‹ Les études classiques avant la RévolutionChapitre 30 sur 81 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

t utilitaire

I, Sijaaces étudiées an point de vue utilitaire. — II. Inatmction proFessionnelle. — Systèmes de biforcation.

Nous avons vu l'engouement du xvin* siècle pour les sciences; elles devaient, dans la pensée de beaucoup de réformateurs, remplacer les lettres comme base de l'éducation. Les novateurs avaient fait un pas de plus. L'étude attentive du mouvement pédagogique nous montre que les faveurs de l'opinion se portaient de préférence vers les sciences présentant des avantages immédiatement pratiques. Nous assistons déjà à des tendances très marquées vers ce que nous appelons aujourd'hui l'enseignement utilitaire.

Certes de tout temps on avait eu soin de rappeler aux maîtres que, tout en préparant dans l'élève le lettré, l'homme poli, sachant penser, sachant écrire, l'honnête homme, comme on disait au xvii" siècle, il ne fallait pas oublier de donner, dès le collège, un certain apprentissage de la vie. L'abbé Fleury disait,

„..^L,Cooyk'

316 ENSEIGNEMENT DTIUTAIRE

dans son Traité dea études, que • la jeunesse doit acquérir en son premier Age les connaissances qui doivent servir » plus tard, ou du moins « les principes de ces connaissances. * II voulait la mettre à même de traiter un jour les < affaires les plus communes et les plus ordinaires, qui vont k l'entretien de la vie et au fondement de la société ; > c'est principalement, ajoutait-il, ■ l'ignorance de ces sortes de choses qui fait que plusieurs méprisent les étudiants et les études. » L'abbé Fleury se croyait d'autant plus obligé à réagir contre une éducation trop spéculative, il attachait d'autant plus d'importance à préparer la jeunesse des écoles aux réalités de la vie que la noblesse désertait déjà les campagnes, jugeant indigne d'elle de s'occuper de ses intérêts matériels. Fleury s'élevait contre ces tendances, en donnant une bonne direction aux premières études, • N'est-il pas évident, disait-il, que cette dépendance absolue où les gens d'affaires tiennent leurs maîtres, et cette inapplication qui ruine tant de grandes maisons, vient principalement de l'ignorance des gens de qualité et de leur mauvaise éducation? > Pour que les élèves sortant des écoles ne soient pas étrangers dans le monde où ils doivent vivre, Fleurj' veut que, dès le collège, on leur apprenne ce qu'il appelle l'Éconofnîque, à laquelle il ajoute des notions pratiques de Jurisprudence. Mais Fleury, tout en attachant une grande importance aux connaissances utiles, avait soin de mettre au < premier rang celles qui regardent l'homme en lui-même, et qui servent directement à perfectionner l'âme ou le corps '. » Les réformateurs

1 Voy. Fleury, op. cit., art. 24 et 2S.

ENSEIQNEUENT UTILITAIBE S17

du xvm* siècle ne sentireot pas assez le prix de ce premier fonds d'instruction qui s'attache à former l'homme en général avant de songer k préparer l'homme de tel état, de telle condition ; nous allons les voir regarder avant tout dans l'éducation, dans , l'étude des sciences, le point de vue utilitaire.

Locke avait demandé aux gentilshommes anglais d'apprendre un métier manuel '. Rousseau, qui s'est si souvent inspiré du philosophe anglais, prend soin d'enseigner un état à Emile, pour le mettre à l'abri du besoin, au jour prochain où une crise révolutionnaire viendra lui enlever toute sa fortune *. Rousseau n'aime point la science pour elle-même, mais pour les avantagos qu'on en retire. •: Il ne s'agit pas de savoir ce qui est, disait-il, mais seulement ce qui est utile. > Voilà la grande règle à retenir, t A quoi cela est-il bon, voilà désormais le mot sacré, le mot déterminant de toutes les actions de la vie. > Il faudra sans cesse rappeler ces maximes à Emile qui, de douze à quinze ans, ne doit se conduire que par l'intérêt. Qu'il ne

< Locke, op. cit.. p. 3Ti-3S2, voalait pour les nobles ■ an métier mécanique qai a besoia da trsvùl des mains... Un gentilhomme qui demeure à la campagne devrait e'eiercer an jardinage et à travailler ea bois, comme à la charpeaterie , ou au tour, et appreodre à tenir les livres de comptabilité. »

a ' Noos approchons, avait dit Rousseau, du siècle des rèvotutions. Qui peut noa» répondre de ce que tous deviendrez alors ? Je tieas pour impossible que les grandes monarchies de l'Europe aient encore longtemps k dnrer ; toutes ont brillé et tout état qui brille est snr son déclin. ■ Trente ans plus tard, lorsque les Événements vinrent donner raison k cette étrange prophétie, les seigneurs français qui avaient dû en rire, regrettèrent pcut-Ëtre de ne savoir pas le métier d'Emile. — Un autre auteur s'était ptu aussi à faire ressortir l'importance de connaître un état pour parer aux conps du sort. Voy. Grivel : TAiorie de l'éducation, 1175 et |T83, 3 vol. in-12, t. Il, p. 384 et seq.

