RÉACTION CONTRE LE LATIN AU XVIII» SIÈCLE
et porta à l'ahna mater la. plus cruelle blessure. L'académicien philosophe reproche à l'Université de borner les humanités à savoir < tant bien que mal conipcser en latin i, la rhétorique à ■ étendre une pensée, drconduire et allonger des périodes, • Après avoir ainsi perdu • sept ou huit ans à apprendre des mots ' et à parier sans rien dire », on passe en philosophie. Cette science, ramas de questions subtiles et de discussions stériles, rappelle à d'Alembert les leçons que Molière fait donner au Bourgeois gentilhomme. Ces souvenirs lui aiTachent un cri de douleur, i Je ne puis, dit-il, penser sans regret au temps que j'ai perdu dans mon enfance. C'est à l'usage établi et non pas à mes maîtres, que j'impute cette perte irréparable, et je voudrais que mon expérience pût être utile à ma patrie. Exoriare aUquis- »
Il ne faut pas voir dans ces paroles la simple boutade d'un philosophe mécontent de l'enseignement public comme de toutes les autres institutions de son temps; elles nous donnent une preuve nouvelle du mouvement d'opinion déjà formé contre l'enseignement des collèges. D'Alembert n'avait pas donné le signal de l'attaque. Sa plainte était l'écho retentissant des plaintes que nous avons fait connaître. Nous sommes en 1751, au milieu du siècle. D'Alembert en donnant l'hospitalité de l'Encyclopédie
* Od retrouva fréquemment, au iVHi* siècle, celte accusattoD portée coatre tes éducateurs de n'enseifcaer que des mois — Au XVI' siècle, Erasme et Bacmi recommaudaieut aux maîtres de donner aux choses plus d'importance qu'au mots : Prineipio duplex oamino eidelur rogtiUio, rerum ac verbornm ; vtrtomm prioi; rerum pottor (Erasme). — Vt renim dignUos verborum mltui prxcellit (Elacon).
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BÉAUTION CONTRE LE LATIN AU XVni* SIÈCLE 61
aux critiques formulées avant lui, eo les reiiouvelaut avec plus d'amertume, plus d'aigreur encore, a imprimé un nouvel élau au mouvement de réforme dirigé de tout côté contre l'enseignement secondaire. Il faut entendre Condillac tourner en ridicule les pauvres Universités qui ont tant perdu, dit-il, « de leur considération » ; elles s'obstinent à enseigner des 1 choses frivoles > ; peu « faites pourse corriger », comme tout ce qui est vieux, elles persistent dans leurs routines'.
L'expulsion des Jésuites donna un nouvel élan aux récriminations contre le plan d'études suivi jusqu'alors. Au moment où l'Université pouvait se croire, grâce à leur dispersion, maltresse de l'éducation en France, elle se vit obligée plus que jamais de défendre son enseignement, et en quelque sorte son existence même, contre une nuée d'assaillants l'accusant de routine, attaquant ses méthodes , ses programmes, voulant à tout prix porter la révolution dans les collèges, comme dans les autres branches de l'administration publique. On lui reproche de n'avoir fait aucun progrès, t Presque personne, s'écrie-t-on en 1763, n'a misa exécution le plan de M. RoUin. Où sont les collèges où on apprenne aux enfants la langue française par principes ? Où sont ceux où on leur enseigne suffisamment la géographie, l'histoire, la cliroDologie?...Tou3 se bornent à traduire du latin en
' Condillac ; Cours d'éludés, 1755. t. XV, liv. II, ch, xiv. • Quand dous sortaos des écoles, dit-il, nous uvoqs à oublier bsaacoQp de chaaea frivoles qu'on nous a apprises, à rapprendre des choses utiles qu'on croit noua avoir enseignées, et à étudier les plus nécessaires sur lesquelles on n'a pas songé à doqs donner des leçons, a GondiÛac se montre plus gËvëre encore pour les Congrégfttioiis que pour les llniversiUs.
