‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 91 sur 188 · Ou thériaque, c.-à-d. antidote · texte numérisé non relu

Ou thériaque, c.-à-d. antidote

Eb! ioîî bel ami le pardonneur, (dit-il,) coot€-iious quelque gaité ou drôlerie à l'instant » ZÈÙ — '• n en &era ainsi, (dit-ii,) par Saint Ronyan;

mais tout d abord, dit ce dernier, à l'enseigne de cette taverne,

je veux boire, et casser la croûte. »

Mais aussitôt gens bien-nés de s'écrier :

« Non, qu il ne nous dise point de ribauderies;

fais-nous quelque récit moral, qu'on puisse apprendre

quelque sagesse; lors, volontiers nous t'écouterons. » —

<c D'accord, (dit-il,) mais il me faut m'aviser

d'uD sujet honnête, tout en buvant. »

Le Conte du Pardonnenr.

Ci suit le prologue du Conte du Pardonneur.

Radix malorum est cupiditas. (Ad Tbimotheum, sexto.)

ce Messeigneurs, (dit-il,) quand je prêche dans les églises 330 je prends grand*peine d avoir le yerbe haut,

et de faire sonner ma voix aussi rondement qu'une cloche :

car je sais tout par cœur ce que je dis.

Mon texte est toujours le même et l'a toijgours été :

<c Radix malorum est cupiditas ».

D'abord j'annonce d'où je viens,

et puis je montre mes bulles de la première à la dernière.

Le sceau de notre seigneur lige sur mes lettres patentes,

je le montre d'abord, pour protéger ma personne,

pour que nul ne soit assez hardi, prêtre ou clerc, 340 pour m'arracher au saint ministère du Christ;

puis après ça lors je dis mes histoires;

bulles de papes et de cardinaux,

de patriarches et d'évéques, voilà ce que je montre;

et je dis quelques mots en latin

pour en safraner mon prône,

et exciter les gens à la dévotion.

Lors je produis mes longues pierres de cristal,

toutes bourrées de chiffons et d'os ;

ce sont reliques à ce que chacun croit. 350 Puis j'ai en une boite de cuivre une omoplate

ayant appartenu au mouton d'un saint Juif ^ « Bonnes gens, dis-je, à mes paroles, prenez garde :

que si cet os est trempé dans un puits,

si vache, ou veau, ou mouton, ou bœuf enfle ,

qu'un serpent a mordu ou qu'une vipère a piqué,

1. Il existait une divination, au moyen d'une omoplate de mouton, appelée spatulamancia.

prenez Teau de ce puits, et lavez lui la langue,

et le voici guéri; puis en outre,

de pustules et de gale et de tout autre mal

sera guéri tout mouton qui en ce puits 360 boira une gorgée; prenez encore garde à ce que je vais dire :

que si le brave homme qui possède ces bétes

veut chaque semaine, avant que le coq chante,

h jeun, boire une gorgée de ce puits

ainsi que ce saint Juif l'apprit à nos ancêtres,

ses bétes et son fonds multiplieront;

et, messires, son eau guérit aussi la jalousie;

car un homme est-il pris de colère jalouse?

qu'avec cette eau on fasse son potage,

et jamais plus de sa femme il n'aura méfiance, 370 connût-il la vérité sur ses fautes,

eût-elle pris, de prêtres, deux ou trois.

Voici de plus une mitaine que vous pouvez voir :

qui passera sa main en cette mitaine

verra son grain multiplier

quand il aura semé, que ce soit froment ou avoine,

pourvu qu'il offre sols ou bien deniers.

Braves gens, hommes et femmes, d'une chose je vous avertis :

s'il est quelqu'un en cette église 380 qui ait commis péché si horrible qu'il

n'ose point, de honte, s'en confesser,

ou s'il est quelque femme soit jeune ou vieille,

qui ait fait son mari cocu,

ceux-là n'auront ni le pouvoir ni la grâce

de faire offrande à mes reliques en ce lieu.

Et quiconque se trouve à l'abri d'un tel blâme,

s'avancera et fera offrande au nom de Dieu,

et je l'absous par l'autorité

qui m'a été accordée par bulle. »

Par ces tours, j'ai gagné, bon an mal an, 390 cent marcs * depuis que je suis pardonneur.

