‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 30 sur 188 · Par amour, en français dans le texte · texte numérisé non relu

Par amour, en français dans le texte

2. • Le vieux clerc • est Boèce, De Consolalione Philosophiœ, lib. 3, meL 12 :

Quis legem det amantibus?

AÎajor lex amor est sibi.

Nous luttoDS comme faisaient les chiens pour un os; ils se battirent tout le jour, et pourtant leur part fut nulle; survint un épervier, tandis qu'ils se livraient à leur rage, 1180 et il emporta Tos qui les divisait. Et donc, à la cour du roi, frère,

chaque homme pour lui-môme, il n'y a pas d'autre règle. Aime s'il te fait plaisir; pour moi j'aime et aimerai toujours; et en vérité, mon cher frère, voilà le dernier mot. Ici dans cette prison il nous faut rester, et subir, chacun de nous, sa fortune. »

Grande fut la querelle et longue entre eux deux,

si j'avais loisir de la raconter;

mais au fait. Il arriva un jour 1190 (pour vous dire la chose aussi brièvement que je puis)

qu'un noble duc nommé Pirithods,

lequel était camarade du duc Thésée

depuis le temps où ils étaient déjeunes enfants,

vint à Athènes, pour y voir son ami,

et s'y réjouir avec lui, comme il avait coutume de faire,

car en ce monde il n'aimait aucun homme autant ;

et Thésée l'aimait en retour aussi tendrement.

lis s'aimaient de telle affection, à ce que disent les vieux livres \

que quand l'un fut mort, (en bonne vérité), 1200 son ami, pour le chercher, descendit aux enfers;

mais cette histoire je n'ai pas à la narrer.

Le duc PirithoUs aimait chèrement Arcite,

et l'avait connu à Thèbes mainte et mainte année;

et finalement, à la requête et prière

de PirithoUs, sans aucune rançon,

le duc Thésée le laissa sortir de prison,

pour aller librement, partout où il lui plairait,

aux conditions que je vais vous dire.

Voici quelle était cette convention, pour parler clair, 1210 entre Thésée et lui Arcite :

s'il arrivait qu'Arcite fût trouvé,

jamais en sa vie, de jour ou de nuit, un seul moment,

dans aucune terre de Thésée,

1. Les vieux livres; entendez ici Le Roman de la Rose^ y. 8186, où Chaucer a trouvé cet incident.

et s'il était arrêté, il fut entre eux convenu

que par Tépée il perdrait sa tête;

n'était nul autre recours ni remède

que de prendre congé, et en hâte de rentrer chez lui;

qu'il prenne garde que son cou est en péril I

Quelle grande peine souffre maintenant Arcitel 1220 II sent la mort lui percer le cœur;

il pleure, gémit et crie pitoyablement;

il attend Toccasion de se tuer privéement.

Il disait : « Hélas I le jour où je naquis!

Maintenant ma prison est pire qu'auparavant;

maintenant ma destinée est de vivre éternellement,

non pas au purgatoire, mais en enfer.

Hélas! faut-il que j'aie jamais connu Pirithoûs!

Car autrement je serais resté chez Thésée,

enchaîné dans sa prison pour toujours.

1230 Alors j'eusse été dans le bonheur, et non dans le malheur.

La vue seule de celle que je sers,

quoique je ne puisse jamais mériter sa faveur,

aurait suffi bien assez pour moi.

0 mon cher cousin Palamon, (disait-il),

à toi la victoire en cette aventure;

tu peux en toute félicité rester en prison ;

en prison? non certes, mais en paradis!

La fortune a bien tourné les dés pour toi,

qui as la vue de cette dame, et moi, l'absence. 1 240 Car il est possible, puisque tu as sa présence,

et que tu es chevalier vaillant et habile,

que par quelque hasard, car la fortune est changeante,

tu atteignes quelque jour ton désir.

Mais moi, — qui suis exilé, et privé

de toute grâce, et dans un si grand désespoir

qu'il n'est ni terre ni eau, feu ni air,

ni créature faite de ces éléments,

qui me puisse donner aide ou réconfort en ceci, —

je dois vraiment mourir dans la douleur et le désespoir; 1250 adieu ma vie, mon plaisir et ma joie!

Hélas! pourquoi les gens se plaignent-ils si communément

de la providence divine, ou de la fortune,

qui souvent leur donne, en mainte façon,

beaucoup mieux qu'ils ne peuvent eux-mêmes imaginer?

Tel homme désire avoir la richesse,

et elle cause son meurtre ou sa grande maladie.

Et tel homme souhaite ardemment sortir de sa prison,

qui dans sa maison est tué par ses serviteurs.

