Probablement le roi Edouard le Confesseur
L Allusion au livre de Boccace De casibus Viroruniy où Tordre chronologique e«t à peu près respecté.
qu*il s'agisse de papes, d*empereurs, ou de rois, selon leurs époques, comme on les trouve écrites, mais les dis d*aucunes avant, d'aucunes après, comme cela me revient en mémoire, 3180 tenez-moi excusé de mon ignorance.
Le Conte du Moine*
Ici commence le Conte du Moine, de Casibus Virorum lllustrium.
Je vais pleurer en manière de tragédie
le malheur de ceux qui se trouvaient en haut état
et tombèrent de telle sorte qu'il n'y eut remède
pour les sortir de leur adversité;
assurément quand il platt à la fortune de fuir
il n'est homme qui puisse arrêter sa course j
nul ne se doit fier à la prospérité aveugle;
que ces exemples vrais et anciens vous soient un avertissement.
Lucifer.
Par Lucifer, bien que ce fût un ange 3190 et non un homme, par lui je vais commencer;
car, bien que la fortune ne puisse atteindre un ange,
de haut état il tomba pourtant par son péché
en enfer où il est encore.
0 Lucifer I le plus brillant de tous les anges,
tu es maintenant Satanas, qui ne te peux départir
de la misère où tu es tombé.
Adam.
Voici Adam, dans les champs de Damas ', du doigt môme de Dieu il fut façonné et non engendré de la semence impure de Thomme, 3200 et il était maître de tout le Paradis, fors un arbre.
1. Ce conte est sur le modèle du De Casibus Virorum lliusirium tic Boccuce- On verra dans les notes que Chaucer tantôt reproduit Uoccace^ tau Lui prend ses tragédies au Roman de la Rose, à Boéce, à Dante, à la Bible.
2. Le De Casibus Virorum de Boccace commence par le chapitre - De Adam et Eva >, où se trouve le passage suivant : « Et ex agro, qiit postea Damasdnus,
ductus in Paradisum deliciarum ». Damas avait élè souvent considéré
comme le lieu de la création d'Adam.
Jamais homme au monde n'eut si haut état qu'Adam jusqu'à ce que pour s'étro méconduit il fut dépouillé de sa haute prospérité et voué au labeur, à Tenfer, et au malheur.
Samson *.
Voici Samson dont la venue fut annoncée ' par l'ange longtemps avant sa naissance, et qui fut consacré à Dieu tout-puissant, et vécut glorieux tant qu'il put voir.
Oncques n'y eut autre tel que lui, 3210 en fait de force et aussi de bravoure ; mais à ses femmes' il dit son secret à cause de quoi il se tua, d'infortune.
Samson, ce noble champion tout puissant, sans armes autres que ses deux mains tua et mit en pièces le lion sur la route en allant k ses noces.
Sa femme fausse sut lui plaire et le prier si bien qu'elle apprit son dessein, et déloyale elle trahit ce dessein à ses ennemis, 3220 et l'abandonna et en prit un autre.
Trois cents renards Samson prit de colère,
et toutes leurs queues il lia ensemble,
et mit le feu à toutes les queues de ces renards,
car à chaque queue il avait attaché une torche ;
et ils brûlèrent tous les blés dans le pays,
et tous leurs oliviers et leurs vignes aussi.
Mille hommes encore il tua de sa main,
et n'avait d'autre arme qu'une mâchoire d'àne.
Quand ils furent tués, il lui vint telle soif qu'il 3230 était près de périr, pour quoi il se mit à prier que Dieu voulût prendre pitié de sa peine
1. L'histoire de Sanison est aussi dans Boccace, mais Chaucer semble surtout s'être servi de la Bible, Judicum, cap. XIII, — cap. XVI.
2. La naissance de Samson fut annoncée à sa mère par un ange, Judicum, Xllf, 3.
3. Il épousa d'abord une Philistine de Timnath, puis il aima Dalila de la vallée du Sorec; à la première il confia la solution de son énigme et à la seconde le secret de sa force.
et lui envoyer à boire, ou bien il lui fallait mourir;
et de cette m&choire d'âne qui était desséchée,
d'une dent molaire soudain jaillit une source
dont il but en suffisance, pour être bref^
ainsi Dieu le secourut, comme on peut lire en Judicum,
De vive force à Gaza une nuit, malgré les Philistins de cette ville il a enlevé les portes de la cité, 3240 et sur le dos il les a transportées
en haut d'une colline, pour qu'on pût bien les voir. 0 noble Samson tout puissant, et très chcr^ si tu n'avais dit aux femmes ton secret, dans tout ce monde tu n'aurais eu de pair!
