‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 90 sur 188 · I. cr noman de la Hose · texte numérisé non relu

I. cr noman de la Hose

CONTE DU MÉDECIN, â4f

il est deux voies, soit mort, soit honte,

pour toi de souffrir; hélas 1 pourquoi suis-je né?

car jamais tu n'as mérité

de mourir par l*épée ou sous le couteau.

0 fille chérie, avec toi finira ma vie,

toi que j'ai élevée avec tant de plaisir 220 que jamais tu n'étais hors de ma pensée.

0 ma fille! toi qui es ma douleur dernière,

et aussi la joie dernière de ma vie,

ô gemme de chasteté, en patience

prends ta mort; car c'est là ma sentence.

C'est l'amour, non la haine, qui causera ta mort;

ma main pitoyable doit trancher ta tète.

Hélas! que jamais Apius t'ait vue!

Voici comme, félonnement, il t'a jugée cejourd'hui. »

Et il lui dit toute l'affaire, comme tout à l'heure 230 vous l'avez entendue; point n'est besoin de la redire.

« Oh pitié! père bien aimé, (dit la damoiselle,)

et avec ces mots elle lui mit les deux bras

autour du cou, comme elle était accoutumée ;

les larmes jaillirent de ses deux yeux

et elle dit : « Mon bon père, faut>il mourir?

N'est-il point de grice? n'est-il point de remèdç?

— « Non certes, ma fille chérie >, dit-il.

— a LoTSy donnez-moi loisir, mon père », dit-elle, « de pleurer sur ma mort un bref moment ;

240 car, voyez, Jephté accorda à sa fille la grâce

de pleurer avant qu'il l'occit, hélas!

et Dieu le sait, sa seule faute fut

de courir vers son père pour le voir la première

et pour le bienvenir en grande solennité. »

Et, sur ce mot, elle tomba en pâmoison.

Puis, lorsque sa pâmoison est passée,

elle se lève, et puis dit à son père :

« Dieu soit béni que je meurs vierge ;

baillez-moi ma mort, plutôt que j'aie la honte; 250 faites de votre enfant à votre gré, au nom du Ciel! »

Et, sur ce mot, souventes fois elle le pria

que de son épée il voulût frapper doucement;

et, sur ce mot, elle tomba en pâmoison.

SOD père, le cœur et la volonté tout affligés,

lui trancha la tête, la prit par les cheveux

et au juge vint l'apporter,

cependant qu'il siégeait encore en son prétoire.

Et lorsque le juge la vit, à ce que dit l'histoire,

il ordonpa qu'on emmenât Virginius et le pendtt bien vite; 260 mais voilà que mille gens se précipitèrent

pour sauver Le chevalier, par compassion et par pitié;

car on couoaissait la déloyale iniquité;

le peuple aussitôt avait soupçonné,

d'après la requête du ribaud,

qu'il étaiL d'accord avec Apius;

on savait bien que ce dernier était un débauché.

C est pourquoi vers le dit Apius on se porte,

et tout aussitôt on le jette en une prison,

en laquelle il se tua; et Claudius, 270 qui était serviteur du dit Apius,

fut coadamué à être pendu à un arbre;

et sans Virginius qui, en sa merci,

intercéda si bien pour lui qu'on l'exila,

certes, il eût été mis à mort.

Les autres furent pendus, du premier au dernier,

qui avaient été complices de cet acte maudit. Cî peuL-on voir comment péché a récompense!

Soyez sur vos gardes, car, qui Dieu frappera, nul ne le sait

à nul degréj ni de quelle façon 280 le serpent de la conscience peut frémir

de votre vie perverse, fût-elle si secrète

que nul n'en sache rien, sauf Dieu et vous-même.

Que vous soyez ignorant ou instruit,

point ne savez quand vous devrez trembler.

El donc, je vous avise d'écouter un conseil :

abandonnez le péché, avant que le péché vous abandonne.

Ci finit le Conte du Médecin, U Cf. Boman de la Rose, 5660-5682.

Paroles de l*Hôte.

Paroles de VHôte au Médecin et au Pardonneur,

Notre hôte se mit à jurer comme s'il eût été fou :

« Haro! (dit-il,) par les clous et par le sangl

Quel ribaud félon et quel félon juge!

290 Que la mort la plus honteuse que le cœur puisse imaginer

frappe ces juges et leurs suppôts!

Pourtant, hélas, elle est occise la pauvre innocente!

Hélas! sa beauté lui coûta trop cher.

C'est pourquoi je dis toujours, et tous peuvent le voir,

que les dons de fortune et de nature

sont causes de mort pour mainte créature.

Sa beauté fut sa mort, j*ose le dire. '

Hélas! comme piteusement elle fut occise 1

De ces deux présents dont je parlais tout h Theure, 300 rhomme tire bien souvent plus de mal que de bien.

Mais, en vérité, mon très cher maître,

c*est là une triste histoire à écouter.

Enfin, passons, il n'importe :

je prie Dieu qu'il ait en sa garde ton gentil corps,

et en même temps tes vases et tes urinaux,

tes Hypocras et les GaliensS

et toutes les bottes emplies de tes électuaires;

Dieu les bénisse, ainsi que notre Dame Sainte Marie.

Dieu me garde ! tu es un beau gaillard, 310 et tu ressembles à un prélat, par Saint Ronyan *!

N'ai-je pas bien dit? Je ne sais parler en beaux termes;

mais, ce que je sais, c'est que si bien tu m'as serré le cœur

que j'en ai presque pris mal cardiaque.

Par les os du Corpus ! si on ne me donne un triade '

ou autrement un coup de bière forte et fraîche ;

ou si à l'instant je n'entends un conte joyeux,

j'ai le cœur brisé de pitié pour cette damoiselle.

i. Cest-êi-dire tes breuvages préparés selon les recettes d'Hippocrate et de Galien.

2. Saint Ronyan, corruption de saint Renan, évêque d^rlande au vm* siècle»

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