RÉACTION CONTRE LE LATIN AU XVIH* SIÈCLE
tradition, une réaction contre le latin de collège était inévitable. Déjà, à l'Oratoire, l'obligation de parler latin ne commençait qu'avec les élèves de quatrième. Le catéchisme y était même enseigné en français jusqu'àla seconde. Toutes lesleçons d'histoire étaient données dans notre langue. Le P. de Condren, Lancelot, Bossuet, en rédigeant en français leurs grammaires, prouvent que le latin perdait peu à peu une partie du terrain occupé jusqu'alors. L'usage de cette langue devait être abandonné de plus en plus devant le progrès de l'idiome national ', et se réfugier en quelque sorte chez les humanistes de profession. « Il n'y a presque plus que les docteurs qui sachent bien le latin », disait le chevalier de Méré. Faites toujours parler français l'élève, s'écriait Fleury *, « quelque bien > qu'il sache « le latin, c'est assez qu'il soit occupé à bien parler sans l'appliquer encore à une langue qui ne lui est pas naturelle. • L'antique prépondérance des langues anciennes ne paraissait plus justifiée à une époque où la littérature nationale s'enrichissait tous les ans de quelque nouveau chefd'œuvre. Le xviii" siècle trouva intolérable ce qu'avait supporté le xvii». RoUin, dans le Traité des études *, s'élevait contre la prétention d'interdire aux élèves l'nsage du français , sans vouloir cependant leur défendre de parier quelquefois latin, l'habitude de cette langue étant, dit-il, nécessaire aux futurs
■ Daude ia\j écrivait en 167S : « Je crois qu'il De faut paf négli^ ger d'accoutumer les earanU des leur premier fige à bien parler selon la pureté de I& laogue frauçaise >. Avis pour tinslructkin des mfnnti, p. Si.
' Pleury, op. cit., ch. un.
*Liv. Il, ob. iir.
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étudiants en médecine, en droit, en théologie et en philosophie, sciences qui s'enseignaient en latin. Pluche nous apprend qu'au milieu du xvm* siècle on ne parlait plus latin dans les maisons d'éducation. • Parmi nous, s'écrie-t-il, dans nos meilleurs collèges, soit de séculiers, soit de réguliers, on a enfin reconnu rinconvéûient de parler perpétuellement une langue qu'on ne sait pas, et l'on en a supprimé la coutume '. 1
Cette victoire partielle ne pouvait calmer les revendications de l'esprit nouveau. Tandis que l'éducation des collèges continue à être en quelque sorte toute latine, un siècle se lève fier de l'éclat jeté par la littérature nationale sous Louis XIV, impatient d'initier la jeunesse aux connaissances nouvelles dont le trésor augmente chaque jour ; il va prendre en dégoût un enseignement qui parait borné à l'étude des langues anciennes. Les auteurs de la première moitié du xviii* siècle font ressortir à l'gnvie que le goût du latin • se perd * > ; les < questions les plus savantes, les plus épineuses,les plus abstraites, même celles de la religion ne se traitent plus qu'en français, » et quiconque s'aviserait d'écrire en latin • trouverait à peine des imprimeurs et des lecteurs '. »
' Pluche, Supplément à la mécanique d«s langues, p. 3, 1753.
Le règlement du collège de Cambrai, ea nSS (art. IB), fait ainsi te partage entre le latin et le français : « Les écoliers seront tenus de parler purement la langue françaùe le matin, et Faprélmidi la langue latine. Il j aura des signes pour les deux langues ; les fautes seront punies selon la rigueur néeeesaire <■. V. Durieux, Le collège deCambroi, p. 195.
* Voy. Crouaaz ; Tiaité di l'éducation des enfants, 1722, 2 vol, iD-(2. > Le goilt du latin ee perd, dit-il, beaucoup aujourd'hai n.
' VoJ. Gédoyn : Œuvres diverses, 174S, p. 34-38. — L'abbé Coyer (Plan d'éducation publiifue, 1770, p. 120' faisait observer que le Utia
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Les écrivains de cette époque, craignant d'ennuyer le lecteur, éviteront avec soin toute citation latine, rejetant même cette fleur d'érudition dont parle QuiutOien, sumptaw, ex conversations doctorum tacitatn eruditionern, qui peut donner de l'agrément et de l'autorité au discours '. Condillac pourra, dans son Cours d'études, écrire trois volumes sur l'histoire et la philosophie grecque sans renvoyer une seule fois aux textes anciens, sans nous laisser voir s'il savait un mot de grec : c'est ce que M"" de Staël devait appeler plus tard le pédantisme de la légèreté^ par opposition au pédantisme des savajits.
Ne nous étonnons pas qu'un siècle si délicat, ni rafSné, si empressé à fuir tout ce qui pouvait ralentir l'intérêt d'un ouvrage, où tout écrivain voulant avoir du succès, devait, selon le mot et l'exemple de Voltaire, se donner toute la peine pour n'en laisser aucune au lecteur, ait pris tout à coup en dégoût un système d'éducation paraissant hérissé de latinisme. Il ne voulut pas voir les progrès déjà accomplis par l'Oratoire et Port -Royal dans l'enseignenient des langues anciennes, ni les agréments par lesquels les Jésuites savaient tempérer l'aridité des études classiques. Les grammaires en usage étaient presque partout rédigées en latin ; presque partout maîtres et élèves parlaient latin dans les collèges; presque partout nou seulement la philosophie, mais encore
E'itait soutenu comme langue vivante jusque u vers te milieu du eîècle de Louis XIV. Depuis cette époque, ajoutait-il, il est tellement tombé que toute k tiltërature et les scîeuces, histoire, poésie, mathëmatiques, philosophie, religion ne se Iraileut plus .qu'en trançais ■.
1 Gédoyn, op> cit.