‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 96 sur 188 · Ceci et ce qui suit est adressé aux pèlerins · texte numérisé non relu

Ceci et ce qui suit est adressé aux pèlerins

Car c'est le mieux, je ne veux pas vous tromper. Mais, messires, j'oubliais un mot dans mon histoire : 920 j'ai des reliques et des pardons dans mon sac,

aussi beaux qu'homme d'Angleterre,

qui me furent donnés par la main du pape.

Si quelqu'un de vous, par dévotion,

veut faire offrande et avoir mon absolution,

qu'il avance aussitôt et s'agenouille ici

et humblement reçoive mon pardon ;

ou encore prenez des pardons en route,

tout neufs et tout frais, au sortir de chaque village,

pourvu que vous offriez toujours de nouveaux et de nouveaux 930 nobles d'or et des sols qui soient bons et de poids.

C'est un honneur pour tous ceux qui sont ici

que d'avoir un pardonneur autorisé

pour vous absoudre, cependant que vous chevauchez par le pays,

dans les aventures qui peuvent vous arriver :

d'aventure un ou deux peuvent tomber

de cheval et se rompre le col.

Songez quelle sécurité c'est pour vous tous

que je sois tombé dans votre compagnie,

moi qui puis vous absoudre, grands et petits,

quand votre àme quittera le corps.

940 Je conseille que notre hôte que voici commence,

car il est des plus enfoncés dans le péché.

Avance, messire hôte, et fais d'abord quelque offrande,

et tu baiseras les reliques, toutes et chacune;

oui, pour un denier, desserre vite ta bourse. »

— « Non, non, (dit l'autre,) que plutôt Christ me maudisse I

Laisse, dit-il, je n'en ferai rien, parbleu I

Tu voudrais me faire baiser tes vieilles chausses,

et me jurer que c'est une relique de saint,

fussent-elles barbouillées par ton fondement ! 950 Mais, par la croix qu'a trouvée Sainte Hélène,

j'aimerais mieux avoir tes couilles dans ma main

au lieu de reliques et de saintetés ;

laisse-les moi couper, je t'aiderai à les porter;

on les enchâssera dans un étron de porc. » Le pardonneur ne répondit pas un mot;

il était si en colère qu'il ne voulut dire mot.

« Allons, (dit notre hôte), je ne veux plus plaisanter davantage avec toi, ni avec aucun homme en colère. » 960 Hais tout aussitôt le digne Chevalier se mit à parler quand il vit que tout le monde riait : « Finissons ceci, car c'en est bien assez ; messire Pardonneur, soyez gai et de mine joyeuse, et vous, messire hôte, qui m'êtes si cher, je vous prie, donnez un baiser au Pardonneur; et, Pardonneur, je te prie, rapproche-toi, et comme avant, rions et plaisantons. » Aussitôt ils s'embrassèrent et la chevauchée reprit son chemin.

Ci finit le Conte du Pardonneur,

Groupe D Conte de la Femme de Batb.

Le Prologue du Conte de la Femme de Bath^

« Expérience, alors que nulle autorité

n'existerait au monde, suffirait bien pour que

je parle, moi, des maux qui sont en mariage.

Car, messeigneurs, depuis qu'ont sonné mes douze ans, 5 grâces à Dieu de qui la vie est éternelle,

j*aî pris mari cinq fois, au porche de Téglise.

Oui, messeigneurs, oui-dà, j'ai eu mes cinq maris.

Et, chacun en son rang, tous furent gens de bien.

Mais je me laissai dire, il n'y a pas longtemps, 10 que puisque Christ alla une fois seulement

aux noces à Cana, ville de Galilée,

par cet exemple même il m'avait enseigné

que je ne me devais marier qu'une fois.

Ecoutez donc aussi quelle verte parole i5 au bord d'un puits Jésus, l'Homme-Dieu, prononça,

en réprobation de la Samaritaine :

« Tu as eu cinq maris, (dit-il à cette femme) •,

et cet homme-là qui te possède aujourd'hui,

il n'est point ton mari ! » Ainsi dit-il sans faute. 20 Ce qu'il a voulu dire par là, je ne le sais,

mais je voudrais savoir pourquoi le cinquième homme

ne fut point un mari pour la Samaritaine.

Combien en mariage pouvait-elle avoir d'hommes ?

Je n'ai encor jamais de ma vie entendu 25 déterminer ce nombre.

On peut épiloguer et gloser haut et bas,

mais ce que sans mentir je sais expressément,

f . Les principales sources du Prologue sont VEpilre de saint Jérôme contre Jovinien et le Roman de la Rose, 2. Saint Jean, IV, 18.

CBAUCIR. 18

272 LES CONTES DE CAmERBVRY,

c'est que Dieu nous a dit : Croissez, multipliez. Ce gentil texte-là je puis bien le comprendre.

30 Et je sais bien aussi qu'il a dit que mon homme doit laisser père et mère et m'emmener chez lui ' ; mais de nombre quelconque il n'a fait mention, que ce soit bigamie ou bien octogamie.

Pourquoi faut- il qu'on vienne en dire vilenie ? ^

35 Prenez le sage roi, Dom Salomon. Eh bien ! des femmes m'est avis qu'il en eut, lui, plus d'une '. Plût à Dieu qu'il me fût à moi-même loisible de tâter du nouveau moitié aussi souvent! Quel don de Dieu' il eut d'avoir toutes ces femmes 1

40 Un tel don nul ne l'a qui respire en ce monde. Ce noble roi, à mon avis. Dieu sait s'il n'eut, en la première nuit, plus d'un joyeux assaut avec chacune d'elles, tant la vie lui fut bonne I Béni soit Dieu que j'aie épousé cinq maris I [Et des plus fins des cinq j'ai fort bien su vider et la bourse d'en bas et mêmement le coffre*. Il n'est clerc accompli que d'écoles diverses, et pratique diverse en maint divers ouvrage, sans point de faute, fait l'ouvrier accompli :

> de cinq maris divers je suis, moi, l'écolière '.]

45 Bienvenu le sixième le jour qu'il s'offrira 1

Parbleu, je ne me veux maintenir toute chaste. Quand mon mari aura passé hors de ce monde % il faudra qu'un chrétien m'épouse incontinent, ,car je suis libre alors, à ce que dit l'apôtre,

50 de prendre selon Dieu le mari qu'il me plaît. . Prendre mari, dit-il, cela n'est point péché ; mieux vaut prendre mari, pour lui, que de brûler''. Que n'importe après tout qu'on dise vilenie de Lamech le maudit et de sa bigamie^?

i. Saint Mathieu, XIX, 5.

Page 1