..Ccoylc

318 ENSEIGNEUENT UniiTTAIRE

s'avise pas de s'éprendre d'un bel amour pour la science. S'il était tenté de se laisser emporter, par je ne sais quelle vaine curiosité, vers des connaissances ^éculatives; Rousseau s'empresse de le ramener à . la réalité des choses. Il lui représenta la science Techerchée pour elle-même comme une i mer sans fond, sans rives, toute pleine d'écueils • , d'où il est impossible de s'échapper. Un homme épris d'amour pour les connaissances théoriques, séduit par leur charme trompeur, passe de l'une à l'autre sans pouvoir s'arrêter, et rappelle & Rousseau un enfant qui s'amuserait à « amasser des coquilles sur le rivage, commençant par s'en charger, puis tenté par celles qu'il voit encore, en rejeter, en reprendre jusqu'à ce qu'accablé par leur multitude et ne sachant plus que choisir, il finisse par tout rejeter et retourne à vide. »

Tous les écrivains du xvm" siècle ne traitaient pas avec le même dédain que Rousseau le côté spéculatif de la science ; mais la plupart cherchaient avant tout dans l'étude des connaissances humaines les avantages positifs qu'on peut en retirer. Diderot pense ici comme Rousseau. S'il admet que dans l'enseignement il faut t«nir compte de < l'enchaînement naturel d'une science avec les autres, • il s'empresse d'ajouter qu'on doit tenir plus de compte encore de « la raison d'utilité t que présente cette science elle-même'.

■ Aussi Diderot place en tète des sciences à apprendre les maUiématiques (aritbraétiqne, algèbre, géométrie), comme étant pins utiles. Puis venaient la mécanique, l'astronomie, l'iiisloire naturelle, la physique, la chimie et l'analomie.

ENSEiaNEHENT OTIUTAIBE

On le voit, l'instruction utilitaire triomptiait sur toute la ligne. De rinetrucUon utilitaire k l'instruction i^na/fess/onneHe il n'y avait qu'un pas; car, comment rendre la science utile dans l'instruction secondaire, si on ne la diversifie pas selon les différentes situations que les jeunes gens comptent un jour occuper ? Un esprit sage et tempéré, le président Rolland s'étonne, dans son plan d'éducation, de voir tous les élèves • entrer dans la même carrière, suivre le même cours de classes, dans le même nombre d'années, tendre au même genre et au même degré de connaissances'... Les écoles publiques, ajoutait-il, ne sont-elles destinées qu'à former des ecclésiastiques, des magistrats, des médecins et des gens de lettres? Les militaires, les marins, les commerçants, les artistes sont-ils indignes de l'attention du gouvernement? » Le président Rolland concluait en demandant à l'Université d'élargir ses programmes, pour que ses élèves fussent au moins préparés d'une façon générale aux divers états qu'ils devaient embrasser plus tard.

Rien de mieux ; cette réfoiine était juste et facile à obtenir ; mais en formulant ses plaintes, Rolland avait posé un des plus graves problèmes qui puissent être soulevés en fait d'instruction publique, je veux parler de la part à faire à l'enseignement profession-

■ Voltaire écrÎTaît de son cdié à ColleDot, en janvier 1765 : • L'éducation descollËgeset des couvents atoujoura EU naRuvaise, uD ce qa'on y enaeigne la niCuie chose k ceat enfanta qui ODt tous de» talents différents. »

220 ENSEIGNEMENT UTILITAIBE

nel. Faut-il non seulement permettre mais favoriser les études professionnelles, à l'exclusion des études classiques, et si, durant quelque temps, on soumet indistinctement ceux qui ne sont pas certains de leur vocation à l'enseignement littéraire et à l'apprentissage des langues anciennes, à. quelle époque convient-il d'arrêter cette formation commune, pour les appliquer à des connaissances spéciales en rapport avec la carrière qu'ils comptent embrasser un jour ? Grave problème, qui depuis cent ans a produit cliez nous tant d'essais Infructeux, tant d'allers et de retours, et que nous ne pouvons pas nous vanter encore d'avoir résolu à la satisfaction générale.

Le XVIII* siècle ne pouvait pas plus hésiter sur ce point que sur les autres, et ici encore les réformateurs de l'enseignement apportèrent cet esprit d'innovation, cette témérité dont le lecteur a déjà trouvé tant de preuves dans cette étude. Nous ignorons si M, Fortoul avait puisé l'idée de la bifurcation dans les écrivains traitant de l'éducation au dernier siècle ; il aurait trouvé dans leurs ouvrages non le mot mais la chose. Dès 1764, un auteur propose en effet un véritable système de bifurcation consistant à créer, sous le nom d'école < de mœurs, de sciences et de belles-lettres >, une maison d'instruction commune à tous les enfants de six à douze ans. Au-dessus de cet âge ils devaient entrer, selon leur future profession, et rester, jusqu'àdix-huitans, dans l'académie militaire, l'académie magistrale, l'académie financière, l'académie commerçante, l'académie des arts utiles, ou enfin dans l'académie des arts agréables. € Mon désir, disait ce réformateur, est de fonder l'éducation sur la distinction des états, voilà.

„..^L,Coog[c

Page 1