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Mais, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, le corps enseignant mettait du temps à sanctionner les arrêts de l'opinion publique. Au moment où Descartes est battu dans les Académies, il règne encore dans l'Université. En 1751, la thèse de l'abbé de Prades, qui fut un événement, amena la Sorbonne à condamner en quelque sorte le vieux principe de l'école : Nihil est in intellectu quod nonprius fuerit in sensu ', au moment où la philosophie de Locke et de Condillac semblait rendre faveur à cette maxime. Les docteurs, dans leurs sentences, les évêques, dans leurs mandements *, semblaient venger Descartes en condamnant l'abbé de Prades, et l'auteur de la thèse pouvait demander, dans sa défense, depuis quand les idées innées faisaient partie du symbole. Les magistrats pensaient ici comme les théologiens. Lefèvre d'Ormesson poursuivait l'abbé de Prades devant le parlement. D'Aguesseau avait refusé l'impression aux Éléments de la philosophie de Newton, parce que Voltaire, tout acquis au philosophe anglais, y attaquait la physique de Descartes. Il fallut de persévérants efiforts pour arracher au cartésianisme les professeurs de l'Université. Les livres de Pourchot et de Dagou-
choaes depuis ce temps-là t tellement établie, qu'il n'est no trop univereel empire. "
* La tbèse de l'abbé de Prades contenait cette proposition : ■• Ex sensalioTtibus, leu rami ex trvnco, omnea /lominum cogitationes putlulanl. s Un mois auparavant, la mfime proposition HTait ét^ soutenne par un antre bacbelier, celui qui devait être nn jour le cardinal de Brienne.
s L'évêque d'Auierre, Leyis de Caylus, disait dana son mandement contre l'abbé do Prades ; « Noua laisserons à d'autres le soin de venger le célèbre Deacartes et le P. Halebranche, ontragËs et calomniés par la thëfie. >
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ner, les cahiers de Demontempuys, da Guillaume, de Ijoudier, de Bivard, s'inspiraient de Descartes. Le système des idées innées, encore contesté par Dagouner, dès le commencement du xvin" siècle, ne tarda pas à conquérir tous les suffrages. La Sorbonne les défendait contre l'abbé de Prades, et Cochet, dans ses Œuvres de philosophie, ne craignait pas d'affirmer qu'on ne peut nier i l'idée de Dieu, ni les idées innées, sans porter atteinte à la religion et à la morale. > Il est facile, avec le Compendiutnûe Caron, paru en 1770, et avec d'autres ouvrages, de suivre la tradition cartésienne jusqu'en 1782. La Philosophie de Lyon, publiée cette année même, souvent remaniée et corrigée depuis, servit de base à l'enseignement descollèges et des séminaires sous la Restauration ; elle résumait toute la philosophie de Descartes, y compris les idées
Néanmoins, il faut bien reconnaître que la réaction anti-cartésienne, depuis longtemps triomphante au dehors, avait commencé à pénétrer dans l'enceinte des collèges^ quelques années avant la Révolution. En 1784, l'abbé Hauchecome, qui pourtant met le portrait de Descartes ea tête de son traité de philosophie, abandonne nettement le système des idées innées '. Le sensualisme, que l'abbé de Prades avait arboré en pleine Sorbonne, comptait, du temps de l'abbé Hauchecorne, plusieurs disciples dans l'Université de Paris. M" Guyard, professeur à Mazarin, admettait
I ( Idex innatx Cartesii rnillo modo probantur argumenio etntinc b omnibus dertlictx j'acent. Opinio Lockii suaa habet diffiadtatea l non aà omnibus propugnatitr. ■ HaDcbecome, op.. vit., 1784.
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le système de Locke, en y mêlant quelques idées empruntées à Leibnitz. Au collège du Cardinal- Lemoine, M' Lange se déclarait disciple de Condillac et enseignait hardiment que la sensation est l'origine de toutes nos connaissances. Cette doctrine, alors répandue dans la littérature, avait pénétré jusque dans les collèges de l'Oratoire '. Evidemment, certains maîtres de l'Université de Paris subissaient ici l'entraînement général. Le rédacteur des Nouvelles ecclésiastiques poussa un cri d'alarme. « C'est un bruit public depuis quelque temps, dît-il en 1784, et on ne cesse de le répéter partout, que l'enseignement delà philosophie, dans l'Université de Paris, est fort corrompu ; qu'au lieu de prémunir les jeunes gens contre ce débordement d'opinions irréligieuses qui menace le christianisme d'une entière subversion dans le royaume, plusieurs professeurs de cetle école autrefois si célèbre, semblent avoir formé le complot de seconder une si funeste révolution par les mauvais principes qu'ils inspirent à la jeunesse *. » Il feut faire ici la part de la mauvaise humeur du journaliste janséniste. Certains professeurs des collèges de Paris subissaîentévidemment, à l'approche de la Révolution, l'ascendant des idées sensnalistes qui avaient conquis l'opinion publique. Gardons-nous cependant de croire que ces maîtres fussent acquis au matérialisme. Tout en admettant certains principes de Locke et de Condillac, ils restaient fidèles au spiritualisme, défen-
' Voy, Ecei-dces publics de MM. les ÉcoHirs du collège royal des prêtres de l'Oratoire de Tours, etc. Tours, 1181, in-*'.
• Voy. les Nouvelles ecclésiastiques, 1784, p. 62 et eeq., 93, 109, 169 etseq. Voy. aussi Jourdain, op. cit., p. 463.
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daient avec l'Université de Paris l'existence de Dieu, la spiritualité, l'immortalité de l'&me, et tous les grands principes sans lesquels toute philosophie et toute religion croulent par la base. Sous ce rapport, l'ouvrage de l'abbé Hauchecome, paru en 1784, celui de l'abbé Qosse, paru en 1788, témoignent d'une parlaite orthodoxie philosophique.
