‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 79 sur 188 · Dante parle de quatre fils · texte numérisé non relu

Dante parle de quatre fils

3. Roger, c'est-à-dire l'archevêque Ruggieri degli Ubaldini, qui était Fennemi d^Ugolin.

alors la faim ne se glisserait plus dans mon sein ; rien ne me ferait plus de plaisir, sauf du pain. »

Ainsi tous les jours pleura cet enfant, 3630 jusqu^au moment où sur les genoux de son père il se coucha

et dit : « Adieu mon père, je vais mourir, »

et il embrassa son père et mourut ce même jour.

Et quand le pauvre père le vit mort,

de douleur il se mordit les bras 3635 et dit : « Hélas, fortune, hélas!

c'est bien à ta roue félonne que je dois tous mes maux! »

Ses enfants pensèrent que c'était de faim qu'il se rongeait les bras, et non de douleur, et dirent : « Père ne faites pas ceci, hélas I 3640 mais bien plutôt mangez de notre chair à nous deux ;

vous nous avez donné notre chair, prenez-nous notre chair et mangez tant que vous voudrez. » Ainsi parlèrent-ils, puis un jour ou deux plus tard, ils se couchèrent sur ses genoux et moururent.

3645 Lui-même désespéré mourut aussi de faim ;

ainsi finit ce puissant comte de Pise;

de haut état la fortune Ta abattu.

De cette tragédie j'en ai dit assez.

Si quelqu'un veut la connaître plus au long 3650 qu'il lise le grand poète d'Italie

qui a nom Dante, car lui la peut conter

de point en point sans en omettre un mot.

Néron*.

Bien que' Néron eût autant de vices qu'aucun des démons qui sont dans l'abîme, néanmoins, à ce que nous rapporte Suétone ', *•

il eut en sa domination ce vaste monde, à l'est, comme à l'ouest, au sud comme au septentrion; de rubis, de saphirs et de blanches perles tous ses habits étaient brodés de haut en bas; 3660 car il trouvait aux pierreries grand plaisir.

1. Boccace, De Casibus Virorum, lib. VII, A; Boëce, De Cons, Phil., Il, 6, et III, 4«. Le Roman de la ifose renferme aussi un passage sur Néron.

2. Chaucer ne suit pas le récit de Suétone de très près. Il le mentionne surtout à litre de référence. C'est plutôt Boccace et Boëce qu'il imite.

Plus raffiné, plus somptueux de mise,

plus orgueilleux que lui jamais ne fui aucun empereur;

le vêlement qu'il avait porté un seul jour,

après ce temps il ne le voulait plus voir jamais.

De filets d*or il avait grande abondance

pour pécher dans le Tibre, quand il souhaitait se distraire.

Ses désirs étaient la seule loi dans ses décrets,

car la fortune lui obéissait comme une amie.

11 brûla Rome pour son amusement; 2670 un jour il mit k mort les sénateurs,

pour entendre pleurer et crier des hommes;

et il tua son frère, et coucha avec sa sœur.

En piteux état il mit sa mère ;

car il lui perça le sein, pour voir

où il avait été conçu; fallait-il, hélas I

qu'il fit si peu de cas de sa mère !

De ses yeux, à cette vue, aucune larme ne tomba, il dit seulement : « C'était une belle femme. » C'est grande merveille qu'il osât ou qu'il pût 3680 se faire juge de sa beauté morte.

Il commanda qu'on lui apportât du vin,

et but sur le champ ; autrement il ne montra aucune douleur.

Quand la puissance est jointe à la cruauté,

hélas I trop profondément pénètre le venin ' !

Dans sa jeunesse cet empereur eut un maitre pour l'instruire en savoir et courtoisie, car de la vertu il était la fleur en son temps, si les livres ne mentent; et tant que ce maître l'eut sous son autorité, 3690 il le rendit si savant et si docile que de longtemps la tyrannie ni aucun vice n'osèrent découpler' sur lui.

