‹ Les études classiques avant la RévolutionChapitre 54 sur 81 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Canses de leurs euccès. — II. Qa« penser deii reproches faits ï leur enaeignemeut. — III. Commeot LU enseîf^aieol le latic — IV. Fidélité des Jésuites aux anciennes méthodes.

L'Université de Paris, dont nous venons de faire connaître la situation pédagogique, n'étendait guère au-delà des murs de la capitale la sphère de son action. En dehors d'elle, les Jésuites, lea Oratoriens, les Doctrinaires, les Bénédictins de Saiot-Maur et d'autres communautés moins importantes dirigeaient à peu près tous les établissements, répandus dans les provinces, qui n'étaient pas confiés au clergé séculier. Il importe de se demander quelle fut l'attitude de ces différents maîtres, en présence du mouvement de réforme qui menaçait de houleverser de fond en comble les anciennes traditions scolaires.

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Les Jésuites n'existaient plua en France comme corps enseignant; ils avaient dû abandonner, en 1762, les cent collèges qu'ils occupaient en France au moment de leur suppression. On sait quelle immense place cette Compagnie avait tenue pendant deux siècles dans l'instruction secondaire. Établie en France, dans quelques collèges, dès le milieu du xvi^ siècle, malgré l'opposition de l'Université^ rappelée plus tard, par Henri lY, dans la capitale d'où elle avait été exclue, elle vit croître sans cesse le nombre et la prospérité de ses établissements. Les élèves fréquentant le collège de Clermont étaient plus de 3,000 en 1651, près de 3,000 en 1675. En 1710, l'institut dirigeait, dans le» diverses contrées de l'Europe, 612 collèges, 157 pensionnats et beaucoup d'universités. Au nombra des étudiants s'ajoutait la qualité. Les plus hautes classes se pressaient dans les établissements des Jésuites, qui eurent la gloire de compter, parmi leurs élèves, des noms immortels dans les armes, l'église, la magistrature, la philosophie, les lettres. II suffit de nommer Descartes, Corneille, Molière, Bossuet. Fléchier, Coadé, Luxembourg, Villars, Lamoignon, Séguier, Héoault, Fontenelle, Montesquieu, Voltaire.

Des raisons multiples contribuèrent à leurs succès. Venus ea France au moment où le protestaotisme menaçait d'y renverser le catholicisme et provoqmait des défections dans tous les rangs de la société, ils offraient toute garantie aux familles demeurées fidèles à l'orthodoxie. Ils surent établir dans leurs coUèges une discipline sévère, également éloignée de l'ancienne licence du Pré aux Clercs, comme des sévérités outrées de Montaigu. La jeunesse aristocratique, habituée jusqu'alors à vivre sans règle et sans

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frein, dut se plier à l'obéissance dans ces internats où elle ne retrouvait plus les complaisances de la famille, ni des précepteura ou des valets dociles aux caprices de leurs maîtres. Les Jésuites, en enlevant ainsi les enfants à leurs parents, pour les façonner à leur guise, sui-ent du moins leur rendre agréable le séjour des collèges, où les ressources attirées par leur crédit leur permettaient de faire circuler l'air et la lumière. I^es divertissements, les jeux, les récréations variées, les exercices du corps venaient distraire les élèves et tempérer lelabeur des études classiques. A la natation, à l'équitatioD, & l'escrime s'ajoutaient là musique vocale et instrumentale, et aussi des leçons de bonne tenue très appréciées dans une société qui attachait tant d'importance k l'élégance des manières. Les élèves étaient constamment tenus en haleine par une éducation habile faisant jouer tous les ressorts de l'émulation, divisant les concurrents en plusieurs camps, donnant aux écoliers d'élite sous le nom de décurions , de préteurs , de censeurs , une espèce d'autorité dans la classe, décorant pompeusement le vainqueur du titre d'împerator, de la magistrature suprême, summo magistratu. produisant enfin tous les talents, soit dans les académies internes, soit daas les solennités publiques.