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63 RÉACTION CONTRE LE LATIN AU XVin» SIÈCLE
français, et du français en latin, à arranger des mots pour en faii'e des vers et à faire tout au plus unecentalne d'ampliâcations latines ou françaises'. » C'est une déclaration de guerre à tout le corps enseignant, c'est une lutte acharnée, générale; elle se poursuivrajusqu'àla Révolution française, et le résultat sera de discréditer d'abord dans l'opinion, de détruire ensuite dans les lois le système d'instruction servant depuis si longtemps à élever la jeunesse. • A. l'époque où les Jésuites quittèrent leurs collèges, dit l'abbé Proyart*. on s'écria de toutes parts que le moment était venu où l'éducation publique, dirigée par les lumières de la philosophie, allait prendre l'essor et s'élever au plus haut degré de perfection. Cette idée fermenta dans certaines tètes et fit des enthousiastes. Bientôt nous vimes éclore les projets d'éducation les plus propres à satisfaire les goûts les plus bizarres. >
Ces projets d'éducation, ces plans bizarres dont parle l'abbé Proyart, commençaient tous par attaq^uer, par rejeter l'ancien système d'études. En 17fS, au lendemain de l'expulsion des Jésuites, un écrivain apprécie de la manière suivante l'enseignement de son temps : « Fabriquer, dit-il, du mauvais latin en prose et en vers, copier et étudier du mot à mot des cahiers que le professeur rougirait de voir imprimés, enfin, soutenir avec grand appareil des thèses où l'on n'entend rien, voila à quoi ces professeurs ennuyés occupent leurs écoliers rebutés '. » De pareils com-
' Lettre où l'on examine quel plan d'études ot> pourrait suivre dans les écoles publiques, 1763.
* De l'éducation publique, 1785, in-12, p. 98.99.
' Essai sur la manière de remplir les places dam les collèges que les Jésuites occupaient ei-devani, 17S3, in-12, p. 17.
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EÉACnOK CONTRK Ui LATIN AU XVIIl» SIÈCLE 63
pliments arrivaient de tons côtés aux anciens maîtres. En 1763, un Doctrinaire, le R. P. Navarre, dans un discours couronné par l'Académie des Jeux Floraux, attaquait hautement le • plan d'études tracé par nos pères ', auquel, diaait-il, le Français avait paru longtemps aussi attaché que < le musulman à sa religion. > Trouvant enfin un appui dans l'opinion devenue favorable aux réformes, et déchargeant en quelque sorte comme un grand poids, depuis longtemps, pesant sur sa conscience, le P. Navarre s'écriait avec enthousiasme ; ■ II nous est enfin permisde frapper lefondement de notre institution littéraire, et de proposer à la France un nouveau plan d'études à l'abri de toute révolution. Que. tout bon philosophe, qui aime sa patrie autant que les lettres, applaudisse à une entreprise aussi utile. Plus instruite "et plus philosophes que nos pères, rallumons le flambeau de la véritable science, qui n'y a jeté encoreque de faibles étincelles '. »
Des voix plus retentissantes que celle du P. Navarre portaient les mêmes plaintes jusqu'aux extrémités de la Fi-ance, Dans la môme année 1763,- La Chalotais. signalait i la mauvaise routine des collèges... Notre éducation, disait-il, se ressent partout de la barbarie (les siècles passés. A l'exception d'un peu de latin, qu'il faut étudier de nouveau si l'on veut faire quelque usage de cette langue, la jeunesse est intéressée à oublier en entrant dans le monde presque tout ce que ses prétendus instituteurs lui ont appris. Est-ce là le fmit que la nation devrait retirer de dix années
' p. Noïarre, Discours gui a remporté le prix par le jugement de FÂcadémie des Jeux Floraux, sur ces paroles : Çuel serait en France le pliin d'éludés le plus avantageux T 1763, in-lî, 72 pages.
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