Ce Sénèque, dont je parle,

parce que Néron en avait telle crainte,

1. Tout ce passage (v. 3669-3684) est presque littéralement traduit de Boëce, H 6.

2. Découpler. Expression de vénerie, litt. lâcher les chiens sur une proie, en détachant la laisse qui les couple.

car toujours il le détournait des vices discrètement en paroles et non par violence; — (c Seigneur, (lui disait-il,) un empereur doit nécessairement être vertueux, et haïr la tyrannie ; » — pour ce motif il l'obligea à se saigner dans un bain 3700 aux deux bras, jusqu'à ce qu'il en mourût.

Ce Néron avait aussi l'habitude en son enfance de se lever devant son maitre, ce qui dans la suite lui sembla grand grief; c'est pourquoi il le fit mourir de cette manière. Mais néanmoins ce Senèque le sage choisit de mourir dans un bain de la sorte, plutôt que d'avoir un autre supplice ; et ainsi Néron tua son maître cher.

Or il arriva que la fortune ne se soucia plus 3710 d'entretenir le haut orgueil de Néron;

car bien qu'il fût puissant, elle était plus puissante encore;

elle se dit : « Par Dieu, je suis trop bonne

de mettre un homme qui est plein de vice

en haut état, et de l'appeler empereur.

Par Dieu, de sa place je vais l'arracher;

quand il y pensera le moins, plus tôt il tombera. »

Le peuple se souleva contre lui un soir à cause de ses crimes, et quand il s'en aperçut, hors de chez lui aussitôt il sortit 3720 seul, et là où il pensait avoir des alliés,

il frappait à coups pressés et toujours, plus fort il criait^ plus vite ils fermaient tous leurs portes ; alors il reconnut qu'il s'était mal conduit, et alla son chemin, n'osant plus appeler.

Le peuple criait et grondait de toute part, si bien que de ses propres oreilles il entendit qu'il disait ; a Où est ce faux tyran, ce Néron? »

De crainte il perdit presque l'esprit, et pitoyablement il pria ses dieux 3730 de le secourir, mais c'était impossible. De peur de ceci il pensa mourir, et s'enfuit en un jardin pour se cacher.

Et dans ce jardin il trouva deux esclaves assis auprès d'un grand feu rouge, et il svppLia ces deux esclaves de le tuer et de lui trancher la tête, pour qu'à son corps, après qu'il serait mort, on ne fit point d'outrages pour son déshonneur, Il se tua lui-même, c'était sa seule ressource, 3740 ce dont la fortune rit et s'amusa.

De Oloferno (Holoferne) ^

Jamais il n'y eut sous un roi de capitaine

qui conquit plus de royaumes,

ni qui fut plus puissant à tous égards sur le champ de bataille

en son temps, qui eut plus grande renommée,

ni plus fastueux dans sa grande présomption

qu'Holoferne, lequel la fortune toujours baisa

si amoureusement, et accompagna partout

jusqu'à ce qu'il eut la tête tranchée, avant de s'en douter.

Non seulement ce monde le redoutait 3750 par crainte de perdre ses richesses ou sa liberté, mais il forçait chacun à renier sa foi. « Nabuchodonozor était dieu, (disait- il;) on ne devait adorer nul autre dieu. »

Personne n'osait enfreindre ses commandements sauf à Bethulie, ville forte, où était Eliacin \ prêtre de cet endroit.

Mais prenez garde à la mort d'Holoferne; au milieu de son armée il était couché ivre une nuit, dans sa tente, aussi vaste qu'est une grange, 3760 et pourtant malgré sa pompe et toute sa puissance^ Judith, une femme, tandis qu'il gisait sur le dos, endormi, lui trancha la tête, et de sa tente s'enfuit en secret à l'insu de tous, et s'en vint avec cette tête en sa ville.

Db Rege Anthiocho Illustri'.

Faut-il du Roi Antiochus dire la grande majesté royale,

1. L'histoire d'Holoferne se trouve racontée au livre de Judith.

2. La Bible anglaise donne Joacim comme étant le nom du grand prêtre, mais la Vulgate l'appelle Eliachim.

Page 1