Zanzis, pour Zeuxis
4. Ce mot, et la plupart des réflexions contenues dans ce passage, sont pris au Roman de la Rose, Ed. Meon, v. 16379-16970. passim.
pour l'œuvre que voici je ne demanderai rien;
mon mattre et moi nous sommes tout d'accord;
je l'ai créée pour adorer mon maître.
J'en fais autant pour toutes mes autres créatures,
quelles que soient leur couleur ou bien leur forme. »
Ce me semble que Nature parlerait ainsi. 30 Cette damoiselle avait douze et deux années d'âge,
en laquelle Nature avait si grand délice;
car tout comme celle-ci sait peindre un lys blanc
et rouge une rose, juste des mêmes couleurs
elle a peint cette noble créature S
dès avant qu'elle fût née, sur ses membres gracieux,
où il convient que pareilles couleurs soient mises ;
et Phébus a donné à ses longues tresses la teinte
des rayons de ses ardentes flammes.
Et si elle excellait par sa beauté, 40 elle était mille fois plus vertueuse encore.
Ne lui manquait aucune des qualités
qu'on doit louer en toute discrétion.
D'àme comme de corps elle était cbaste,
ce pourquoi fleurissait en virginité
avec toute humilité et abstinence,
avec toute réserve et toute patience,
mesurée aussi en sa démarche et son ajustement.
Discrète en ses réponses on la trouvait toujours ;
bien qu'elle fût sage comme Pallas, je l'ose dire, 50 sa faconde cependant était toute féminine et simple ;
elle n'usait point de termes apprêtés
pour sembler sage; mais c'est suivant sa condition
qu'elle parlait, et tous ses mots, du moindre au plus grand,
étaient conformes à la vertu et à la gentillesse.
Elle était pudique de la pudeur des vierges,
de cœur constant, et toujours au travail
pour s'arracher à la vaine indolence.
Baccbtts sur sa bouche n'avait point d'empire,
car vin et jeunesse font grandir désirs d'amour : 60 tels les hommes qui sur le feu jettent huile ou graisse.
D'elle-même et n'écoutant que sa vertu
i. V. 32-34. Cf. Roman de la Rose^ 16443-16446.
souventes fois elle a feint maladie,
pour ce qu'elle youlaii fuir la compagnie
de ceux qui risquaient de dire des folies,
comme on le fait aux festins, réjouissances et danses,
qui sont occasions de libertinage ;
choses pareilles mûrissent les enfants
trop tôt et les font trop hardis, comme on peut voir,
et c'est fort dangereux et Ta toujours été. 70 Car ce n'est que trop tôt que fille pourra prendre leçon
de hardiesse quand elle sera devenue femme.
Et vous, gouvernantes sur vos vieux jours,
qui avez à élever filles de seigneurs,
point ne vous offensez de mes paroles.
Songez qu'on vous a faites gouvernantes
de filles de seigneurs pour deux raisons seulement :
soit pour ce que vous avez gardé votre honnêteté,
ou bien que vous fûtes de vertu fragile
et connaissez très bien la vieille danse,
mais avez abandonné complètement pareille conduite 81 pour toujours; et donc au nom du Christ
gardez vous de manquer à leur enseigner la vertu.
Un voleur de gibier qui a renoncé
à ses appétits et à tontes ses vieilles ruses
sait garder une forêt mieux que quiconque.
Or ça, gardez les bien, car, si le voulez, le pouvez.
Veillez à n'assentir t aucun vice,
crainte d'être damnées pour vos mauvaises intentions ;
quiconque agit ainsi est traître, c'est certain. 90 Et prenez garde à ce que je vais dire :
de toutes les trahisons la pestilence souveraine
c'est pour un être humain de trahir l'innocence.
Et vous pères, et vous aussi mères,
si vous avez des enfants, soit un, soit deux,
c'est à vous qu'il revient de les surveiller toujours,
cependant qu'ils demeurent sous votre loi.
Veillez à ce que, par l'exemple de votre vie,
ou par votre négligence à les châtier
ils ne se perdent; car, j'ose le dire, 100 s'il en arrive ainsi, vous le paierez bien cher.
Sous un berger, et mou et négligent,
le loup met en pièces force moutons et agneaux.
Que ce seul exemple suffise ici,
car il me faut revenir h mon sujet.
Cette damoiselle, dont je vais raconter Thistoire,
86 comportait de façon à n'avoir point besoin de gouvernante;
car en sa vie damoiselles pourraient lire
comme en un livre toutes bonnes paroles et actions
qui conviennent k fille vertueuse :
110 elle était si prudente et si bienfaisante.
C'est pourquoi la renommée issit de tous côtés
et de sa beauté et de sa bonté grande ;
et donc, par le pays, un chacun la louait
qui aimait la vertu, sauf Tenvie toute seule
qui du bonheur d'autrui va se chagrinant
et s'éjouit de sa peine et de son malheur
(c'est le Docteur! qui fait cette description).
Cette damoiselle un jour s'en fut à la ville
en un temple avec sa mère chérie, 180 comme ont accoutumé les jeunes damoiselles. Or il était un juge en cette ville,
lequel était gouverneur du pays.
Il advint que ce juge jeta les yeux
sur cette damoiselle, l'avisant bien vite
lors qu'elle vint à passer où se trouvait ce juge.
Tout aussitôt changèrent son cœur et sa pensée
tant il fut captivé par la beauté de la damoiselle;
et en soi-même, très secrètement, il se dit :
a Cette fille sera mienne, en dépit de quiconque ». 130 Tout aussitôt le démon en son cœur accourut
et lui souffla soudain que, par ruse,
il pourrait gagner la damoiselle h ses projets.
Car, certes, ni par force ni par présent,
pensait-il, il n'était capable de réussir;
car elle avait force amis, et, de plus, elle
était tellement affermie en sa vertu souveraine
qu*il savait bien que jamais il ne pourrait l'entraîner
à bailler son corps au péché.
Ce pourquoi, après mûre délibération,