Il est des maux infinis au bout de ces désirs; 1260 nous ne savons quelle est la chose que nous implorons ici-bas.

Nous agissons ainsi qu'un homme gris comme une souris ' ;

un homme ivre sait bien qu'il a une maison,

mais il ne sait pas quel est le chemin pour y aller;

et pour un homme ivre la route est glissante.

Et certes, dans ce monde, nous nous comportons ainsi;

nous recherchons ardemment le bonheur,

mais nous prenons bien souvent le mauvais chemin, en vérité.

Ainsi pouvons-nous dire tous, et moi nommément,

qui pensais, et avais ferme croyance, 1270 que, si je pouvais échapper àla prison,

alors j'aurais été en joie et en parfaite prospérité,

tandis que me voilà exilé de mon bonheur.

Puisque je ne puis pas vous voir, Emilie,

je suis, autant dire, mort; il n'est point de remède. »

De l'autre côté, Palamon, quand il sutqu'Arcite était parti, s'abandonna à un tel chagrin, que la grande tour retentit de ses lamentations et de ses clameurs. Même les lourds fers de ses jambes 1280 étaient mouillés de ses larmes amères.

« Hélas! » disait-il, « 6 Arcite, mon cousin,

de notre querelle, Dieu le sait, tout le fruit est à toi.

Tu vas et viens maintenant dans Thèbes à ton gré,

et de mon infortune tu ne te soucies guère.

Tu peux, car tu as sagesse et vaillance,

assembler tous les gens de notre famille,

et mener si rude guerre contre cette cité,

que, par quelque aventure ou quelque traité,

tu obtiennes pour ta dame et ton épouse

1. La locution anglaise plus récente est « ivre comme un rat ».

4290 celle pour qui je dois sûrement perdre la vie. Car, en manière de possibilité , puisque tu es au large, délivré de la prison, et que tu es seigneur, grand est ton avantage, plus grand que le mien, qui me meurs ici dans une cage. Car je dois pleurer et gémir, aussi longtemps que je vivrai ^ de toute raffliction que peut me causer la prison, et aussi de la peine que peut me causer Tamour, qui double tout mon tourment et mon malheur. »

Là-dessus le feu de la jalousie jaillit 1300 dans sa poitrine et le saisit au cœur

si follement qu'à voir il était semblable

au buis ' ou à la cendre morte et froide.

Alors il dit : « 0 dieux cruels, qui gouvernez

ce monde par la loi de votre verbe éternel,

et écrivez sur la table de diamant

votre décision et votre éternelle volonté,

en quoi Thumanité est-elle de vous plus estimée

que le mouton qui se couche dans la bergerie?

Car l'homme est égorgé juste comme une autre béte, 1310 et vit lui aussi dans la prison et la détention,

et il souffre maladie et grande adversité,

et souvent, sans être coupable, de par Dieu! Quelle sagesse y-a-t-il dans cette prescience

qui sans faute commise tourmente Tinnocence?

Et pourtant de ceci ma douleur est augmentée,

que rhomme soit obligé de se résigner,

au nom de Dieu, à lutter contre ses désirs,

tandis que la béte peut librement satisfaire ses penchants.

Et quand une bête est morte, elle n'a plus de souffrance; 1320 mais l'homme après sa mort peut encore pleurer et gémir,

quoique dans ce monde il ait soucis et malheur:

cela peut, sans nul doute, être ainsi.

La réponse à cela, je la laisse aux théologiens,

mais ce que je saisbien, c'est qu'en ce monde est grande peine.

Hélas ! je vois qu'un serpent, ou qu'un voleur,

qui à maint honnête homme a fait dommage,

1. Locution curieuse qu'on trouve dans Chaucer sous diverses formes i pdk comme buis (box), pâle comme bois de buis (box-tree, box-wood).

va et vient librement, et où il lui plaît peut se diriger. Mais il faut que moi je vive en prison à cause de Saturne, et aussi k cause de Junon, jalouse à la fois et folle, 1330 qui a détruit presque tout le sang

de Thèbes en môme temps que ses grands murs dévastés. Et Vénus, d'un autre côté, me perce de jalousie, et de crainte de cet Arcite. »

Maintenant je vais un peu quitter Palamon et le laisser toujours enfermé dans sa prison, et je vais vous parler encore d' Arcite.

L*été se passe, et les longues nuits accroissent du double les grands tourments de Tamant et du prisonnier.

1340 Je ne sais lequel a le plus peineux métier; car, pour le dire brièvement, Palamon est perpétuellement condamné à la prison, pour y mourir dans les chaînes et les fers; et Arcite est exilé sous peine de mort à jamais loin de son pays, et jamais plus il ne doit voir sa dame.