Ce Samson jamais ne buvait ni cidre ^ ni vin, et sur sa tète ne passait ni rasoir ni ciseaux par ordre du messager divin, car toute sa force était dans ses cheveux; et pendant bien vingt hivers, année par année, 3250 il eut le gouvernement d'Israël.
Mais bientôt il pleurera mainte larme, car les femmes le mèneront au malheur I
A sa concubine Dalila il dit qu'en ses cheveux résidait toute sa force, et félonnement k ses ennemis elle le vendit. Et un jour qu'il dormait dans ses bras elle lui fit tondre ou raser les cheveux, et fit voir à ses ennemis toute sa force '; et quand ils le trouvèrent en cet état, 3260 ils le lièrent solidement, et lui crevèrent les yeux.
Mais avant que ses cheveux fussent coupés ou tondus^
il n'y avait lien dont on pût le lier ;
mais le voici maintenant dans une caverne,
1. Chaucer emploie le mot « sicer » copié textueUemenL danï^ la Ëible : « cave ergo ne bibas vinum ac siceram », dit Tange à la mère de âamson. Sicera comme le greca^xspa désigne une boisson fermentée.
2. C'est-à-dire « fît voir à ses ennemis en quoi résidait aa Torce s la Bible anglaise donne {Judges, XVI, 9) à propos d'une première Unt&Uve inlructueuse de Dalila, « so bis slrength was not known » : ainsi sa force ne fut pas conaue, passage que la Vulg. traduit : « et non est cognitum in quo esaei forlitudo ejus »,
oti on lui fît lourner la meule d'un moulin. 0 noble Samson, toi le plus fort des hommes, loi jadis juge dans la gloire et la richesse, maintenant tu peux bien pleurer de tes yeux aveugles, puisque de prospérité tu es tombé en misère.
La tin de ce malheureux fut telle que je vais dire; 3270 ses ennemis célébrèrent une fête un jour,
et le liront comme leur bouffon jouer devant eux,
el c'était dans un temple magnifique.
Mais finalement il causa un terrible désarroi;
car il ébranla deux piliers, et les renversa,
et le lemple entier s'abattit, et resta là par terre,
et il se tua lui-même, ainsi que tous ses ennemis.
C'est dire que tous les princes sans exception, et avec eux trois mille hommes furent tués là par la chute du grand temple de pierre. dS80 De Samson à présent je ne parlerai pas davantage. Apprenez par cet exemple ancien et simple qu'à leurs femmes les hommes ne doiventdire de leurs desseins rien de ce qu'ils voudraient tenir secret, s'il y va de leur corps ou de leur vie.
Hercules ^
D'Hercule le conquérant souverain les œuvres chantent la gloire et la haute renommée; car en son temps il fut la Ûeur de la force. Il lua et dépouilla de sa peau le lion; des centaures il mit l'orgueil à bas; 3290 il tua les Harpies, ces cruels oiseaux redoutables; il enleva les pommes d'or au dragon; il chassa Cerberus, le chien de Tenfer.
Il tua le cruel tyran Busirus',
et le Ht manger, chair et os, par son cheval;
L pour ce Tédi Chaucer s'esl moins inspiré de Boccace qui dit peu de choses d^Hercule, que d'Ovide {MétamorphaseSy IX) et surtout de Boèce, De con$, Phil., \i\. IV, 7.
S Chaiicer confond ici deux travaux d'Hercule, Tun contre Busirus qui mettait i mort tous les étrangers, l'autre contre Diomède qui nourrissait ses chevaux de chair humaine.
COyTE DU MOINE. 20a
il tua le serpent de feu venimeux; des deux cornes d*AcheloQs il brisa Tune; et il tua Gacus dans une caverne de pierre ; il tua le géant Anthée le fort; il tua le sanglier terrible, et cela sans délai, 3300 et porta le ciel longtemps sur ses épaules.
Jamais homme ne fut, depuis le commencement du monde,
qui tua tant de monstres que lui.
D'un bout à Tautre de ce vaste monde son nom courut;
tant pour sa force que pour sa grande bonté,
et il alla visiter tous les royaumes.