Au moment où le théâtre de collège venait d'être définitivement abandonné par l'Université de Paris ',

■ Ces représentaUons d'écoliers dont Rollia a pn moatrer le* inconTânienU, 'avaient tronvé grâce auprès de Uossuet, qui, dans ses Mémùiret et réftexiont tur la comédie, dit qu'elles « servent à former ou leur stjrle ou leur action n, qu'en tous cas i> elles leur donnent h la fin de leur année un honnête relâchement. » Elles furent condamnées, comme une perte de temps, en 1688, par na mandement de l'évéqae d'Arras, Mgr de Rochechoiiart.

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on sait quelle importance les Jésuites donnèrent à cet exercice dans leurs maisons d'éducation. Les Pères les plus habiles, les Gaussin, les Petau, les Ceiloi au commencement du xvii" siècle, plus tard les La Rue, les Le Jay, les Porée, les Du Cerceau exercèrent leur muse latine et française à ces tragédies, ces comédies qui attiraient à Louis-le-Grand la société la plus brillante, que Louis XIV en personne honora quel quefofe de sa présence. La danse faisait partie intégrante de ces représentations et il est curieux d'entendre le P. Mambrun, le P. Menestrîer, le P. Le Jay, le P. Jouvancy tracer à la jeunesse les règles des corps de ballet '. En relisant aujourd'hui ces pièces*, ces sujets de ballets où les allusions aux événements du temps étaient enveloppées sous des allégories ingénieuses, où une longue procession de personnages mythologiques était régulièrement chargée d'instruire ou de divertir les spectateurs, nous avons quelque peine à comprendre, — nous qui n'avons plus le même engouement pour ces pastiches littéraires, pour les Grecs et les Romains, — l'espèce d'enivrement où ces représentations jetaient les enfants et les parents. Cet enthousiasme était cependant réel. Les élèves s'attachaient à des établissements où on ne leur laissait pas le temps de s'ennuyer. Ils y trouvaient d'ailleurs la sollicitude constante de maîtres dont la vie entière leur était consacrée et qui, tout en maintenant^ une exacte discipline, savaient tempérer

1 Voy. te P. Le Jay : Biblioiheca rhetorum, t. II, p. Gai-ST9 : De eAoreii dramaticâ. ,

* BoyE»e : L« thiàtre des Jésuites, IBBO, in-B».

) On sait qae les Jésuites, tout en oiaiotenant l'usage du fouet daDS leurs maisons d'éducation, n'appliquaient jamais eux-mêmes cette correction dont était chargé un laïque du dehors.

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la sévérité par l'affection et se frayer le chemin des cœurs.

L'éducation fut donc traitée avec un grand art par les Jésuites. Ils obtinreni; aussi les plus grands succès dans l'instruction proprement dite. Nous n'avons pas l'intention de faire ici un long exposé de leurs méthodes ei de leurs programmes d'enseignement. Il peut être difficile au lecteur, uniquement soucieux de la vérité historique, de se faire une opinion au milieu des contradictions ardentes qui s'élèvent toutes les fois qu'il s'agit de juger un ordre, qui a tenu tiop de place dans nos annales pour ne pas compter des amis enthousiastes comme d'implacables adversaires. A. un moment où l'attention d'une partie de l'opinion est vivement attirée vers les questions d'éducation, on ne pouvait manquer de rencontrer les Jésuites dans un passé où ils tiennent une grande place. On a repris l'examen de leur enseignement, de leurs méthodes; on leur a reproché en particulier d'avoir négligé l'étude du français ', de l'histoire, des sciences, etc. L'illustre Compagnie, qui n'ignore aucune de ses gloires, a fait à ces accusations des réponses dont il n'est que juste de tenir compte *.

< Jonvencj (De rationt discendi et docendi, édit. de 1706, p.26'27), dit dans l'article :De studio lingius vemaailx : n Quamvis prmcipua niagislrorum aoeietatis dUigtntia versari debeai in imguis latina el graca ptnihis cognoscendia , non est neyligtTtda tamen lingua vei-nacula. »

I Voir ta particulier, parmi les dernières publicatione défavorables à l'enseJgnenieDt des Jésuites, Compayré, Hialoire det doclrinet de réducafion, în-B", t. 1, p. 161-ïOS. Le livre du