Je me tiens comme un clerc en ma chaire,

et lorsque le peuple ignorant est assis,

je prêche, comme l'ai dit ci-devant,

1. Le marc valait alors environ 13 shillings 4 pence. Cent marcs feraient aujourd'hui plus de 17 000 francs.

CONTB DU PARDONNBUR. 2S5

et conte cent fausses balivernes encore.

Lors je peine pour bien tendre le col,

et à Test et k Touest, au-dessus du peuple, je fais aller ma tôte,

comme fait un pigeon perché sur une grange.

Mes mains et ma langue vont d'un tel train

que c'est joie de me voir besogner.

400 C'est sur ravarice et sur abominations de la sorte

que porte tout mon sermon, pour les engager

k bailler leurs sols, et principalement à moi.

Car mon seul dessein est de gagner

et non point de corriger les pécheurs.

Peu me chaut, lorsqu'ils seront enterrés,

que leurs âmes s'en aillent cueillir les mûres des haies ^

Car, certes, plus d'un sermon

vient, souventes fois, de mauvaise intention :

certains pour plaire aux gens et les flatter, 410 et se pousser en avant par l'hypocrisie;

certains par vaine gloire, d'autres par haine;

car, lorsque je n'ose quereller un homme d'autre façon,

alors je fais piqûre cuisante avec ma langue

en prêchant, de façon qu'il n'évite point

d'être faussement di£famé, s'il

a péché contre mes frères ou contre moi.

Car, bien que je ne dise point son nom propre,

les gens savent bien de qui je veux parler,

k certains signes et k d'autres circonstances. 420 C'est la monnaie dont je paye qui nous fait déplaisir;

c'est ainsi que je crache mon venin, sous couleur

de sainteté, pour paraître saint et honnête. Mais, brièvement, je vais vous dire mon dessein :

je ne prêche jamais que par convoitise;

et donc mon texte est toujours, et a toujours été :

« Radix malorum est cupiditas. »

Ainsi je puis prêcher contre le vice même

que je pratique, et qui est l'avarice.

Mais, si moi-même suis coupable de ce péché, 430 je puis pourtant faire autrui se partir

de l'avarice et en avoir cuisant remords.

1. C'est-à-dire s'en aillent vagabonder, aillent k l'aventure;

Mais ce n'est pas \h mon dessein principal.

Je ne prêche jamais que par convoitise;

sur ce sujet, en voilà bien assez.

Puis je leur donne maint et maint exemple

de vieilles histoires du temps jadis,

car ignorants aiment vieux contes;

ce sont choses qu'ils savent bien rapporter et retenir.

Eh quoi! pensez-vous, tant que je puis prêcher 440 en gagnant or et argent par ce que j'enseigne,

que je vais vivre volontairement en pauvreté?

Non, non! de vrai, jamais je n*y ai songé.

Je veux prêcher et mendier en différents pays;

je ne veux point faire œuvre de mes mains,

ni fabriquer des paniers et vivre de ce métier,

car je ne veux pas mendier pour rien.

Je ne veux imiter aucun des ap(Ures;

je veux avoir argent, laine, fromage et blé,

fussent-ils donnés par le plus pauvre page, 450 ou par la plus pauvre veuve d'un village,

dussent ses enfants mourir de faim.

Parbleu I je veux boire le jus de la vigne,

avoir garce joyeuse en chaque ville.

Mais, oyez ! messeigneurs, pour conclure :

votre désir est que je dise un conte.

Or ça, j'ai bu un coup de bière forte;

par Dieu, j'espère vous dire une chose,

qui, comme de juste, soit à votre goût.

Car, si moi-même suis homme très vicieux, 460 je puis cependant vous dire un conte moral

que j'ai accoutumé de prêcher, pour le gain.

Or, faites silence! je vais commencer mon conte. »

Conte du Pardonneur*.

Ci commence le Conte, du Pardonneur,

Dans les Flandres, il était une fois une bande de jeunes gens adonnés aux folies,

1. Ce conte se compose de deux parties; tout d'abord une véritable digression sous forme de sermon, puis le conte lui-même, qui semble emprunté à un

comme orgies et jeu de hasard; hantant bordels et tayernes,

où, au son des harpes, des luths et des guitares,

ils dansent et jouent aux dés, le jour et la nuit,

et mangent et boivent plus qu'ils n*en peuvent tenir ;

en quoi ils sacrifient au diable 470 en le temple même du diable, de façon maudite,

par superfluité abominable.