Le lecteur connaît maintenant les vicissitudes de l'enseignement philosophique dans les collèges, avant la Révolution. Nous avons vu les manuels élémentaires, mis entre les mains des élèves, se perfectionner de jour en jour, les questions subtiles si souvent agitées dans les écoles, faire place à des discussions d'un intérêt plus général. Comme le corps enseignant fut lent à suivre la réaction anti-cartésienne, le sensualisme eut k peine le temps de pénétrer bien avant dans les établissements d'instruction. En 'même temps, les traités de philosophie, sous l'action des attaques ridiculisant l'ancien style de l'école, avaient reçu peu à peu une rédaction plus simple et plus claire, de sorte que cette partie de l'enseignement semblait avoir atteint une perfection relative dans les collèges, au moment même où la philosophie achevait de s'effondrer au dehors.
La direction de l'esprit public n'en laissait pas moins pressentir à bref délai une véritable révolution, ici comme dans toutes les autres branches de l'éducation. L'enseignement à tous les degrés Suit toujours par subir le contre-coup de l'opinion. Laissez mourir la génération dont l'enfance a été bercée dans l'admiration de Descartes, laissez disparaître certains hommes illustres qui ont su rendre hommage à son génie et quelquefois s'inspirer de sa pensée, comme
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Montesquieu, Tm^ot, Rousseau ' lui-même ; attendez que la Kévolution, en balayant l'ancien personnel enseignant, permette au nouveau de proclamer enfin dans les écoles la philosophie de la sensation, le règne de CondiUac sera désormais accepté sans résistance, et Cabanis pourra commencer ainsi un de ses mémoires sur les rapports du physique et du moral : • Citoyens, nous ne sommes pas réduits à prouver que la senslbUité physique est la source de toutes nos idées, et de toutes les habitudes qui constituent l'existence morale de l'homme. •
Là où les fondements mêmes de toute philosophie s'effondraient de toutes parts, comment espérer conserver les formes séculaires dont on aimait à entourer cet enseignement dans les collèges ? Nous avons vu qu'en 1789 la philosophie était encore professée en latin et sous forme scolastique ;mais comment sauver la scolastique, là où Dieu et l'âme humaine avaient tant de peine à se défendre ? On avait beau faire le panégyrique du syllogisme et de l'argumentation aristotélicienne, les novateurs enveloppaient tout l'attirail de l'école dans la condamnation générale du passé. I L'esprit humain semble avoirjetésagourme, disait Diderot. La futilité des études scolastiques est reconnue ; la fureur systématique est tombée. Il n'est plus question d'aristotélisme, de cartésianisme, ni de leibnizianisme. Le goût de la vraie science règne de
* Montesquieu, en pineienrs ci rcoo stances, d&ns ses Lettres Persane», dans la déHnition qu'il donne de la loi, etc., a loné Descartea ou s'est inspiré de sa pensée. On coDnatt l'éloge qu'en a Tait Turgot dans son Discoure sur les progrèa de l'esprit humain. Rousseau, qui dans sa jeunesse avait rencontré plusieurs niattres cartésiens, a plue d'une réminiscenco de Descartes dans la Proreieion de foi du vicaire savoyard.
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toutes parts ; les connaissances en tous genres ont été portées à un très haut degré de perfection. Point de vieilles institutions qui s'opposent à ses vues ; elle a devant elle un champ vaste, un espace libre de tout obstacle sur lequel elle peut édifier à son gré '. » Devant une telle réprobation des études scolastiques, devant ce scepticisme confondant dans un commun dédain aristotélisme, cartésianisme et leibnizianisme, il eût été bien difficile de défendre contre les mépris de l'opinion les traditions de l'école. On continuait sans doute à argumenter en Sorbonne et dans les collèges. Certains esprits persistaient même à. voir dans cet exercice une gymnastique utile pour la formation de l'intelligence. Turgot avait dit : Il n'y a que nous qui sachions raisonner, nous qui avons fait notre licence. Morellet, qui rapporte cette parole dans ses Mémoires, ajoute que l'abbé de Brienne, collègue de Turgot en Sorbonne, étudiait i la théologie comme im Hibernois pour être évêque, et les Mémoires du cardinal de Retz pour être homme d'État. » Les candidats aux grades académiques continueront à argumenter, comme des Hibernois, alors que la foi à ces exercices se perdait chaque jour. L'abbé de La Trémouille et les autres jeunes gens que la Révolution vint surprendre courant la licence, préparaient les mêmes thèses que leurs devanciers ; mais l'opinion se détournait de plus en plus des procédés de l'école. Les cahiers de 1789 nous fournissent la preuve que le clergé lui-même redoutait l'intrusion de la scolastique
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jusque dans le domaine de la théologie '. Vienne la Révolution, et la forme des manuels philosophiques sera changée comme le fond. On ne voudra plus entendre parler de traités rédigés en latin et en un latin scolastique. Si nous en exceptons quelques années de la Restauration, le xix* siècle n'étudiera la philosophie que dans des livres écrits en fonçais. Les anciens manuels latins et scolastiques ne dépasseront guère l'enceinte des séminaires, tant il est difficile de ressusciter les morts.
* PlDfiicure cahiers du clergË, entr'antres celui du clergé de BouiODville {Archnies parlementaire!, i" série, t V. p. 700), Toadrai''nt voir dea tbéologieoa éclairés traiailler u à nu corps de théologie. Ou aurait grand soin d'eu baunir les questions oiteuses et celles de pore controverse scolastique. en se bornant uniquement an dogme, à la morale et ù ta discipline. «