais reprendre.

Le duc, dont je fais mention,

était presque arrivé à sa ville,

dans toute sa prospérité et son plus haut orgueil,

quand il aperçut, en jetant les yeux de côté,

agenouillées sur la grand'route,

un cortège de dames, deux à deux,

les unes derrière les autres, couvertes de vêtements noirs. 900 Et elles poussaient de tels cris, et de tels gémissements,

qu'il n'est au monde créature vivante

qui ait ouï pareille lamentation;

et elles ne voulurent aucunement cesser leur plainte,

qu'elles n'eussent saisi les rênes de son harnachement.

« Qui êtes-vous donc, qui, à mon retour, en mon pays

troublez ainsi ma fête de vos cris? »

dit Thésée, « avez-voussi grande jalousie

de ma gloire, que vous gémissiez et pleuriez ainsi?

ou quelqu'un vous*-t-il mises à mal, vous a-t-il outragées? 910 Dites-moi si l'offense peut être réparée;

et pourquoi vous êtes ainsi vêtues de noir ».

De toutes ces dames la plus âgée parla, défaillante, et de visage si mortellement pâle que c'était pitié de la voir et de l'entendre, et elle dit : « Seigneur, à qui la Fortune a donné la victoire, et la vie d'un conquérant.

votre gloire et vos honneurs ne nous afQigent nullement;

mais nous implorons pitié et secours.

Aie pitié de notre malheur et de notre détresse. 920 Laisse, dans ta noble bonté, quelque larme de compassion

tomber sur nous, misérables femmes.

Car, en vérité, seigneur, il n'est pas une seule de nous

qui n'ait été duchesse ou reine ;

maintenant sommes chétives, comme il se voit bien :

grâce en soit à la Fortune, et à sa roue traîtresse,

qui à nulle situation n'assure la prospérité.

Donc, seigneur, pour paraître en votre présence,

ici, dans le temple de la déesse Clémence,

nous attendons depuis quinze jours entiers ; 930 or, secours-nous, seigneur, puisque c'est en ton pouvoir. Moi qui misérable pleure et gémis ainsi,

j'étais naguère l'épouse du roi Capanée *,

qui mourut à Thèbes, maudit soit ce jour!

Et nous toutes qui sommes en cet arroi

et faisons entendre toutes ces plaintes,

nous avons toutes perdu nos maris à celte ville,

alors que le siège était mis autour d'elle.

Et maintenant le vieux Créon, hélas I

est aujourd'hui seigneur de Thèbes la cité, 940 et, tout plein de colère et d'iniquité,

lui, dans sa rage et sa tyrannie,

pour faire vilainie aux corps sans vie

de tous nos seigneurs qui ont été tués,

a fait dresser tout les corps en un monceau,

et ne permet pas, quelque prière qu'on lui en fasse,

qu'ils soient ni enterrés, ni brûlés,

mais les fait manger aux chiens, dans sa méchanceté. » Et ce mot, prononcé, incontinent

elles se jetèrent face contre le sol, et crièrent piteusement : 950 « Aie quelque compassion de nous malheureuses femmes,

et laisse notre affliction pénétrer au fond de ton cœur. »

Le noble duc sauta à bas de son coursier, le cœur plein de pitié, quand il les entendit.

1. Capanée, Tun des sept chefs qui vinrent mettre le siège devant Thèbei^ Sa femme s'appelait Évad né.

Il lui sembla que son cœur allait se briser,

quand il les vit si piteuses el si abattues,

elles qui jadis étaient de si haut rang,

et dans ses bras il les releva toutes,

et les réconforta en toute bonne intention,

et jura par serment, comme il était vrai chevalier, 960 qu'il mettrait si avant sa force,

pour les venger du tyran Gréon,

que toute la Grèce dirait

comment Créon fut par Thésée servi

en homme qui a pleinement mérité sa mort.

Et sur-le-champ, sans autre délai,

il déploie sa bannière, et le voilà chevauchant

vers Thèbes, avec toute son armée ;

il ne voulut s*approcher davantage d'Athènes à pied ou à cheval,

ni prendre pleinement son aise un demi-jour, 970 mais se mit en marche et, sur la route, passa cette nuit-là.

Et il envoya aussitôt la reine Hippolyte .

et Emilie sa jeune sœur brillante

séjourner dans la ville d'Athènes ;

et lui chevaucha de Tavant; il n'est rien de plus à. dire.

La rouge image de Mars, avec lance et écu, brille à ce point, sur sa grande bannière blanche, que tout le champ ' en étincelle alentour; et, à côté de sa bannière, est porté son pennon tout riche de lames d*or battu qui figuraient

980 le Minotaure qu'il tua en Crète.

