‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 95 sur 188 · Termes techniques du jeu de hasard ou jeu de dés · texte numérisé non relu

Termes techniques du jeu de hasard ou jeu de dés

— « Par Sainte Marie, (dit le tavernier,) cet enfant dit vrai, car il a tué cet an,

à plus d'un mille d'ici, dans un grand village, homme, femme, enfant, manant et page. Je crois qu'il habite parla.

690 Être sur ses gardes serait grande sagesse

avant qu'il puisse faire malheur à quelqu'un. »

— « Quoil par les bras de Dieu, (dit notre débauché,) est-ce un tel péril que de le rencontrer?

je le chercherai par voie et par chemin,

j'en fais vœu par les os sacrés du Christ.

Ecoutez, camarades, nous trois ne faisons qu'un;

que chacun de nous tende la main à l'autre,

et que chacun soit un frère pour l'autre,

et nous tuerons ce traître félon de Mort. 700 On le tuera, lui qui en a tant tué,

par la dignité de Dieu, et avant qu'il soit nuit. »

Et ensemble ces trois se jurèrent leur foi

de vivre et mourir l'un pour l'autre

comme s'ils étaient frères nés.

Et ils s'en furent tout ivres, dans leur colère,

et les voilà partis vers ce village

dont le tavernier avait parlé devant.

Us juraient beaucoup d'horribles serments

et mettaient en pièces le corps béni du Christ : 710 « Ils mettront Mort à mort si seulement ils le prennent. »

Us n'étaient pas allés tant qu^un demi-mille,

juste comme ils allaient franchir une barrière,

un homme vieil et pauvre Us rencontrèrent.

Ce vieux homme les salua bien humblement

et parla ainsi : « Or, seigneurs. Dieu vous garde ! »

Le plus hardi de ces trois débauchés

lui répartit : « Qu'est-ce? vilain à la triste mine,

pourquoi es-tu tant enveloppé sauf la face?

pourquoi vis-tu si longtemps en si grand &ge?» 720 Ce vieil homme se mit à le regarder au visage

et dit ainsi : « C'est que je ne puis trouver

un homme, quand je marcherais jusqu'en Inde,

ni dans les cités ni dans aucun village,

qui voudrait troquer sa jeunesse contre mon âge.

et c'est pourquoi il faut bien que je garde mon âge

aussi longtemps que Dieu le voudra.

La mort môme, hélas I ne veut me prendre ma vie

je marche ainsi comme un captif sans repos,

el sur le sol qui est la porte de ma mère 730 j«> frappe de mon bâton matin et soir,

el dis : « Chère mère, laisse moi entrer!

Vois comme je m'évanouis chair et sang et peau

Hélas, quand mes os seront-ils en repos?

Mère, je voudrais que vous m'échangiez le coffre

qui est depuis longtemps en ma chambre S

oui~daî pour un drap de haire où m'envelopper. »

Haïs elle n'a pas encore voulu me faire cette grâce,

ce pour quoi ma face est toute pâle et flétrie.

MaiSf messires, ce n'est point courtois à vous 7i0 de parler à un vieil homme avec rudesse,

s'il ne vous manque en paroles ou en actions.

Dans la Sainte Écriture vous pouvez lire vous-même :

ti Devant un vieillard à tête chenue

TOUS devez vous lever » ; aussi je vous donne ce conseil,

ne faîtes à un vieillard pas plus de mal maintenant

que vous ne voudriez qu'on en fit

à voire vieillesse, si vous durez jusque là;

el Dieu soit avec vous, où que vous alliez à pied ou à cheval.

Pour moi, il faut que j'aille où je dois aller. » 750 ^ Non pas, vieux rustre, pardieu tu n'iras pas,

(dît aussitôt l'autre joueur;)

tu ne te partiras pas si facilement, par Saint JeanI

Tu parlais à l'instant de Mort, ce traître,

qui dans ce pays occit tous nos amis.

Je t*en baille ma foi, aussi vrai que tu es son espion,

dis où il est, ou bien il t'en cuira,

par Dieu et par le Saint Sacrement!