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AU moment où se préparait, où s'accentuait de plus en plus dans l'opinion le mouvement de réfonne que nous avons fait connaître, les Jésuites avaient eu la bonne fortune, dansla première moitié du xvni» siècle, de compter parmi les maitres de Louis-le-Grand, un homme moins connu comme professeur que les PP. Le Jay, Porée et Tournemine, mais les surpassant de beaucoup, par sa hardiesse, par son esprit d'initiative et de progrès, nous voulons parler du P. Buffier. Dès l'année 1709, il publiait sa Grammaire française ' qui l'emportait en simplicité et en clarté sur les précédentes. En 1713, il faisait paraître sa Géographie universelle, si souvent réimprimée depuis et qui comptait onze éditions en 1781. Il avait déjà mis au jour la Pratique de mémoire artificielle *, précieux résumé d'histoire universelle et de France, vanté par Voltaire lui-même »; pendant un demi siècle elle sei-vit aux leçons d'histoire du collège Louis-le- Grand. Le P. Buffier avait pour maxime qu'il vaut mieux savoir « un peu moins de latin * i et un peu

p. Daniel : Les Jésteite* itutilutews au xvii* et au ztiii* siiek, est une répoDce k M. CompsTrë.

* Grammaire philosophique et pratique lur un plan nouveau. Le P. Buffler, né de parents français en Pologne, en 1661, mourut à Paris en 1737.

* La première édition est de t702. On ne saurait s'étonner que le P. Buffier fasse une part k l'histoire de noire temps dans cet ouTrage, quand on songe aux travaux des PP. Daniel, GriSet, Bougeant, Longueral, Fonleua;, Brnmo; et Bertliier sur l'histoire de France, alors que Rollin, Crevier et Lebeau ne s'étaient occupés qne d'histoire ancienne. — Au ivii' siècle, les Jésuites avaient compté dans leurs rangs les PP. Sîrmond, Labbe et Pctan dont l'abrégé dTiUtoire universelle, Ralionarium lemporum, se trouvèrent entre les mains de Bossuet el de d'Agiiessean,

» Dans son Siècle de Louis XIV.

* Ces paroles sont prises de sa Pratique de mémoire orfifidelle.

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plus d'histoire et de géographie. Il avait contrihué à faire tiiompher ce principe ; aussi pouvait-il écrire avec un certain orgueil : < Le public et la postérité sauront peut-être gré au collège de Louis-le-Grand d'avoir montré sur ce point un exemple qui doit faire honneur à notre temps'. • L'homme qui pouvait tenir ce langage ; — qui dans l'enseignement classique, t au lieu de s'astreindre à retenir par routine des règles sèches, abstraites et rebutantes *, demandait à. l'élève d'en prendre seulement « une idée générale », et de lire ensuite un livre « facile à interprêter pour le style et pour le sujet » ; qui en philosophie, par son Traité des vérités premières^ avait mérité d'inspirer l'école écossaise, comme le reconnaît Thomas Reid, — prouve que la Compagnie à laquelle il appartenait, comptait parmi ses membres des esprits ouverts à tous les progrès. Les Jésuites n'avaient pas encore eu le temps, avant leur dispersion, de donner un grand développement à l'éducation scientiâque dans leurs collèges. Là encore, ils l'ont bien monti'é de nos jours par la part immense faite aux sciences dans leurs écoles spéciales, ils ne pouvaient manquer de marcher avec leur siècle *. Enfin, ils étaient en avance sur les désirs de ce siècle même, par la place qu'ils avaient toujours donnée dans leurs établissements à tous les exercices du corps ^ et à tous les arts d'agré-

> Soumaux ilémealt d'histoire et de géographie à l'usage dei pensionnairei du collège iMuit-le- Grand,

■ Oa sait qae Latsude. qui avait pris le goût de l'astronomie au collège de Lyon, &us leçons da P. Bëraud, voulant répondre à l'assertion de L& Chalotais que les Jésuites n'avaient pas produit de mathèmaticienB, prit plaisir à citer dans la table de son Astronomie les noms de tous les Jésuites astronomes. , * Ignace de Loyola écrivait en 1548 à FrauQois Borgia ; « Pénétrez-

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ment, alors que l'Université paraissait systématiquement les exclure.