Ainsi chevauchait le duc, ainsi chevauchait le conquérant, avec une armée où était la fleur de la chevalerie, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à Thèbes, et mit pied à terre heureusement dans une plaine où il pensait livrer bataille Pour parler brièvement de ces choses, contre Créon, qui était roi de Thèbes, il combattit et le tua valeureusement, en chevalier, dans une lutte loyale, et mit ses gens en fuite ; puis il prit la ville d'assaut,

990 et fit crouler murs et poutres et solives;

i. Le champ, c'est-&-dire le fond (de la bannière); terme de blason.

et aux dames il rendit les ossements de leurs maris mis à mort, pour leur faire des funérailles, selon la coutume de ce t?mps. Mais il serait trop long de dire les grands cris et les lamentations que firent entendre les dames quand furent brûlés les corps, et les grands honneurs que Thésée, le noble conquérant, rendit aux dames, quand elles le quittèrent, 1000 car faire un court récit est mon intention.

Donc quand le noble duc, Thésée, eut tué Créon, et ainsi conquis Thèbes, il se reposa toute la nuit sur le champ de bataille, puis traita tout le pays à sa discrétion.

Fouillant dans les monceaux de cadavres

pour les dépouiller de leurs armes et de leurs vôtemeols,

les pillards s'affairaient diligemment,

après la bataille et la défaite.

Or il arriva que dans ce monceau ils trouvèrent, 1010 transpercés de mainte cruelle et sanglante blessure,

deux jeunes chevaliers gisant côte à côte,

tous deux avec de mêmes armures, richement ornées,

dont Tun avait nom Arcite

et l'autre chevalier s'appelait Palamon.

Ils n'étaient ni tout à fait vivants, ni tout à fait morts;

mais à leurs cottes d*armes, et à leurs armures,

les hérauts les reconnurent tout particulièrement,

comme étant du sang royal

de Thèbes, et les fils de deux sœurs. *

1020 Du tas des morts les pillards les ont retirés,

et les ont doucement portés à la tente

de Thésée, qui aussitôt les envoya

à Athènes, pour y vivre en prison

perpétuellement; car il ne voulut pas de rançon.

Et quand le noble duc eut ainsi fait,

il réunit son armée, et revint aussitôt dans ses états

couronné de lauriers comme sied à un vainqueur ;

et il vit là, dans la joie et la gloire

le reste de ses jours; qu'est-il besoin d'en dire plus? 1030 Mais en une tour, dans la souffrance et le malheur, habitent ce Palamon et cet Arcite à jamais, car nul or ne pourra les affranchir.

Ainsi se passe année après année, et jour après jour,

jusqu'à ce qu'il arriva, par un matin de Mai,

qu'Emilie, plus belle à voir

que n'est le lis sur sa verte tige

et plus fraîche que mai aux fleurs nouvelles —

car avec la rose rivalisait son teint,

et je ne sais quelle couleur était des deux plus belle — 1040 avant qu'il ne ftt jour, comme c'était sa coutume,

était levée, et déjà tout habillée;

car Mai ne veut pas de paresseux la nuit.

La saison aiguillonne chaque gentil cœur,

et fait que chacun s'éveille brusquement,

et dit <c Lève-toi, et rends ton hommage ».

C'est ainsi qu'Emilie fut invitée à se souvenir

d'honorer Mai, et à se lever.

Elle avait mis une fraîche robe, pour tout dire;

sa jaune chevelure était tressée en une natte, 1050 qui lui tombait sur le dos, longue, je crois bien, d'une aune.

Et, dans le jardin, au lever du soleil,

elle se promène çà et là, et, selon son caprice,

cueille des fleurs, les unes rouges, les autres blanches,

pour en faire à son front une gracieuse couronne;

et chantait comme un ange du ciel.

La grande tour, si épaisse et si forte,

qui de ce château était le donjon principal,

(et où étaient emprisonnés les chevaliers,

dont je vous ai parlé, et vous parlerai encore) 1060 s'élevait tout près du mur de ce jardin,

où Emilie se livrait à ses ébats.

Brillant était le soleil, et claire la matinée,

et Palamon, le triste prisonnier,

selon sa coutume, et avec la permission de son geôlier,

était levé, et se promenait dans une chambre haute,

d'où il voyait toute la noble ville,

et aussi le jardin, plein de verts branchages.

OÙ la fraîche Emilie la Brillante

se promenait, errant çà et là.

1070 Ce triste prisonnier, ce Palamon,

va par la chambre, marchant de long en large,

et se plaignant à lui-même de son malheur;

de ce qu'il était né, souvente fois, il disait « Hélas 1 »

Or il advint, par chance ou hasard,

que, par une fenêtre, munie de maint barreau

de fer épais et carré comme une poutre,

il laissa tomber son regard sur Emilie,

et soudain il tressaillit, et cria « Haï »

comme s'il eût été percé jusqu'au cœur. 1080 Et à ce cri Arcite aussitôt se redressa,

et dit : « Mon cousin, que souffres-tu,

pour que tu sois si pâle et ressembles à un mort?