Car en vérité tu es d'accord avec lui

pour nous tuer tous, les jeunes gens, vieux voleur félon! » 7Ô0 « Ehl bien, Messires, (dit l'autre,) si vous avez tel désir

de trouver Mort, tournez par ce chemin tortueux,

car dans ce petit bois je l'ai laissé, par ma foi,

1. Le coÏÏrQ placé au pied du lit où Ton meltaîl jadis ses plus beaux vêtements et a«i «bases précieuses.

CONTE DU PARDONNEVR, 265

SOUS un arbre et c'est là qu'il demeure ; toutes vos bravades ne le feront pas se cacher. Voyez-vous ce chêne? c'est là même que vous le trouverez. Dieu vous sauve qui a racheté le genre humain, et vous amende I )) Ainsi parla ce vieil homme. Et chacun de ces débauchés s'en courut, jusqu'à ce qu'il arriva à cet arbre et y trouva 770 en beaux florins d'or bien frappés

tout près de huit boisseaux à ce qu'il leur parut ; alors plus ne se mirent en quête de Mort, mais chacun d'eux fut si joyeux à cette vue, car les florins étaient si beaux et si brillants, qu'ils s'assirent auprès de ce précieux trésor. Le pire des trois dit le premier mot : « Mes frères, (dit-il,) prenez garde à ce que je dis; j'ai grand esprit bien que je plaisante et rie. Ce trésor, la fortune nous l'a donné 780 pour qu'en joie et liesse nous vivions notre vie,

et puisqu'il nous vint aisément le dépenserons de même. Oh 1 par la précieuse dignité de Dieu! qui aurait pensé aujourd'hui que nous aurions si bel heur? Si seulement cet or pouvait s'emporter de ce lieu chez moi dans ma maison ou encore dans la vôtre (car vous savez bien que c'est à nous qu'est tout cet or) nous aurions alors grande félicité Mais vraiment de jour on ne peut :

les gens diraient que nous sommes de fieffés voleurs, 790 et pour ce trésor bien à nous ils nous pendraient. Il faut emporter ce trésor de nuit aussi habilement et secrètement qu'il se pourra. Je conseille donc qu'on tire à la courte paille

entre nous trois et qu'on voie à qui écherra la paille;

et qui l'aura, d'un cœur joyeux

courra à la ville et cela au plus tôt,

et nous apportera du vin et du pain en grand secret;

et deux de nous garderont bien adroitement

ce trésor, et, si l'autre ne s'attarde pas, 800 quand il fera nuit nous transporterons ce trésor

d'un commun accord là où nous le jugerons le meilleur. »

Un d'eux prit les pailles dans son poing

266 LES CONTEt> DE CANTERBURY.

et leur dit de tirer pour voir où tombait le sort,

el il iamba sur le plus jeune d'eux tous;

et vers la ville il partit sur-le-champ,

el, aussitôt qu'il fut parti,

le premier parla ainsi à l'autre :

** Tu sais bien que lu es mon frère juré;

je vais te dire tout droit comment faire ton profit. SiO Tu sais bien que notre camarade est parti;

et voilà l'or, et il y en a grand planlé

qui doit être réparti entre nous trois.

Mais pourtant si je pouvais faire en sorte

qu'il fàt réparti entre nous deux,

ne l'aurais-je pas rendu un service d'ami? » L autre répondit : <( Ne sais comment cela se peut;

il sait que Tor est avec nous deux;

que ferons-nous, que lui dirons-nous? »

M Sera-ce un secret? (dit le premier coquin)

en ce cas je te dirai en peu de mois 820 ce que nous ferons pour mener la chose à bien. »

a Je promets, (dit l'autre,] que certes,

sur ma foi, je ne te trahirai pas. »

« Or ça, (dit le premier,) tu sais bien que nous sommes deux

el que nous deux serons plus forts qu'un seul.