Il était si fort qu'aucun homme ne pouvait lui résister;
aux deux extrémités du monde', dit Trophée',
en guise de borne, il planta une colonne.
Ce noble champion avait une concubine 3310 qui avait nom Dejanire, fraîche comme Mai; et comme les clercs en font récit, elle lui envoya une tunique fraîche et gaie de couleurs. Hélas! cette tunique (hélas et malheur I) était aussi empoisonnée si subtilement, qu'avant qull Teut portée une demi journée, sa chair se détachait toute de ses os.
Mais néanmoins certains clercs ^ en reportent le blâme sur un qui s'appelait Nessus, qui la fit; quoi qu'il en soit, je ne veux pas accuser Dejanire; 3320 or sur son dos nu il porta cette tunique,
jusqu'à ce que sa chair fût noircie par le poison.
Et quand il ne vit plus d'autre remède,'
il se fit un lit de charbons ardents,
car mourir de poison était indigne de lui.
Ainsi périt ce noble et puissant Hercule; las! qui peut se fier à la fortune un instant? car celui que suit tout le monde en foule
i. C'est-à-dire les deux poinls extrêmes de TEurope et de TAfrique.
2. Quel est ce Trophée? Il parait difficile de le savoir. C^est Guido delle Colonne qui, racontant les Travaux d'Hercule dans son * Hisiona Trojana », parle des fameuses colonnes : ni Ovide ni Boèce n'en font mention.
3. D'après Ovide et Boccace Dejanire ignorait que la tunique diU produire ces effets terribles.
avanl de s'en être avisé souvent est mis à bas. Très sage est celui qui se connaît lui-même. 3330 Soyez sur vos gardes, car quand la fortune se plaît à sourire, c'est alors qu'elle attend pour renverser son homme par tels moyens qu'il supposerait le moins.
Nabuchodonosor*.
Le puissant trône, le trésor précieux, le sceptre glorieux et la royale majesté que posséda leroiNabuchodonosor, peuvent à peine être décrits par la parole. Deux fois il conquit Jérusalem la ville; il emporta les vases du temple.
Son siège souverain était à Babylone, 3340 où il avait sa gloire et ses délices.
Les plus beaux enfants du sang royal
d'Israël un jour il fît châtrer,
et fit de chacun d'eux son esclave.
L un entre autres était Daniel
qui était le plus sage de tous les enfants;
car il expliqua les rêves du roi,
alors qu'en Chaldée il n'y avait clerc
qui sût vers quelle fîn tendaient ses rêves.
Ce roi orgueilleux fit faire une statue d'or 33S0 haute de soixante coudées et large de sept, et devant cette image tant jeunes que vieux eurent l'ordre de se prosterner et de l'avoir en respect; sinon en une fournaise de flammes rouges celui-là serait brûlé qui n'obéirait pas. Mais à cet acte jamais ne voulurent consentir Daniel ni ses deux jeunes compagnons'.
Ce roi des rois était altier et orgueilleux, il croyait que Dieu, qui est assis dans la gloire, ne pouvait le priver de sa grandeur :
3360 mais soudain il perdit sa dignité, et il lui sembla être une bête,
i. Chaucer a tiré ce récit de la Bible, Daniel, I-IV.
2. Chaucer commet ici une erreur: ils étaient trois, Shadrach, Mesbach et Àbednego.
et il mangea du foin et coucha dehors; il alla sous la pluie avec les bétes sauvages jusqu'à ce qu'un certain temps fut arrivé.
Et ses cheveux devinrent comme des plumes d'alglef ses ongles semblables à des griffes d'oiseau ; jusqu'à ce que Dieu certaine année lui pardonna, et lui donna la raison ; et alors avec bien des larmes il remercia Dieu, et toujours il vécut dans la crainle 3370 de faire mal, ou de faillir encore,
et jusqu'au jour où il fut couché dans sa bière,
il reconnut que Dieu était plein de puissance et de grâce.
Balthasar^
Son fils qui s'appelait Balthasar, qui posséda le royaume après son père, ne fut pas instruit par son exemple, car il était orgueilleux de cœur et par état; et de plus c'était un idolâtre.
Son haut rang le confirma en orgueil.
Mais la fortune le fit tomber et le voilà mis â terrei 3380 et tout soudain son royaume fut divisé.
Il donna à tous ses seigneurs une fête
certain jour, et leur dit d'être en joie,
puis il appela ses officiers.