A vous, amants, je pose maintenant cette question : Qui a le plus triste sort, Arcite ou Palamon? L*un peut voir sa dame chaque jour, 1350 mais il doit toijgours rester en prison.

L'autre peut où il lui plaît chevaucher ou marcher, mais il ne doit jamais revoir sa dame. Et maintenant, jugez comme vous voudrez, vous qui savez; moi je vais continuer le récit que j*ai commencé.

Explicit pars prima.

Sequitur pars secunda.

Quand Arcite eut regagné Thèbes, mainte fois chaque jour il défaillait et disait « las! » car il ne devait revoir sa dame jamais plus.

Et pour en bref comprendre tous ses maux,

jamais tant de douleur ne souflrit créature 1360 vivante, jamais n'en souffrira tant que durera le monde.

Le sommeil, la faim, la soif Tabandonnaient

tant qu'il devint maigre et sec comme gaule.

Ses yeux se creusèrent, horribles à voir ;

le teint jaune et pâle comme cendre froide^

il était solitaire et toujours était seul

à gémir toute la nuit et à pousser sa plainte.

Et s'il entendait chanter voix ou instrument^

alors il pleurait et ne pouvait s'arrêter;

si faibles aussi étaient ses esprits et si bas 1370 et si changés, qu'aucun homme n'eût pu reconnaître,

même à l'entendre, sa voix ni son discours.

Et, dans ses manières, à la lettre il se comportait

non simplement en homme atteint du mal

d'Eros, mais plutôt souffrant de la manie

qu'engendre l'humeur mélancolique

en la cellule où, vers le front, demeure la fantaisie*

Et bref était-il tout sens dessus dessous,

tant en manière d'être qu'en caractère,

ce lamentable amant dom Arcite.

1380 Pourquoi passerai-je tout le jour à narrer son malheur?

Quand il eut enduré une année ou deux

son cruel tourment, sa peine et son malheur,

à Thèbes, son pays, comme je l'ai dit,

une nuit, comme en sa couche il dormait,

il pensa que le dieu ailé Mercure

devant lui se tenait et lui disait d'être en joie.

La baguette donneuse de sommeil en sa main se dressait;

un chapeau reposait sur ses cheveux brillants.

Le dieu était en même arroi (Arcite en fît remarque) 1390 qu'au jour où il avait plongé Argus dans le sommeil;

et il lui parlait ainsi : « retourne à Athènes;

là est marquée la fin de ton tourment. »

A ces mots, Arcite s'éveille et saute à bas du Ut r « Or vraiment, si fort dût-il m'en cuire, dit-il, à Athènes tout droit je vais courir;

et, par crainte de mort, point ne me priverai de voir ma dame, que j'aime et que je sers; en sa présence je n'ai cure de mourir. »

Ce disant, il prit un grand miroir 1400 et vit que son teint était tout changé,

et vit que sa face était tout altérée.

Et tout aussitôt il lui vint à Tesprit

que, le visage ainsi défiguré

par la maladie et la peine endurée,

il pourrait bien, en jouant humble personne,

vivre à Athènes sans être jamais reconnu

et voir sa dame presque chaque jour.

Et tout aussitôt il changea son vêtement

et s'habilla en pauvre artisan, 1410 puis, sans autre compagnie qu'un seul écuyer

qui savait son secret et toute son histoire,

et déguisé aussi pauvrement que lui,

il se rendit à Athènes par le plus court chemin.

Un beau matin, il arriva à la cour,

et, sous le grand porche, offrit ses services

« pour tirer, ou pour traîner », suivant ce qu'on voudrait.

Afin de conter brièvement cette matière,

il tomba au service d'un chambellan

qui demeurait en la maison d'Emilie. 1420 II était avisé, et sut bientôt discerner

entre tous les serviteurs celui qui servait chez elle.

Il était bien capable de fendre du bois et de porter de l'eau,

car il était jeune et vigoureux au besoin

et de plus était fort et bien charpenté

pour faire ce que chacun lui pouvait commander.

Il passa un an ou deux en ce service, page de chambre d'Emilie la Brillante, et il disait qu*il avait nom Philostrate. Il y fut de moitié plus aimé que jamais 1430 homme ne le fut à la cour, de même condition; il était si gentil en toutes ses manières que par toute la cour il avait bon renom. On y disait que ce serait charitable action

si Thésée voulait hausser son rang

et le placer en honorable service

où il pourrait montrer par actes ce qu'il valait.

