C'est-à-dire Odénat II
CHAUCER. i -A
i08 LES CONTES DE CANTERBURV.
ils vécurent en joie et en félicité;
car chacun avait pour Tautre affection et amour.
Sauf en un point, que jamais elle ne voulut permettre 3470 en aucune façon qu'il couchât près d*elle plus d'une fois, car c'était sa ferme intention d'avoir un enfant, pour multiplier le monde; et dès qu'elle pouvait reconnaître qu'elle n'était pas enceinte de cette fois, elle lui permettait de faire selon son plaisir bientôt après, mais une seule fois, c'est chose certaine.
Et si elle était enceinte à ce coup, il ne devait plus jouer à ce jeu jusqu'à ce que quarante grands jours fussent passés; 3480 alors elle lui permettait une fois de le refaire. Que cet Odenake fût ardent ou calme, il n'obtenait d'elle rien de plus, car elle disait que « c'était par la luxure des femmes, et k leur honte, que les hommes, en d'autres cas, jouaient avec elles ».
3485 De cet Odenake elle eut deux fils qu'elle éleva en vertu et en science ; mais revenons maintenant à notre récit.
Je dis qu'aucune créature si digne de respect et si sage en même temps, si libérale sans excès,
3490 si active dans la guerre, et si courtoise aussi,
ni qui pût mieux endurer les fatigues de la guerre, n'exista jamais, dût-on chercher partout le monde.
Sa magnificence ne pourrait se décrire
tant dans sa vaisselle que dans ses vêtements;
3495 elle était toute vêtue de pierreries et d'or,
et elle ne laissait pas non plus, malgré la chasse, d'étudier diverses langues parfaitement, quand elle avait loisir, et se livrer à la lecture de savants livres était tout son plaisir,
3500 afin d'apprendre à passer sa vie dans la vertu.
Et pour raconter cette histoire brièvement, si vaillants ils furent, son mari et elle, qu'ils conquirent maint vaste royaume
en Orient, avec mainte belle ville, 3505 qui relevaient de la majesté
de Rome, et d*une main vigoureuse les gardèrent; et jamais leurs ennemis ne purent les faire fuir, tant que la vie d*Odenake dura.
Quiconque se soucie de lire ses batailles 3510 contre le roi Sapor et d'autres encore,
et comment tous ces événements se passèrent,
pourquoi ses conquêtes et quel droit elle y avait,
puis ses malheurs et son infortune,
comment elle fut assiégée et prise,
qu'il consulte mon maître Pétrarque *,
qui de tout ceci a écrit assez, je le garantis.
Lorsqu'Odenake fut mort, avec autorité elle gouverna le royaume, et de ses propres mains lutta si vigoureusement contre ses ennemis, 3520 qu'il n'y eut roi ni prince dans tout le pays qui ne fût content d'obtenir la faveur qu'elle ne fît pas la guerre sur son territoire; avec elle ils firent alliance par traité pour être en paix, la laissant chevaucher et s'ébattre.
L'empereur de Rome Claudius, ni avant lui le Romain Gallien n'osèrent jamais se risquer non plus qu'aucun Arménien, aucun Égyptien, aucun Syrien et aucun Arabe 3530 n'osèrent la combattre sur le champ de bataille de peur d'être tués de ses mains ou mis en fuite par ses troupes.
En habits royaux allaient ses deux fils comme héritiers de tous les royaumes de leur père, 3535 et Hermanno et Thymalaô ^
étaient leurs noms, comme les appellent les Perses. Mais toujours au miel de la fortune se mêle du fiel ; cette reine puissante ne devait pas durer.
1. Ce n'est pas Pétrarque mais Boccace qui rapporte la vie de Zènobie; Chaucer a fait une confusion.