Leur easeignement classique proprement dit, la façon dont ils pratiquaient l'étude des langues mortes mérite de nous arrêter. Des documents précis, en particulier le quatrième livre des Constitutions, le Ratio studiorum,, fruit d'une longue expérience, véritable code scolaire, qui, avant d'être mis au jour en 1599, avait été discuté sous la direction d'Acquaviva par les hommes les plus compétents de la Compagnie, le De rations discendi et docendi, du P. Jouvency ', qui, en paraissant en 1692, vint résumer en quelque sorte le genre d'éducation, suivi avec tant d'éclat à Louis-le-Grand, enfin, le Bibliotheca rhetorum du P. Le Jay, nous permettent de reconstituer sur ce point les traditions de l'institut.

Les Jésuites étaient entrés en France au moment où la Renaissance venait de passionner les esprits pour la civilisation antique. Les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome, en apparaissant à un siècle fatigué de scolastique comme l'idéal du goût, transportèrent en quelque sorte l'imagination publique dans le monde païen. Comme l'a fait observer M. Ch. Lenor-

vouB de cette pen»ée qae l'âme et le corps ont tté créés par la main de Dieu ; nous lai devoDS compte de ces deux parties de uotre être et nous ne sommes pas tenus d'affaiblir l'une d'elles pour l'amour du Créateui'. Nons devons aimer le corps dans la mesure où il sut l'aimer. »

< Il faut ; joindre un autre livre de Jouvency : Josephi Juvenclt fandidatui rhetaricci.

mant ', Ronsard, Paui-Émile, Montaigne, Bodin, les poètes, les historiens, les moralistes, les écrlTains politiques du xvi» siècle semblent n'avoir d'admiration et de sympathie que pour la société antérieure au christianisme. La question était alors de mettre à la base de l'éducation les auteurs anciens, auxquels leur perfection même assignait un tel rôle, tout en détoni-nant les esprits de rêver un idéal de civilisation & jamais disparu. Un tel problème n'était pas au-dessus des forces et de l'habileté des nouveaux maîtres. Les Jésuites s'empressèrent d'ouvrir les portes de leurs collèges aux écrivains de la Grèce et de Rome ; mais ils eurent soin de les dépayser en quelque sorte, en les présentant à leurs élèves, moins comme des hommes de tel Heu et de tel temps que comme des modèles impersonnels, appartenant à tous les pays et à tous les âges, dignes d'initier parfont la jeunesse au sentiment du beau et aux règles du goût. Par là, tout en cédant au courant qui emportait la nation vers la littérature ancienne, tout en faisant de cette culture classique elle-même une grande cause de succès pour leur enseignement, tout en faisant, dans les devoirs écrits, d'incessants emprunts à la mythologie, les Jésuites posèrent de fait une digue à cette fièvre d'imitation, à cet enivrement païen qui menaçait d'étoufier la pensée moderne sous les formes antiques, de noyer la civilisation française dans je ne sais quelle idolâtrie du vieux monde.

Les Jésuites, après s'être assurés que leurs élèves s'enrichiraient des dépouilles de la Grèce et de Rome, sans déserter l'idéal chrétien, portèrent tous leurs

< Ch. Lenormant : Etsai) sur finstrucUon publique, p. 199.

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efforts à leur infuser en quelque sorte les sentiments da goût, l'élégance littéraire dont ils leur mettaient en main les modèles. Dans leurs collèges, aux trois claies de grammaire * succédaient les humanités, huntantores litterœ , mot emprunté k Cicèron et auquel les Jésuites semblent avoir donné les premiers sa signification française si vraie et si expressive. L'élève passait ensuite en rhétorique. C'est ici que les maîtres déployaient toutes les ressources de leur art ; c'est ici quil s'agissait de bâtir sur ce sol de l'éloquence, veluti eîoquentiœ solum, préparé par les humanités. Les Jésuites jugeaient impossible de bien apprendre une langue sans s'exercer à l'écrire ; aussi portèrent-ils tous leurs efforts à faire composer leurs élèves en latin et même en grec '. Dans les classes de grammaire, les règles apprises par cœur étaient éclairées et gravées dans l'esprit de l'écolier pai' des thèmes fréquents. Ces devoirs devenaient beaucoup plus importants dans les classes d'humanités où des lettres, des chries, des narrationsj des exordes occupaient une partie du temps.