Pourquoi as-tu crié? qui t'a fait dommage?

Pour l'amour de Dieu, prends en toute patience

notre prison, car il ne peut être autrement;

la Fortune nous a infligé cette calamité.

Quelque funeste aspect', ou position

de Saturne, près de quelque constellation,

nous a valu ceci, et nous n'y pouvons mais; 1090 ainsi était le ciel quand nous sommes nés;

nous devons subir notre sort : c'est le bref et le clair. »

Palamon en réponse dit :

« Cousin, en vérité, en cette opinion tu as une imagination vaine.

Cette prison n'était pas la cause de mon cri. Mais je viens tout à l'heure d'être blessé, à travers les yeux, jusqu'à mon cœur, et cela sera ma mort. La beauté de cette dame, que je vois là-bas dans le jardin errer çà et là, 1100 est la cause de mon cri et de mon malheur. Je ne sais pas si elle est femme ou déesse; mais c'est vraiment Vénus, si je devine bien. » Et là-dessus à genoux il tomba, et dit : « Vénus, si c'est ton vouloir

1. Aspect, terme d'astrologie, qui désigne la distance angulaire de deux planètes.

de te transGgurer ainsi dans ce jardin, devant moi, créature affligée et misérable, aide-nous à nous échapper de cette prison. Et si ma destinée déterminée par le verbe éternel est de mourir en prison, 1110 aie quelque compassion de noire lignée qui par la tyrannie est mise si bas. »

Oyant ces mots Arcite se mit à observer le lieu où la dame se promenait çà et là. Et à celte vue la beauté dUcelle le frappa tant, que, si Palamon était blessé grièvement, Arcite est atteint autant que lui, ou plus. Et, avec un soupir, il dit tristement : « La fraîche beauté soudainement me tue de celle qui erre dans ce lieu; 1120 et, si je n'obtiens pas sa pitié et sa faveur, si je ne puis à tout le moins la voir, je suis un homme mort; je n'ai rien de plus à dire. »

Palamon, quand il entendit ces mots, prit un air courroucé, et répondit :

« Dis-tu cela sérieusement où en badinage? » « Certes », dit Arcite, « sérieusement, sur ma foi! Dieu me soit en aide! je ne suis point en humeur de badiner! »

Palamon fronça ses deux sourcils :

« Il ne te serait pas, dit-il, à grand honneur 1130 d'être déloyal, ni d'être traître

envers moi qui suis ton cousin et ton frère,

tenus par des serments profonds, Tun envers l'autre,

à ne jamais, dussions-nous mourir à la torture,

jusqu'à ce que la mort nous sépare,

nous opposer l'un à l'autre en amour,

ni en aucun cas, mon aimé frère;

mais tu dois fidèlement m'assister

dans tous les cas, comme je dois l'assister.

Tel fut ton serment, et aussi le mien, c'est chose certaine; 1140 je sais très bien que tu n'oserais point le contredire.

Tu es de mon avis, sans nul doute.

Et maintenant tu voudrais traîtreusement te mettre à aimer ma dame, que j'aime et que je sers, et servirai toujours jusqu'à ce que mon cœur meure* Certes, déloyal Arcite, tu n'en feras rien. Le premier je Tai aimée, et je t'ai dit ma peine comme à mon conseiller, et à un frère obligé par serment de m'assister, comme je le disais tout à Theure. Donc tu es tenu, comme chevalier, 1150 de m'aider, s'il est en ton pouvoir,

ou autrement tu es félon, j'ose le maintenir. »

Arcite avec grand'hauteur reprit :

« Tu seras », dit-il, « félon plus tôt que moi;

mais tu l'es déjà, je te le dis nettement;

car par amour * je l'ai aimée avant toi.

Que veux-tu dire? tu ne savais pas tout à l'heure

si elle est femme ou déesse I

En toi il y a aspiration vers chose sainte,

et en moi amour, comme envers une créature ; 1160 c'est pourquoi je t'ai dit ce qui m'est advenu,

comme à mon cousin, et à mon frère juré.

Je suppose que tu Taies aimée d'abord,

ne connais-tu pas le dit du vieux clerc :

« Qui fixera à l'amoureux aucune loi? » '

L'amour est une plus grande loi, sur ma léte,

qu'on n'en peut fixer sur terre à nul homme.

Aussi les lois positives et toutes telles dispositions

sont tous les jours violées par amour, par gens de toutes classes.

Un homme doit aimer, en dépit qu'il en aie. 1170 II n'y peut échapper, même s'il en devait mourir,

que la femme soit fille, ou veuve ou épouse.

Et puis, il n'est guère probable que, de toute la vie,

tu obtiennes sa faveur, non plus que moi ;

car tu sais bien, vraiment,

que toi et moi sommes condamnés à la prison

perpétuellement; nulle rançon ne peut nous délivrer.

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