‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 49 sur 188 · CONTE DE V INTENDANT · texte numérisé non relu

CONTE DE V INTENDANT

Pourtant, si tout va bien, je leur en ferai voir, 4050 en dépit des ressources de leur philosophie. Plus il auront recours, eux, à des tours subtils, plus, en me servant, moi, je les volerai. Encore, pour farine n'auront-ils que du son. Les plus grands clercs ne sont nullement les plus sages, comme jadis au loup a bien dit la jument. Tout leur art, je le prise autant qu'un grain d'ivraie. »

Il prend la porte en tapinois, ayant choisi son temps, et sort k la muette. Il cherche k droite, à gauche, et finit par trouver 4060 le cheval de nos clercs, qui était attaché derrière le moulin et sous une tonnelle. Alors, vers le cheval bellement il s*adresse et, sans perdre de temps, il lui ôte la bride ; et, dès qu'il se sent libre, le cheval de partir vers le marais où courent des juments indomptées, haut le pied, hennissant, sans connaître d'obstacle.

Le meunier s'en revient et il ne sonne mot, mais il fait sa besogne et rit avec les clercs^ tant qu*à la fin son blé est bel et bien moulu. 4070 Et dès que la farine est au sac et liée, Jean sort et voit son cheval disparu. Il crie « haro », il crie « hélas!

Voilà notre cheval perdu! Alain, au nom des os de Dieu, alerte, viens-t'en, ami, vite, vite.

Hélas! notre wardain a perdu son palefroi. » Et Alain oublie tout, la farine et le grain, et tout son boa ménage lui sort de la cervelle. « Quoi? Par où a-t-il pris? » se met-il & crier.

La meunière au moulin arrivait en courant, 4080 disant : « Hélas! votre cheval! il s'en va au marais grand'allure trouver des juments indomptées. Au diable soit la main qui l'attacha si mal et celui qui eût dû lui mieux lier la rêne. » — - « Hélas! dit Jean, Alain, pargué, va, mets bas ton épée et je mets bas la mienne. Je cours. Dieu le sait, aussi vite qu'un cerf.

Eh! morgue, à nous deux il n'échappera mîe. Pourquoi n'avoir pas mis le bidet dans la grange? Malepeste, parguienne, Alain, tu n'es qu*un sot! »

4090 Ces deux bons clercs ont donc couru grand*erre vers le marais, Alain et aussi Jean.

Et quand le meunier voit que les clercs sont partis, il a de leur farine pris un demi-boisseau et a dit à sa femme d'en pétrir un gâteau. « Je crois bien, ce dit-il, que les clercs se méfiaient. N'empêche qu'un meunier fait la barbe à un clerc avec tout son savoir. — Qu'ils aillent leur chemin ! Voyez-les donc aller! oui, les enfants s'amusent! Ils ne Tauront pas si aisément, par mon chef. » 4100 Ces bons clercs! ils courent de-ci de-là.

« Gare, gare — arrête, arrête — par ici — en arrière ! Va-t'en là-bas siffler, toi, moi, je le guette ici. > Mais de longtemps, — jusques à la nuit close — ils ne peuvent, malgré qu'ils s'évertuent, rattraper leur bidet, qui toujours court... et vite! tant que dans un fossé ils l'attrapent enfin.

Las et tout dégouttant, comme chien sous la pluip, s*en vient le pauvre Jean et Alain avec lui. « Malheureux, disait Jean, le jour où je suis né! 4110 Nous servirons de fable et de risée au monde. Notre blé est volé : de sots nous vont traiter les gens et le wardain et tous nos camarades, et surtout le meunier. Hélas I hélas! »

Ainsi Jean se lamente, et vient clopin-clopant vers le moulin, et Bayard par la bride. Il trouva le meunier assis près du foyer; car il faisait nuit noire, pas moyen d'aller outre, ils implorent de lui, et pour l'amour de Dieu, couvert et gtte, à beaux deniers s'entend.

4120 Le meunier leur répond : « S'il y a de la place, tel que voilà, il y en a pour vous.

Ma maison est petite, mais vous avez la science, et en argumentant vous savez d'un espace

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