I Après les trois classes de grammaire : luprana, média, infima classis grammaticx, venaient les humanitéi qui correspondaient à nos deux classes de troisiËme et de seconde. On passait ensuite en rMlorigue et de là eu philosophie, classe qui durait deux et jasqn'à trois ans. (Le Ratio sludiomm, de 1603, dit : Universam pkilosophiam non minus guam triennio prxlegat.] 11 y ayait donc une classe de moins que dans l'organisation actuelie.

» Le grec fut toujours eu honneur dans les collèges des Jésnilea. • Les noms de Viger, de Jonvency, de René Bapin, de Brumoy marquent, dit H. Egger {De rhelUnisme en France), nue tradition de zèle pour les études grecques qnl honore singulièrement la compagnie de Jèsns. * Curandum est ut scribere aliquid norint, disait le Ratio iltidiorum. Jonvency mettait même le grec sadessus du latin : Linguanan cognitio necessaria, pr^seriim graae.

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L'élève a dû sortir des humanités, rompu à tous les exercices de la poésie latine. Maintenant le poète va devenir orateur. La rhétorique où il entre est la classe par excellence qui se charge de le former à la parfaite éloquence : ad perfectam eloguentiam informat. L'étudiant a ici entre les mains et a déjà commencé à voir durant les humanités le traité du P. Cyprien Soarès ', livre qu'Arnaud ne craint pas de recommander dans son plan d'études, bien qu'il soit l'œuvre d'un Jésuite. Dans les différents exercices de composition, comme dans l'explication des auteurs, il trouvera, il fera lui-même l'application de ce code de l'éloquence. Rien de plus varié que ces devoirs écrits. En prose, ce sont des parallèles, des- dialogues, des déclamations, des thèses, des plaidoyers, des panégyriques, des dissertations, des lettres, des imitations d'un chef-i^'œuvre ; en vers, ce sont des églogues, des scènes champêtres, des descriptions, des allégories, des métamorphoses, des chœurs, des élégies, des idylles ; en prose et en vers, ce sont des épigrammes, des scènes dramatiques^ des fables et jusqu'à des emblèmes, des énigmes, des rébus *. Voilà qui ne ressemble guère à la monotonie de notre discours latin. Ah ! c'est qu'il s'agit de former l'élève à toutes les finesses, à toutes les souplesses de la composition latine. Les Jésuites, qui comptèrent

i Le Bibliolkeca rhetorum du P. Le Jay est nn ample traité de rhétorique avec des exemples pour éclairer les règles et les Qgur«s de rhétorique. Le Candidalusrhetorica de ioMvencj (p. iSSetaeq.) ne consacre pas moins de 50 pages rien qu'a la théorie das cliries.

* On peut voir dans le Bibtioiheca rheiorum du P. Le Jay, la Oiéorie et les exemples de tous les différents genres. Noua y trouvons [t. Il, p. G5SJ, un devoir sur ce sujet : Vtrum prmftrenda lit atatura magna an parva.

dans leurs rangs à toutes les époques des esprits ingénieux, tournant à ravir une pièce ou même un poème latin, imitant à s'y méprendre la langue de Cieéron et de Virgile, arrivant quelquefois à une élégance d'expression et de forme donnant le mirage du grand style, les Jésuites eurent toujours à cœur de former leurs élèves à la belle latinité. Es leur présentaient, avant tout, le Btyle de Cieéron comme le grand modèle à suivre : Stylus ex uno fere Cicérone sumendus, disait le Ratio studiorum '.

Cette part prépondérante, faîte aux exercices de composition, laissait néanmoins place à l'explication des auteurs. Les livres grecs et latins, mis entre les mains des élèves, sans être très nombreux *, leur

■ Plus de cent ans plus tard, le P. Le Jay nous montre les Jésuites toujours Sdèles au cul(« de Cieéron : Vixua ett mihi gemper untu TtilHia irutai" omnium a quo germanse ùnctrxque eloquentùi gpeeimen muliiari oportrret : cty'ui in studio laitto ftliciui jn-ocetiiise gratvlari tibi qvi$ posait quanlo propim ad Ciceronem accédai. ^ Op. cit , préface, p. 11. — S'agit-il d'imiterlea aaciena, c'est à Gcéron qu'on s'adreEse. Jouveacj (op. cit., [i. 20-21), conseille de le traduire en rrançais, et avec le texte français de reproduire les expresEione de Cieéron, pour voir ensuite en quoi on a manqué. On peut encore, dit-il, analjfler un passage de Cieéron et s'exercer h. le TÉtablir avec le style du looltre, en ayant soin de faire aprës la comparaison avec l'original.