Ainsi, au bout d'un temps, la renommée se répandit

et de ses actions et de son bon parler,

tant et si bien que Thésée le prit près de lui 1440 et de sa chambre le fit écuyer,

en lui donnant de Tor pour tenir son rang;

et par surcroît on lui apportait de son pays

d'année en année très secrètement sa rente ;

mais il la dépensait avec tant de discrétion et prudence

que personne n'admirait comme il l'avait acquise.

Trois années en cette manière il vécut

et se conduisit de telle façon tant en paix qu'en guerre,

que nul homme n'était à Thésée plus cher.

Et dans ce bonheur maintenant je laisse Arcite 1450 et vais un peu parler de Palamon.

Dans l'ombre d'une horrible et forte geôle depuis sept ans était retenu Palamon, consumé de tourment et de détresse.

Qui ressent double chagrin et double accablement si ce n'est Palamon? lui que l'amour tant malmène qu'il en perd l'esprit et devient fou de douleur; à cela s'ajoute qu'il est prisonnier à perpétuité, non point seulement pour une année. Qui pourrait en anglais, en convenables rimes, 1460 narrer son martyre? en vérité, ce n'est pas moi ; donc je passe aussi légèrement que puis.

Il arriva, la septième année, en Mai, la troisième nuit (comme disent les vieux livres qui racontent cette histoire plus pleinement), que ce soit pure aventure ou destinée, (car, quand une chose est fixée, elle doit avoir lieu) il arriva que, peu après la mi-nuit, Palamon, avec l'assistance d'un ami, s'évada de prison, et s'enfuit de la cité aussi vite qu'il put ; 1470 car il avait à son geôlier donné fort à boire d'un claret, fait d'un certain vin

mélangé de narcotiques et de bon opium thébaïque, tant que, toute la nuit, si fort qu'on Teût secoué, le geôlier dormit, sans se pouvoir éveiller; et Palamon de fuir aussi vite qu'il lui fut possible. La nuit fut brève et proche fut bientôt le jour et de nécessité il se dut cacher; aussi jusqu'à un bocage qui était tout voisin d'un pas timide et furtif se glisse alors Palamon. 1480 Car brièvement telle était sa pensée :

dans ce bocage il voulait se cacher tout le jour,

afin de pouvoir, la nuit suivante, se mettre en route

vers Thèbes, pour supplier ses amis

de l'aidera guerroyer contre Thésée;

bref, voulant ou y laisser sa vie

ou gagner Emilie et en faire sa femme;

tels furent clairement son acte et son intention.

Maintenant je reviens à Arcile qui ne se douta guère combien proche était son souci, 1490 tant que la fortune ne l'eut conduit jusque dans le piège.

L'alouette affairée, messagère du jour, salue de ses chants le malin gris et Phébus en feu se lève si rayonnant que tout l'Orient rit à la lumière et de ses rais sèche dans les bocages les gouttes d argent, qui pendent au bord des feuilles. Et Arcite, qui est à la cour royale avec Thésée, et son premier écuyer, se lève et contemple le jour joyeux.

1500 Et pour rendre ses devoirs à Mai, se souvenant de son désir poignant, sur un coursier qui s'élance comme flamme, il chevauche aux champs, pour s'éjouir hors de la cour, ne fût-ce qu'un mille ou deux^ et vers le bocage dont je vous ai parlé, par aventure se met à faire route pour se cueillir une guirlande des bois ne fût-ce que de liseron et d'aubépine; à toute voix il chante devant le soleil brillant :

1510 « Mai, avec toutes tes fleurs et ta verdure,

sois le bienvenu, Mai si beau, si frais,

et laisse-moi remporter quelque vert feuillage. »

Sautant à bas de son coursier, d'un cœur allègre,

il se jette dans le bocage d'un pas rapide,

en un sentier erre de- ci de-lâ

juste où Palamon, d'aventure,

en un buisson se cachait à tous les yeux,

car il avait grand'peur d'être tué.

En rien ne se doutait que c'était Ârcite : 1520 Dieu sait qu'il l'aurait cru à grand'peine.

Bien vrai dit-on, depuis maintes années,

que champs ont yeux et que bois ont oreilles.

Il est bien qu'un homme marche droit

car chaque jour apporte ce qu'on attend le moins.

Arcite ne soupçonnait guère que son ami

était si près, à même d'entendre toutes ses paroles;

et lui dans le buisson maintenant se tenait coi.

Quand Arcite eul erré tout son content,

et chanté tout le rondel allègrement, 1530 en humeur soucieuse il tomba tout soudain,

comme font les amoureux en leurs façons bizarres,

tantôt sur la cîme, tantôt dans les ronces,

tantôt en l'air, tantôt en bas, comme les seaux d'un puits.