Leurs jurements sont si grands et si damnables

que c'est terrible de les entendre sacrer;

ils mettent en pièces le corps béni de Notre Seigneur;

ils pensaient que les Juifs ne l'avaient pas assez déchiré!

et chacun d'eux riait du péché de l'autre.

Et tout aussitôt surviennent danseuses

jolies et menues, jeunes vendeuses de fruits,

chanteuses avec harpes, prostituées, vendeuses d'oubliés, 480 qui sont vraies servantes du diable

pour allumer et attiser le feu de la luxure,

laquelle est liée h la gloutonnerie;

je prends à témoin la sainte Écriture

que la luxure est dans le vin et l'ivrognerie.

Voyez comme, en son ivresse, Loth, contre nature,

se coucha près de ses deux filles, sans le vouloir;

tellement ivre il était qu'il ne savait ce qu'il faisait.

Hérode — si l'on lit bien les histoires —

lorsqu'à son festin il se fut gorgé de vin, 490 à sa table même donna l'ordre

d'occire Jean le Baptiste tout innocent.

Sénèque dit aussi une parole sage, sûrement;

il dit qu'il ne saurait trouver différence

entre homme ayant perdu l'esprit

et homme qui s'adonne à la boisson,

sauf que folie s'abat tant sur un méchant

dure plus longtemps que l'ivrognerie.

0 gloutonnerie, pleine de malédictions,

6 cause première de notre confusion, 500 6 origine de notre damnation,

fabliau perdu. Le sujet de ce fabliau est conservé dans un recueil italien de la fin du zm* siècle, contenant des romans de chevalerie, des fabliaux et d'anciennes chroniques d'Italie, intitulé Cento Novetle Antiche. L'histoire contée par le Pardonneur est la quatre-vingt-deuxième du recueil. Il est à peu près démontré que le sujet du fabliau lui-même est d'origine orientale.

25g LES CONTES DE CANTERBVRY.

jusqu'au moment où Christ, de son sang, nous racheta!

Voyez, pour parler bref, de quel prix

fut payée cette maudite vilenie;

corrompu fut ce monde entier par gloutonnerie.

Adam, notre père, et sa femme elle aussi,

loin du Paradis, vers le travail et la misère,

furent chassés pour ce vice, c'est chose certaine;

car cependant qu*Adam jeûna, à. ce que j'ai lu,

il fut en Paradis; et dès lors qu'il eut 510 mangé, sur l'arbre, du fruit défendu

aussitôt il fut banni dans le malheur et la souffrance.

0 gloutonnerie! il convient bien qu'on t'accuse I

Oh ! si l'homme savait combien de maladies

suivent les excès et les gloutonneries,

il serait plus modéré

en son régime, assis à sa table.

Hélas! court gosier* et fine bouche

font qu'à l'est et à l'ouest, et au nord et au sud^.

dans la terre, dans l'air et dans l'eau, des hommes peinent 520 pour fournir auglouton viandes et boissons délicates!

Sur ce sujet) 6 Paul, tu sais fort bien parler.

« Viandes pour le ventre, et ventre pour les viandes,

Dieu les détruira tous les deux », comme le dit saint Paul ^

Hélas, c'est chose dégoûtante, par ma foi,

de prononcer ce mot, mais plus dégoûtant est l'acte lui-même ;

quand l'homme boit tant et de blanc et de rouge,

il fait de son gosier sa latrine

par une pareille abominable superfluité.

L'apôtre en pleurant dit fort piteusement : 530 « Il en va beaucoup dont je vous ai parlé ;

je vous dis maintenant en pleurant et d'une voix pitoyable

qu'ils sont les ennemis de la croix de Christ;

dont la fin sera la perdition, qui ont leur ventre pour dieu.

0 ventre! ô panse! ô sac puant

empli de fumier et de corruption,.

quel bruit empesté à chacun de tes bouts!

qu'il en coûte de labeur et d'argent pour te satisfaire!

1. Chaucer songe au De conlempiu jnundi du Pape Innoeent.* « Taja breTÎs eBigule voluptaa, ut sjMitio loci vix sil quatuor digitorum. » lAh, II, cap. 13.

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