' Poor le latin, on voyait dans les clasaea de grammaire les épitres de Cieéron, mi?es entre les maies des élèves dès la première classe, les traités de la Vieillesse et de l'Amitié, les élégies, épttres et poèmes d'Ovide, les églogues expurgées de Virgile, le quatrième livre des Géorgiques, le cinquième et le septième de l'Enéide, des Exeerpta de Catulle, TibuUe et Properce. On étudiait, dans les classes dltumanités, les œuvres philosophiques de Cieéron, César, Salluste, Tite Live, Quinte-Curce, l'Enéide de Virgile, moins le quatrième livre, les Odes choisies d'Horace. Cette liste pourrait paraître un peu courte au lecteur ; mais le programme des Jésuites ajoutait : Et horum simtles, ti qui tuni linilei, etc. Régula professoris humanitalii, {' et 9*.

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donnaient une connaissance suffisante des littératures antiques. Les maîtres toujours attentifs à développer le sentiment de In belle latinité, avaient grand soin de faire observer par des remarques, par des comparaisons, l'élégance de la diction '.

Loin de contester aux Jésuites cet art de bien dire, on leur a fait un reproche d'avoir attaché trop d'importance à la forme, aux dépens du fond. Le désir d'éviter le paganisme de la Renaissance les avait conduits, dit-on, à supprimer l'histoire littéraire, à tronquer les auteurs anciens, à faire apprendre à leurs élèves un latin séparé de son origine. L'étude d'une langue ainsi dépourvue de sa base essentielle, séparée de la civilisation où elle a grandi, suspendue en l'air en quelque sorte, présentée par extraits et seulement dans ses chefs-d'œuvre, à une jeunesse moins attentive à l'idée qu'à l'expression, risque de devenir un apprentissage de mots. A voir les Jésuites

1 Le proreBBenr de rhétorique devait veiller avec grand soin à l'élégance de la forme dans la correction des devoirs écrite -. Si quid III arlificio omiorw aul poetico, in eleyantia eultvque sei-monis, in connectenda oralione, in muneris coiicinnondiii... oui aliter peccalum fuerit. De même dans la traduction : Verba pefpendenda eorumque proprietas, umafu», copia, numerus observandut, dit le Ratio studiorum. Il ne faudrait pas croire néaDmoine que les Jésuitee, comme on le leur a reproché, bornasseal l'explication ànoe étade de mots. La règle buiûème trace ainsi la marche qne doit suivre Je professeur de rhétorique : Eiposer le aena du texte ; — faire remarquer ce qui se rapporte à l'art oratoire, au triple point de -vue de l'invention, de la disposition et du style; — donner des exemples, des comparaisons ; ~ citer quelque sentence appuyant la thèse de l'orateur ; éclairer le contexte par l'histoire, la fable, l'éradition. ex omni eruditione ; — faire ressortir enfin la propriété et l'élégance des mois. Le P Jou- . vencj, Sdéle aux prescriptions du Ratio studionim, traçait ainsi les régies de l'explication : l" argutnenlum ; a» txplanalio; 3° rhetorica ; i" erudilia ; S" lalinitas.

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ainsi préoccupés du nombre, de la touraare, de l'harmonie des périodes ', dans la correction dea devoirs comme dans l'explication des auteurs, à les voir favoriser l'usage des cahiers d'expressions, des morceaux choisis, des diaria, des ewcerpta^ à les voir exercer leurs élèves avec tant d'amour à ces compositions en prose ou en vers, qui, dans leur diversité même, avaient pour but de les rompre à toutes les élégances, à toutes les finesses des idiomes anciens, n'est-il pas évident, s'écrle-t-on, que le résultat nécessaire de cette éducation, sinon le but poursuivi, était de rendre l'écolier plus soucieux du mot que de l'idée, de la forme que du fond?