« Allez, (dit-il,) et apportez les vases
que mon père en sa prospérité
enleva du temple de Jérusalem,
et rendons grâces à nos grands dieux
de l'honneur que nous ont légué nos ancêtres.
Son épouse, ses seigneurs, et ses concubines 3390 burent alors, tant qu'ils en eurent envie^ dans ces vases sacrés des vins divers; et sur un mur le roi jeta les yeux, et vit une main sans bras qui écrivait en hâte, par crainte de quoi il trembla et soupira cruellemenL Cette main qui si fort terrifiait Balthasar écrivit Mane Tecel Phares et rien de plus.
i. Boccace, dans son DeCasibus Virorum Illustriumy rapporte très brièvement l'histoire de Balthasar. Chaucer s'est aussi inspiré de la Uible {Daniei^ V].
Dans tout le pays ne fut un seul magicien qui sût expliquer ce que signifiaient ces mots; mais Daniel l'expliqua sur le champ, 3400 et dit : « Roi, Dieu à ton père avait prêté
gloire et honneur, royaume, trésor, richesses,
et il fut orgueilleux et ne craignit pas Dieu,
et c'est pourquoi Dieu lui envoya de grandes infortunes,
et le priva du royaume qu'il possédait.
Il fut chassé de la compagnie des hommes, avec les ânes fut sa demeure,
et il mangea du foin comme une béte par la pluie et la sécheresse, jusqu'à ce qu'il connut, par grâce et par raison, que le Dieu du ciel a domination 3410 sur toute royauté et toute créature; et alors Dieu eut de lui compassion et lui rendit son royaume et sa forme.
De même toi, qui es son fils, tu es orgueilleux aussi, et tu sais ces choses pour certaines, et tu t'es révolté contre Dieu, et tu es son ennemi. De plus tu as bu audacieusement dans ses vases; ta femme aussi et tes courtisanes avec impiété ont dans les mêmes vases bu des vins divers, et tu adores de faux dieux abominablement; 3420 c'est pourquoi un châtiment t'est destiné.
Cette main fut envoyée de Dieu, qui sur la muraille
écrivit Mane Tccel Phares^ crois-moi;
ton règne est fini, tu ne pèses plus rien;
ton royaume est divisé, et il sera
donné aux Mèdes et aux Perses », dit-il.
Et cette nuit-là même, le roi fut tué,
et Darius occupa sa place,
bien qu'il n'eût à celle-ci ni titre ni droit.
Seigneurs, vous pouvez voir ici la preuve 3430 qu'il n'est en seigneurie aucune certitude; car lorsque la fortune abandonne un homme, elle lui enlève son royaume et ses richesses et aussi ses amis, les grands et les petits; quand un homme a des amis pour sa fortune,
le malheur les rend ennemis, je crois; ce proverbe est bien vrai et bien commun.
Zénobie^
Zénobie, reine de Palmyre ^, à ce que les Perses ont écrit de sa noblesse, était si valeureuse et si hardie 3440 que personne ne la surpassait en bravoure, non plus qu'en naissance ni autre qualité. Du sang des rois de Perse * elle était issue ; je ne dis pas qu'elle était la plus belle, mais en beauté elle ne pouvait être dépassée.
Dès son enfance il parait qu'elle fuyait les travaux de femmes, et se rendait au bois; et elle répandait le sang de maint cerf sauvage avec les traits aux larges fers qu'elle leur lançait. Elle était si rapide qu'elle les atteignait aussitôt, 3450 et lorsqu'elle fut plus âgée elle tuait
lions, léopards et ours et les mettait en pièces, et dans ses bras elle les maîtrisait à sa guise.
Elle osait fouiller les antres des bétes sauvages, et courir dans les montagnes toute la nuit, et dormir sous un buisson, et elle pouvait aussi lutter de force et de vigueur
avec tous les jeunes hommes, quelque agiles qu'ils fussent; entre ses bras rien ne pouvait résister. Elle garda sa virginité contre tous; 3460 à aucun homme elle ne daignait être liée.
Mais enfin ses amis la firent se marier
à Odenake *, prince de ce pays,
encore qu'elle les fit longtemps attendre;
et vous devez entendre que celui-ci
avait les mêmes goûts qu'elle.
Toutefois quand ensemble ils furent unis,
1. L'histoire de Zénobie a été racontée par Boccace à la fois dans son De MuUeribus Claris, cap. xcviii, et dans le De Casibus Virorum Illustrium, lib. viii, 6.