Tout ainsi que, le Vendredi *, pour parler vrai,

tantôt il fait beau, tantôt il pleut à verse,

tout ainsi Vénus changeante peut assombrir

le cœur de ses dévots; tout ainsi que ce jour

est changeant, tout ainsi change-t-elle ses dispositions.

Rarement le Vendredi chaque semaine est le même. 1540 A peine Arcite eut-il chanté, qu'il se prit à soupirer

et il s'assit sans plus :

« Hélas, dit-il, maudit le jour qui m'a vu naître!

Jusques à quand, Junon, en ta cruauté,

veux-tu guerroyer contre la cité de Thèbes?

Hélas! elle est en plein désarroi

la royale descendance de Cadmus et d'Amphion ;

i. Le Vendredi, c'est-à-dire le jour de Vénus.

de Cadmus, qui a élé le premier homme

k bâtir Thèbes, le premier à élever la ville,

et qui de la cité fut le premier couronné roi. 1550 De sa lignée je suis et de son sang,

en ligne directe, quasi du tronc royal :

et maitenant je suis un chétif, un serf,

au point que lui, mon mortel ennemi,

je le sers en qualité d'écuyer, pauvrement.

Et Junon m'humilie bien plus encore

car je n'ose point faire connaître mon vrai nom,

mais, alors que j avais coutume de m'appeler Arcite,

maintenant j'ai nom Philostrate, qui ne vaut miette.

Hélas, ô cruel Mars, hélas, Junon!

1560 ainsi voire ire a détruit nos parents,

sauf moi seul, et le misérable Palamon,

que Thésée martyrise en prison.

Et, par-dessus tout, pour achever de me tuer,

TAmour a de son dard de feu si ardemment

transpercé mon cœur fidèle et soucieux,

que taillée fut ma mort devant que ma chemise.

Vous me tuez de vos yeux, Emilie;

vous êtes la cause pourquoi je meurs.

De tout le reste de mes autres soucis 1570 je ne fais pas plus de cas que d'un grain d'ivraie,

pour peu que je puisse rien faire pour votre plaisance. »

A ces mots, il tomba en pâmoison

un long temps, puis ensuite s'en réveilla.

Mais Palamon, qui croyait sentir en son cœur se glisser soudain une froide épée,

de colère tremblait, incapable de se tenir coi plus longtemps. Et quand il eut entendu l'histoire d'Arcite, comme fou, la face pâle et morte, il saillit des buissons épais, 1580 et dit : « Arcite, imposteur, traître et félon, te voilà pris, toi qui aimes ma dame, (celle pour qui j'endure peine et tourment), toi qui es de mon sang, le confident juré de mes pensées, comme 1res souvent autrefois je te l'ai répété; toi qui as ici trompé le duc Thésée,

et fallacieusement changé ton nom;

je voudrais être mort ou te voir mourir.

Point n'aimeras ma dame Emilie,

que je veux aimer seul et sans partage; 4 590 car je suis Palamon, ton mortel ennemi.

Et, bien que je n'aie pas d'arme en cet endroit,

venant de m'échapper de prison par grâce de fortune,

de deux choses je ne doute point : ou tu mourras,

ou tu renonceras à aimer Emilie.

Choisis ce que tu veux, car point ne m'échapperas. »

Ârcite, le cœur plein de dépit,

quand il l'eut reconnu et qu'il eut entendu son histoire,

avec la rage d'un lion, tira son épée

et dit : « Par Dieu, qui siège au haut du ciel, 1600 n'était que tu es malade et fou d'amour,

et que tu te trouves ici sans armes,

tu ne mettrais pas le pied hors de ce bois

sans risquer de mourir de ma main.

Car je dénonce l'engagement et l'accord

que tu dis que j'avais conclus avec toi.

Donc, fol avéré, songe bien qu'amour est libre,

et que je l'aimerai, malgré tous tes efforts!

Mais, considérant que tu es un digne chevalier,

et que tu veux qu'elle soit le prix d'une bataille, 1610 reçois ici ma foi que, demain sans y manquer,

sans en parler à àme qui vive,

ici môme je te viendrai trouver, en chevalier,

apportant de harnois ce qu'il en faut pour toi;

tu choisiras les meilleures armes, me laissant les mauvaises.

Manger et boire, dès cette nuit, t'apporterai

à ta suffisance et drap pour ton couchage.

Et, s'il advient que tu conquières ma dame,

et me tues en ce bois où je suis,

tu pourras avoir ta dame, pour ce qui est de moi. » 1620 Palamon répondit : ^ Je te l'accorde. »

Ainsi se quittèrent-ils jusqu'au lendemain,

jour sur lequel l'un el l'autre avaient engagé leur foi.

