‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 48 sur 188 · Son illégilimité · texte numérisé non relu

Son illégilimité

CONTE DE VINTENDAST, i\'i

de ses effets, de sa maison, 3980 et sur son mariage il était exigeant. Il la voulait marier en haut lieu à quelque digne sang d'antique descendance. Le bien de Sainte Église, en effet, doîl aller à sang de Sainte Église, qui ait de la Dais^^ance, Le prêtre voulait donc honorer son saint sang, dût-il, en ce faisant, dévorer Sainte Église.

Force mouture échut à ce meunier, sans doute,

de l'orge et du froment du pays d'alentour,

et surtout il était un certain grand collège 3990 à Cantebridge, nommé le Soler-Hall,

qui lui donnait à moudre et son blé et son orge.

Or un jour il advint, en une occasion,

que, pris soudain d'un mal, s'alita te mancîple '.

On crut que, sans manquer, il allait en mourir.

Aussi notre meunier vola farine et grain

cent fois plus que devant ;

car devant volait-il encore courtoisement,

mais, outrageusement, dès lors, il fut voleur.

Sur quoi le wardain * tance et fait beau bruit. 4000 Mais meunier en fait cas comme d'un grain d'ivraie.

Il parla haut, jura que c'était calomnie*

Or il était deux clercs, tous deux jeunes et pauvres, hôtes de ce collège dont je viens de parler. C'étaient deux gens têtus et de jouer friands, et, pour le seul attrait du jeu et du plaisir, ils vont, sans se lasser, demander au i^rardain qu'il leur donne congé, ne fût-ce qu'un moment, pour aller au moulin porter moudre leur ble. Et certes, sur leur tête ils osaient en répondre, 4010 on ne les volerait d'un demi picotin

par ruse, ni par force ne leur prendrait-on rien. Tant qu'enfin le wardain octroya le congé. Jean était le nom d'un, Alain celui de Vautre.

1. Dans le sens, qui semble inconnu en vieux français, d'officier chargé des provisions de bouche.

2. Maître ou président du collège. C'est du franchi» du Nord.

CHAUCBR. 'QA

lis étaient d'une ville qui se nomme Strother, ^

là-bas, loin dans le Nord, où? je ne le saurais dire. |

Notre Alain donc s'active après son équipage. I

Sur le dos d'un cheval il vous charge le sac.

Et puis en roule, Alain, et, en route aussi, Jean, i

bonne épée au côté et bouclier au flanc. i

4020 Jean connaît bien la route, point n'est besoin de guide.

Arrivés au moulin, il décharge le sac. '

Alain parla premier : « Salut, Simon, ma foi! Et comment vont ta femme et ta fille jolie? »

(( Alain, sois bien venu, dit Sinquin, sur ma vie, et Jean pareillement. Eh, qui donc vous amène? »

— « Simon, dit Jean, pargué *, nécessité fait loi. |

Qui n'a pas de valet doit se servir soi-même, |

ou bien il n'est qu'un sot, ainsi disent les clercs.

Notre manciple, il va, je le crois, trépasser — )

4030 il a ses grosses dents qui le font tant souffriri

et c'est pourquoi je viens, et Alain avec moi, |

pour moudre notre grain et puis le remporter.

Dépêche-nous, de grâce, sitôt que tu pourras. » j

— « Ainsi sera-t-il fait, dit Sinquin, par ma foi. Mais vous que ferez-vous, quand se fera Touvrage? »

— « Pargué, je me tiendrai tout près de la trémie, dit Jean, afin de voir comme y entre le grain. Je n'ai pas encore vu, par le sang de mon père, comment cela va et vient, la trémie. »

4040 Alain à son tour dit : « Ainsi feras-tu, Jean.

Cependant, par mon chef, je mo tiendrai en bas, afm de voir comment la farine descend dans l'auge, et ce sera là mon ébatement. Car, Jean, en bonne foi, je puis te ressembler : je suis certes aussi mauvais meunier que toi. »

Le meunier a souri de leur simplicité.

Il songea : « Ce qu'ils font, ce n'est tout que finesse. Ils cuident que nul homme ne les saurait tromper.

1. Le langage des clercs a des trails dialectaux du Nord. Comment Conserver cet élémenl de charme? La Fontaine nous suggère ces jurons qui seoUdonnen t quelque couleur locale à ses Normands du conte des Troqueurs,

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