Nous convenons qu'un enseignement qui n'aboutirait qu'à, donner à l'étudiant une certaine habileté de facture, dans l'imitation d'un modèle antique, serait bien loin de présenter l'idéal de l'éducation. Cette espèce de fécondité verbeuse qui met à la disposition de l'élève une abondance de périphrases, comme une provision d'expressions et de tournures, lui permettant par exemple de rendre aniare par amore prosequt, benevolentia complecti, l'habitue trop souvent à sacrifier la précision de la pensée au balancement de la phrase, et suppose plus de mémoire que de jugement. On peut dire avec M. Charles Lenormant *, que les Jésuites, dans leur culte de la forme Cicéronienne, rencontrèrent plus d'une fois et commu-

' On trouTe dana le Bibliolheca rheiorum du P. ï-a Jay, dea nlinéas qai ont pour titre : Cieeronilmx periodi, — Bimeiabres, — Trimembrea, ■ — Quadrimembres, — Ptriodus qiiadrala et rolunda, — De ventalale periodi : in numéro, in verbii, tn clavsulis. — De artt informanda periodi. — De raliont périodes altai cum alUi connectendi,

■Op. du

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niquèrent à leurs élèves cette « élégance brillantée >, cette • facilite redondante > qui sont l'écaeil presque inévitable de quiconque se voue à l'imitation d'une langue morte.

Mais gardons-nous de croire que leur enseignement ne fut qu'une étude de mots. Il suffit de se rappeler dans quels siècles ils brillèrent du plus grand éclat et quels hommes sortirent de leurs collèges, pour sentir l'injustice d'une pareille accusation. Nous avons montré ailleurs comment l'apprentissage d'une langue morte, par le double exercice de l'explication et de la composition, comporte le développement nécessaire de toutes les facultés de l'âme, sans en excepter le jugement. Que, dans ce travail, on fasse, selon ses préférences, une part plus ou moins grande aux leçons de mémoire, qu'on donne même autant ou plus de temps aux devoirs écrits qu'à la traduction orale, le résultat final ne peut être sensiblement différent, et il entraîne nécessairement un certain développement de la raison. Il ne faut pas croire d'ailleurs que les Jésuites n'aient pensé qu'à la mémoire et à l'élégance de la forme. Le mot ecccitetur ingenium revient plus d'une fois dans le Ratio studiorum. S'ils tinrent toujours à donner avec discrétion les connaissances positives, pouvant éclairer l'explication et aider à l'intelligence des auteurs, ils faisaient cependant une part à ce qu'ils nommaient eux-mêmes l'érudition, eruditio '. Kous sommes peut-être mal préparés, vu

■ Cette juste mesure ressort des textes euîvants qui paraissent opposés en apparence : Dans la claeae d'humanités, Erudilio mridicetautTKlttr..., prxlectio eruditionis omamentù levilerinterdum afptrsa Mit. En rhétorique, erucKrtn., , pareîus ad captum dàcipulorum accfrsenda. D'un autre côté lit règle huitième demande an professenr

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le courant d'opinion qui l'emporte en ce moment dans la direction des études, au milieu de l'engouement qui nous pousse à négliger les beautés littéraires pour les curiosités philologiques, à juger impartialement le système d'éducation pratiqué par les corps enseignants avant la Révolution, système qui à force de cultiver le goût, l'art, l'imagination dans l'élève, a marqué l'esprit français d'une empreinte ineffaçable, favorisé l'épanouissement du génie national et préparé toutes les gloires de notre littérature.

Cette éducation toute latine, cette série d'exercices qui, dans leur diversité même, avaient pour but de rompre l'étudiant à toutes les souplesses de la composition et au génie de la langue des Romains obtenaient souvent de merveilleux résultats. Le prince de Condé. élève des Jésuites au collège de Bourges, nous en fournit un illustre exemple. Son éminent historien ' nous le montre, à cinq ans, récitant sans broncher le Credo dans la cérémonie de son baptême, à huit ans, sous les ombragea de Montrond, interpellant les héros de Rome dans leur langue. Dès son entrée au collège, il fut régulièrement soumis aux < thèses du mois », les devoirs écrits de notre temps. Il lisait les auteurs anciens, surtout les historiens *. Un recueil de poésies latines conservé à Chantilly, où on

,^e rbétorique d'éclairer l'eiplication ex omni erudilione. — Du reete les maîtres jésuites pouvaient, sana sortir de leur ordre, fionauUer les travaux et les commentaires da P. Lai^erda sur Virgile, des PP. Abram, de Méroniille, Quartier «ur Czcéron, du P- Saoadon sur Horace, du P. Brumoy sur le tbéAtre des Grecs.