0 Cupidon, dépourvu de toute charité!

0 roi qui veux régner sans compagnon I

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48 LES CONTES DE CAyTERBVRY.

Bien vraiment est-il dit qu^amour ni seigneurie de bon gré ne veulent point tolérer de partage ; et bien s'en aperçoivent Arcite et Palamon. Arcite aussitôt s'en retourne à la ville, et le lendemain, avant qu'il ne Ht jour,

1630 en grand secret, il a préparé deux harnois Tun et Tautre suffisants et idoines à disputer la bataille en champ clos entre les deux chevaliers. Et sur son cheval, seul et sans compagnon ', il porte tout ce harnois devant lui; et dans le bocage, au temps et au lieu dits, Arcite et Palamon se rencontrèrent.

Et sitôt changea la couleur de leur face ; tout comme il arrive au veneur du royaume thrace quand, debout à la brèche avec son épieu,

1640 il est à TafTôt du lion ou de Tours,

et qu'il l'entend foncer dans les fourrés,

briser les branches et froisser les feuilles

et qu'il se dit : « Voici venir mon ennemi mortel ;

sans faute, il faut qu'il meure — ou moi;

car ou bien je le tue au débouché,

ou c'est lui qui me tue, si fortune me dessert. »

Ainsi s'approchent-ils changeant de couleur,

d'aussi loin que chacun d'eux reconnaît Tautre.

Il ne passa entre eux ni bonjour ni salut

1650 mais aussitôt, sans mot dire ni récriminer, chacun d'eux aide l'autre à s'armer, aussi amicalement que s'il eût été son frère; puis, de leurs fortes lances aiguës, ils joutent Tun contre l'autre, un temps merveilleux. Comme tu peux penser, Palamon en ce combat fut comme un lion fou de colère et comme un cruel tigre fut Arcite :

ils se mettent k frapper, pareils à deux sangliers qui se couvrent de blanche écume en leur folle colère.

1660 Jusqu'à la cheville ils luttent dans le sang.

1. Seul et sans compagnon. L'anglais dit « allone as he was born •. C'est une expression qui paraît avoir été courante (cf. le conte de la Bourgeoise de Bath, y. 29). Elle nous semble une extension de « naked as he was born », i. e. nu comme au jour de sa naissance.

CONTE DU CHEVALIEB.

£q cette manière je les laisse k se baUre et je m'en vais vous parler de Thésée.

La destinée, universel ministre, qui exécute de par le monde entier ce que dans sa providence Dieu a vu d'avance, est si forte que, quand bien même le monde eût juré le contraire d'une chose, par oui ou par non, pourtant il arrive qu'un jour échoit celte même chose qui point n'écherra de nouveau en un miltîer d'années.

1670 Car il est certain que nos désirs ici-bas,

qu'ils soient de guerre ou de paix, de haine ou d'amour,

tous sont régis par ce regard d'en-haut.

Voilà ce que je montre à présent par le puissant Thésée,

qui a une telle passion pour courre,

le grand cerf surtout, au mois, de Mai,

qu'en son lit ne le surprend l'aube d'aucun jour,

qu'il ne soit équipé et prêta chevaucher

avec veneurs et cors, et meute de limiersî.

Donc à la chasse il goûte telle jouissance

1680 qu'il met toute sa joie et son désir

à être lui-môme, pour le grand cerf, mort et fïéau, car, après Mars, il sert maintenauL Diane.

Clair était le jour, comme j'ai dit plus haut, et Thésée, en toute joie et ravissement, avec son Hippolyte, la belle reine, et Emilie, tout de vert habillée, pour courre le cerf chevauchaient royalement. Et vers le bosquet, qui lors était tout près, où était la bête, comme on lui avait dil^ 1690 le duc Thésée tout droit s'était rendu. Et vers la clairière il pousse tout franc, car c'est là que le cerf soûlait prendre sa course, et, sautant un ruisseau, de poursuivre sa voie. Le duc veut le charger une fois ou deux avec des chiens, autant qu'il lui plait de lancer. Et quand le duc arrive à la clairière, sous le soleil il regarde et soudain il aperçoit Arcite et Palamon

qui combattaient furieusement, tels deux sangliers; 1700 les brillantes épées tombaient de-ci de-là

si terriblement, que le moindre de leurs coups

semblait devoir abattre un chêne;

mais qui ils étaient, il ne savait mie.

Le duc de Téperon frappa son coursier

et d*un élan fut entre eux deux

et, tirant son épée, leur cria : « Ho!

finissez, sous peine de perdre vos tètes.