Prends garde quand il sera assis, et aussitôt

dresse toi comme si tu voulais jouer avec lui;

et je le transpercerai de part en part

pendant que tu lutteras avec lui comme pour rire ; 830 et avec La dague pense à en faire autant;

el alors tout cet or sera réparti,

mou ctier ami, entre toi et moi;

alors nous pourrons tous deux accomplir tous nos désirs

et jouer aux dés tout notre saoul. »

Ainsi s*accordèrent ces deux coquins

pour tuer le troisième, comme vous m'avez entendu dire. Le plus jeune, qui s'en allait à la ville,

bien souvent en son cœur roule et retourne

la beauté de ces florins neufs et brillants. 840 « 0 Seigneur! (disait-il,) s'il se pouvait être

que j'eusse le trésor pour moi tout seul,

il n*esl homme vivant au-dessous du trône

de Dieu, qui vivrait aussi joyeux que moi! »

Et enfin le démon, notre ennemi,

mit en sa pensée d'acheter du poison,

de quoi tuer ses deux camarades ;

car le démon le trouva en tel état de vie

qu'il eut permission de le mener à. mal;

et ainsi notre homme prit fermement la résolution

de les tuer tous deux et de ne jamais s'en repentir. 850 II va donc, ne voulant pas s'attarder,

jusqu'à laville^ chez un apothicaire,

et le pria qu'il voulût bien lui vendre

du poison pour tuer ses rats;

et il y avait aussi un putois dans son enclos,

qui, disait-il, avait tué ses chapons,

et il aurait bien voulu se venger, s'il pouvait,

de la vermine qui lui faisait dommage la nuit.

L'apothicaire répondit : « Oui, tu auras 860 telle chose que (sur mon àme que Dieu sauve I)

il n'est créature en le monde entier

qui mange ou boive de cette confiture,

ne serait-ce que la grosseur d'un grain de blé,

sans en perdre aussitôt la vie;

oui, elle mourra, et en moins de temps

que tu ne feras un mille à. pied

tant ce poison est fort et violent. »

Le maudit prit dans sa main

une botte de ce poison, et courut ensuite 870 dans la rue voisine chez quelqu'un

pour lui emprunter trois grandes bouteilles;

et, dans deux, il versa son poison,

la troisième il la garda pure pour sa propre boisson,

car, toute la nuit, il se préparait à suer

en transportant l'or loin de l'endroit.

Et quand ce débauché (Dieu lui donne maie chance!)

eut empli de vin ses trois grandes bouteilles,

il retourna auprès de ses camarades.

Est-il besoin de sermonner davantage?

880 Car, tout comme ils avaient prémédité sa mort^

tout ainsi le tuèrent-ils aussitôt.

Et quand ce fut fait, l'un parla ainsi :

« Haintenant, seyons-nous, et buvons, et gaudissons-nous et ensuite nous enterrerons son corps. » Et à ces mots il lui arriva par hasard de prendre la bouteille où était le poison, il but et offrit aussi à boire h son camarade, de quoi aussitôt ils moururent tous les deux. Mais, certes, je suppose qu'Avicennes 890 ne décrivit jamais, dans un canon ni aucun fen % de plus merveilleux signes d'empoisonnement que n*en eurent ces deux misérables avant leur fin. Ainsi finirent ces deux homicides et pareillement le perfide empoisonneur aussi.

0 péché maudit, plein de malédiction !

0 traîtres homicides, ô méchanceté!

0 gloutonnerie, luxure et jeu!

0 toi qui blasphèmes le Christ avec vilenie

et avec de grands jurements, par habitude et par orgueil I 900 Hélas ! genre humain, comment se peut-il

qu'envers ton créateur qui t*a façonné,

et du sang précieux de son cœur t'a racheté,

tu sois si félon et si méchant, hélas! Or, braves gens. Dieu vous pardonne vos fautes,

et vous garde du péché d'avarice.

Mon saint pardon peut vous guérir tous

pourvu que vous m'offriez des doubles d'or ou des esterlins,

ou encore des broches d'argent, des cuillers ou des anneaux ;

courbez la tête sous cette sainte bulle !

Venez, femmes, offrez de votre laine.

910 J'inscris ici vos noms sur mon rôle tout de suite;

à la béatitude céleste vous arriverez ;

je vous absous par mon grand pouvoir,

vous qui allez faire offrande, et vous rends aussi purs et nets

qu'à votre naissance. Et voilà, messires ^ comment je prêche;

et Jésus-Christ, qui est le mire de nos âmes,

vous accorde ainsi de recevoir son pardon.

1. FêTiy de Tarabique fann, désigne les chapitres de la traduction latine du Canon de médecine d'Avicenne. Chaucer prend à tort le mot canon au sens de division du livre alors qu'il désigne le livre entier.

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