‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 81 sur 188 · C'est-à-dire la fortune et le poison · texte numérisé non relu

C'est-à-dire la fortune et le poison

5. Boccace ne parle de César qu'incidemment. Pour ce récit Chaucer lui-même nous reporte à Lucain, Suétone et Yalère.

6. Les quatre meilleurs manuscrits ont ici « humble bed », humble lit. César appartenait en réalité à l'illustre famille Julia.

el les rendit tributaires de Rome ; après quoi de Rome il fut Tempereur jusqu'à ce que la fortune devint son ennemie.

0 puissant César, qui en Thessalie 3870 combattis Pompée, ton beau-père \ qui avait toute la chevalerie de l'Orient jusqu'où le jour commence à poindre, par ta valeur tu les as pris et tués tous, sauf quelques-uns qui s'enfuirent avec Pompée, et par là tu as rempli de terreur tout TOrient. Rends grâce à la fortune qui t'a si bien servi !

Mais ici je veux quelques instants pleurer le sort de ce Pompée', ce noble gouverneur de Rome, qui fut mis en fuite à cette bataille; 3880 oyez : un de ses hommes, traître félon,

lui trancha la tête, pour se gagner la faveur de Julius, et à celui-ci apporta sa tète. Hélas! Pompée, conquérant de l'Orient, faut-il que la fortune t'ait mené à une pareille fin !

A Rome s'en revint Julius' en triomphateur, couronné haut de lauriers, mais certain jour Brutus Gassius ^, qui toujours avait été jaloux de sa grandeur, en secret a formé une conspiration 3890 contre ce Julius, de subtile manière, et choisi l'endroit où il devait mourir sous les poignards, comme je vais vous le raconter.

Ce Julius alla au Capitole un jour, comme il avait coutume, et au Capitole bientôt le rejoignirent ce faux Brutus, et ses autres ennemis,

1. Pompée était non le beau-père, mais le gendre de César, ayant épousé sa flile Julia; la confusion vient peut-être de ce qu'une des femmes de César s'était appelée Pompeia.

•2. La vie de Pompée est tout au long dans Boccace, De Casibus Virorum. lib. VI. 9.

3. lin^ allusion au triomphe de César se trouve dans le conte de l'Homme de loi, B, 400.

4. Chaucer confond en une seule personne Brutus et Cassius; il n'a d'ailleurs pas été seul à faire cette erreur.

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et ils le percèrent de poigaards aussitôt, lui faisant maintes blessures, et le laissèrent en cet état gisant; mais lui k aucun de ces coups ne gémit, sauf à un seul, 3900 ou à. deux peut-être, si son histoire ne ment.

Tant de courage avait ce Julius en son cœur et tant il aimait la décence qui sied aux grands, que malgré la douleur de ses blessures mortelles il ramena son manteau sur ses hanches, car il ne voulait pas que personne vit sa nudité. Et tandis qu'il gisait mourant, à Tagonie, et sachant parfaitement qu'il allait mourir, il eut encore pour la décence un souvenir.

Lucain, à toi je confie le soin de cette histoire, 39iO et à Suétone, et à Valère aussi,

qui ont écrit cette histoire d'un bout à Tautre S comment pour ces deux grands conquérants la fortune fut d'abord amie, puis ennemie. Que personne ne se fie longtemps àla fortune, mais tenez-la en méfiance à jamais.

Témoins tous ces puissants conquérants.

Crésus».

Le riche Crésus, jadis roi de Lydie, duquel Crésus Cyrus eut grande terreur, fut pourtant fait prisonnier au milieu de son orgueil 3920 et pour être brûlé on le conduisit au bûcher. Mais une grande pluie tomba des cieux qui éteignit le feu, et lui permit d'échapper; mais d'être rendu sage il n'eut pas la grâce, avant que la fortune ne l'eût fait bâiller sur le gibet

Quand il eut échappé, il ne put se tenir

de recommencer une nouvelle guerre.

Il croyait bien, parce que la fortune lui octroya

celte chance d'échapper grâce k la pluie,

qu'il ne pourrait être tué par ses ennemis;

\. Lucain dans la PharsaUf Suétone dans la Vie des douze Césars, Valère Maxime dans son De Factis Diclisque memorabilibus.

2. Chaucer a trouvé l'histoire de Crésus dans Boccace, De Casibus Yirorum^ III, 20. Crésus survécut à Cyrus; Chaucer lui attribue une mort prématurée.

3 930 et aussi il eut un songe certaine nuit, dont il eut tant d*orgueil et de joie, qu'il mit tout son désir à se venger.

Il était sur un arbre, à ce qu'il lui semblait, et là Jupiter lui lavait le dos et les côtés, et Phébus aussi lui apportait un linge pour le sécher, et à cause de ceci son orgueil augmenta; et à sa fille, qui se trouvait près de lui, qu'il savait être pleine de grand savoir, il ordonna de lui dire ce que cela signifiait, a940 et elle lai expliqua ainsi son rêve.

t( L'arbre, (dit-elle,) veut dire le gibet,

et Jupiter représente la neige et la pluie,

et Phébus, avec son linge si propre,

ce sont les rayons du soleil;

tu seras pendu, père, certainement;

la pluie te lavera et le soleil te séchera. »

Ainsi elle Tavertit tout net et très clairement,

sa fille, qui avait nom Phanie.

Pendu fut Crésus, le monarque orgueilleux, 3950 son tr6ne royal ne lui servit de rien. — Tragédie n'est rien autre chose *, et n a lieu dans ses chants de pleurer et se lamenter que parce que la fortune toujours attaque de coups inattendus les royautés qui sont orgueilleuses; car lorsqu'on se fie à elle, c'est alors qu'elle se dérobe et couvre d'un nuage son visage lumineux

Al le Chevalier interrompt le conte du Moine.

1. Comparer le Prologue du Moine, v. 3163 et suiv. Ici encore Chaucer suit Boèce» H. 2. Proîje 2.

Le Conte do Prêtre de Nonnalns.

Le Prologue du Conte du Prêtre de Nonnains.

« Oh I (dit le Chevalier,) mon bon sire, plus de ceci ;

ce qu'en avez dit est bien assez, pour sûr,

et moult plus : car un peu de tristesse ^960 est bien assez pour maintes gens, je pense.

Je le dis quant à moi, y a grand mésaise,

quand un homme a été en grand richesse et aise,

d'apprendre sa chute soudaine, hélas I

et le contraire est joie et grand soûlas,

quand un homme a été en pauvre état,

et s'élève et devient fortuné,

et demeure en prospérité ;

telle chose est éjouissante^ ce me semble,

et telle chose ferait bon conter. »

3970 « Certes, (dit notre hôte,) par la cloche de Saint-Paul S

vous dites très juste; ce moine dégoise haut;

il a dit comme « fortune couvrit d'un nuage »

je ne sais trop quoi, et il a parlé aussi de <c Tragédie »,

vous venez de l'entendre, et pardi! ce n'est remède

de se lamenter et plaindre

de ce qui est fait, et puis c'est chose pénible,

comme vous avez dit 2, d'entendre parler de malheur.

Messire Moine, plus de ceci. Dieu veuille vous bénir I

Votre conte ennuie toute la compagnie ; 3980 de telles histoires ne valent un papillon;

car n'y a dedans ni joyeuse té ni jeu.

Adonc, messire Moine, ou dom Pierre de votre nom,

cordialement vous prie, dites quelqu'autre chose,

car, bien sûr, n'était le tintement de vos clochettes,

qui pendent à votre bride de chaque côté,

par le Dieu du ciel, qui pour nous tous mourut,

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