Par le puissant Mars, sur l'heure mourra

celui qui frappe un seul coup, que je puisse voir! 1710 Mais dites-moi quels gens vous êtes,

qui avez la hardiesse de combattre ici,

sans juge ni aucun autre ofBcier,

comme si vous étiez en lice royale? »

Palamon lui répondit hâtivement

et dit : « Sire, qu'est-il besoin de plus de paroles?

Nous avons mérité la mort, tous les deux.

Deux misérables hères sommes-nous, deux chétifs,

qui sommes encombrés de notre propre vie ;

et puisque tu es de droit seigneur et juge, 1720 ne nous accorde ni merci ni refuge.

Donc tue-moi le premier, par sainte charité ;

mais tue mon compagnon aussi bien que moi.

Ou tue-le le premier; car, encore que tu ne le saches guère

c*est ton mortel ennemi, c'est Arcite,

qui de ton pays est banni sous peine de sa tète,

en quoi il a mérité d'être mis à mort.

Il est celui-là même qui est venu sous ton porche

prétendre qu'il s'appelait Philostrate.

Ainsi t'a-t-il bafoué une pleine année 1730 et toi Tas fait ton écuyer-chef ;

et c'est celui-là même qui aime Emilie.

Car puisque est venu le jour où je vais mourir,

je fais tout au long ma confession,

à savoir que je suis le triste Palamon

qui de prison s'est échappé faussement.

Je suis ton ennemi mortel, et c'est moi

qui aime d'un amour si brûlant Emilie la Brillante

que je veux à présent mourir à ses yeux.

Donc je demande ma mort eL mon jugemenl; 1740 mais tue mon compagnon en même guise

car tous deux avons mérité d'utre mis à mort. »

Le digne duc fît aussitôt réponse

et dit : « Voilà une brève conclusion ;

votre bouche même, par voire confession,

vous a condamnés, et j'enregistre la senlence;

il n*est pas besoin de vous torluror de la corde.

Vous allez mourir, par Mars le puissant et le Rouge! *

La reine incontinent, par vraie nalure de femme,

se prit k pleurer et ainsi fit Emilie, 1750 et de même toutes les dames de la compagnie,

Grand'pitié c'était, elles pensaient toutes,

que jamais pareil sort fût écbu ;

car gentilshommes ils étaient tous deux, de haut rang,

et rien qu'amour causait ce grand dé bal ;

et elles voyaient leurs sanglantes plaies, larges et cruelles;

et toutes de s'écrier, nobles dames et suivantes t

u Aie merci, seigneur, au nom de nous toutes, femmes! «

Et sur leur genoux nus à terre elles tombent,

et elles eussent baisé ses pieds, sur-le-champ, 1760 n'était qu'enfin son humeur s'apaisa;

car la pitié pénètre vite dans tes cœurs gents.

Et bien que tout d'abord son ire le fît trembler el frémir,

il a bientôt considéré, en bref,

el la faute des deux chevaliers et sa cause :

et bien que sa colère les accusât de crime,

pourtant, en sa raison, il les excusait tous deux;

et ainsi vint à penser justement que chacun

se sert en amour comme il le peut,

et aussi s'échappe de prison ; 1770 et aussi son cœur s'émut de compassion

pour les femmes, qui continuaient de pleurer ensemble;

et en son cœur gent il se prit à penser

et à se dire à lui-môme tout doux : « Fi

d'un seigneur qui ne veut avoir merci>

mais préfère être un lion, en parole et en action,

1. Boccace emploie la môme épithète au coin me ncc m put de la Tw^«/^, 1, S, 0 Marte ruhicondo. Elle est amenée par la couleur rouge de la planète*

envers ceux qui sont pleins de repentance et d'effroi, comme envers hommes d'orgueil et de malice qui veulent soutenir ce qu'ils ont une fois entrepris ! Ce seigneur montre piètre discernement

1780 qui en pareil cas ne sait faire de distinction, mais pèse du même poids orgueil et humilité. » Et brièvement quand son ire ainsi fut en allée, il se mit à lever des yeux éclaircis et dit ces paroles d'une voix très forte : — Il Le dieu d'amour, ah ! benedicite^ quel grand et puissant seigneur!

Contre son pouvoir ne prévaut nul obstacle, on le peut appeler dieu pour ses miracles; car il tourne à sa guise

1790 tous les cœurs, selon ce qu'il lui plaît d'ordonner. Voyet ici Arcite et Palamon, quif en liberté, tirés de ma prison, auraient pu vivre à Thèbes en rois; et qui, sachant que je suis leur ennemi mortel, et que leur mort était en mon pouvoir, ont laissé l'amour, malgré leurs deux yeux, les conduire ici l'un et l'autre pour mourir! Songcï-y^ n'est-ce point haute folie?

Mais qui peut esquiver la folie, s'il aime?

1800 Voyez, au nom du Dieu qui siège là-haut,

voyez comme ils saignent! les voilà en bel arroi!

C^esL ainsi que leur seigneur, le dieu d'amour, leur a payé

leurs gages et salaire pour leurs services I

Et pourtant ils pensent être pleinement sages

ceux qui servent Amour, quoi qu'il leur puisse échoir!

Mais le plus plaisant de l'histoire

c'est que celle pour qui ils ont cet ébattement

les en peut remercier tout autant que moi-même;

elle n'en sait pas plus, de toute cette chaude affaire,

1 810 par Dieu! que n'en sait lièvre ou coucou!

Mais il faut de tout tàter, du chaud et du froid ; tout homme doit passer par la folie, jeune ou vieux; je le sais par moi-même depuis bien longtemps : car en mon temps serviteur d'amour aussi je fus. Donc, puisque je connais peine d'amour,

et sais combien grièvement elle peut navrer, en homme qui souvent a été pris en ses lacs, je vous pardonne entièrement ce [uéchef, à la requête de la reine ici âge nûui liée , 1820 et d'Emilie aussi, ma sœur chérie. Et allez tous les deux me jurer que jamais plus vous ne nuire/, à mon pays, ni ne me ferez la guerre de nuit ou de jour mais me serez amis en tout ce que vous paurrez ; je vous pardonne ce méchef, tout el parlies. *> Et eux de lui jurer sa requête bellemenl en implorant sa seigneurie et sa merci, et lui leur accorde leur grâce et alors dit :

a Pour parler de lignée royale et de richesse» 1830 votre dame fût-elle reine ou princesse,

chacun de vous est digne, sans aucun doute,

de Tépouser quand en viendra le temps ; mais néanmoins

je parle pour ma sœur Emilie,

pourTamour de laquelle vous avoz laite et jalousie;

vous savez qu'elle ne peut vous épouser tous deux

à la fois, dussiez-vous combattre à tout jamais;

qu'un de vous, qu'il en soit heureux ou non,

il lui faudra s'en aller siffler dans une feuifle de lierre ^;

c'est dire qu'elle ne peut avoir les deux, 1840 si fort que vous soyez jaloux et courroucés.

Et pour ce vais-je vous mettre en position

de suivre l'un et l'autre la destinée

qui lui est réservée; écoutez en quelle guise;

or, entendez votre arrêt que je vais vous dire :

Ma volonté est que, pour conclusion netLe^

sans aucune sorte de réplique,

(s'il vous plaît, prenez cela au mieux),

que chacun de vous s'en aille ou il lui plaise

libre, sans rançon et sans risque ; 1850 et de ce jour en cinquante semaines, ni plus ni moins,

chacun de vous amènera cent cheyaliers,

armés pour la lice comme il faut de lout point,

1. C'est-à-dire se consoler de son mieux, avec quelque jeu puéril, Je sa félicité manquëe.

tout prêts à la disputer par bataille.

Et moi je vous promets que, sans y faillir, sur ma foi, aussi vrai que je suis chevalier, celui de vous, quel qu'il soit, qui aura le dessus, c'est-à-dire que, de lui ou de toi, celui qui pourra avec sa centurie, comme j'ai dit, tuer son adversaire ou le bouter hors de lice, 1860 je lui donnerai Emilie pour femme,

celui à qui la fortune accordera si belle faveur.

La lice, je la ferai faire en ce lieu,

et puisse Dieu aussi vraiment avoir pitié de mon âme

que je serai juge égal et fidèle.

Et TOUS n'aurez rien à attendre de moi

que Tun de vous ne soit mort ou pris.

Et si vous pensez que cela est bien dit,

dites votre avis et tenez- vous satisfaits.

Telle est pour vous la fin et la conclusion. »

1870 Qui pour lors a Tair heureux si ce n'est Palamon?

Qui ne bondit de joie si ce n'est Arcite?

Qui pourrait dire ou qui pourrait décrire

la joie qui se fait en toute la place

quand Thésée vient d'accorder si juste grâce?

Genou en terre mettent gens de tout rang

et le remercient de tout leur cœur, de toutes leurs forces,

et surtout les Thébains^ maintes fois.

Et ainsi, l'espoir vaillant et le cœur allègre,

ceux-ci prennent congé et vers leur pays chevauchent, 1880 vers Thèbes aux vieilles et vastes murailles.

Ëxplicit secundapars.

Sequitur pars tercia,

1881 Je crois qu'on jugerait cela négligence, si j'oubliais de conter la dépense de Thésée, qui va si diligemment

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