' HUloire des princes de Condi, par Me le duc d'Aumale, t. H, p. 316-350.

) Le P. Pelletier écrit en 1S35 : a Nous advençons eu histoire qui est de longue baleine, en la lecture de laquelle il prend plaisir ; c'est ddc belle école où se font les hommes, n

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retrouve cette variété de rythme, cette aboDdaDce àe figures et d'allusions mythologiques où se complaisaient les Jésuites, dénote chez le jeuue prince une grande habileté de main. Il dit à son père dans la dédicace : • jEtatulavi meam, quœso, intitere, quœ. ut tenera est ac primi vixdum. tyrociniî capcus. » U était en effet très jeune. A onze ans révolus, il faisait sa rhétorique. Toutes les lettres à son père étaient écrites en latin. En 1632, celui-ci ayant pris possession de son gouvernement de Bourgogne, son tils lui adressa une épitre latine qui est un hon exercice de rhétorique : i Je vous consacre, lui dit-il, mes premières armes dans le combat de la rhétorique ; ces essais trouveront grâce devant vous, car ils sont d'un soldat novice et vous causeront quelque plaisir, car Us sont de votre fils. » Il y a dans le recueil telle «pitre latine, sur une querelle de chiens, qui est un chef-d'œuvre d'élégant badinage. La facilité, l'aisance que Gondé montre dans cette correspondance font dire à son historien : c En sortant de rhétorique, M. le Duc maniait le latin comme sa langue propre. > Ce n'est qu'à quinze ans qu'il obtient de son père la permission de lui écrire en français. C'était, observe finement Mf' le duc d'Aumale, t une nuance d'émancipation. > Cette éducation habilement conduite par le P. Pelletier, avait heureusement cultivé toutes les facultés du jeune prince. • C'est en maniant et remaniant de mille manières, dit son historien, cette langue mâle et nerveuse {le latin) ; c'est dans le commerce des immortels écrivains de l'antiquité, que cette brillante intelligence s'ouvrit, acquit la force et la souplesse, devint un puissant instrument de travail. Le résultat fut la culture exquise d'une intelU-

gence d'élite '. • De tels élèves sont l'éternel hoaneur de leurs maîtres.

Le Ratio studiorum avait posé sur des bases solides dès la fin du xvi* siècle l'étude des langues anciennes. Il est heureux que cet enseignement ait été bien organisé dés le début, grâce au mouvement de la Renaissance, car les Jésuites trop attachés à leurs traditions, trop animés de l'esprit de corps pour accepter les méthodes, les livres de leurs rivaux ou de leurs adversaires, n'y apportèrent dans la suite aucune modiâ cation importante. Ils maintinrent l'usage de parler latin dans les classes, de faire expliquer le grec en latin plus longtemps que partout ailleu]^. Ils continuèrent à écrire en latin leurs grammaires, alors que déjà l'Oratoire, Port-Royal et l'Université les rédigeaient en français ; ils ne cessèrent pas de faire une large place à la composition latine, aux vers latins, aux exercices de mémoire, alors que tant d'écrivains demandaient sur ce point une réforme importante.

Cette fidélité au passé, qui les mettait en défiance contre toute innovation ', explique l'ardeur, nous

< Les étndeg littéraires furent conronaées par deni années de philosophie. Ce coors se trouTait alors divisé en logique, éthique, métaphorique , arithmétique , Euelide (géométrie) , les Stniu (trigonométrie), ph^eique. — Grande place fut faite aux exercices physiques, k. la danse, la paume, l'équitation. , 1 Les Jésuites sureot cependant se plier aux convenances sociales. Le Ralio aiudiorum avait prescrit que les tragédies et les comédies seraient très rares et toujonra rédigées ea latin, nonnùt latinas ac rariasimaïf que tous les intermèdes seraient eu

allions dire racharnement, avec lesquels ils combattirent la philosophie cartésienne. Le Ratio studioruni ayant consacré le règne d'Aristote et de la scolastique dans leurs collèges, les Jésuites attaquèrent de toutes leurs forces les tendances opposées qui se faisaient jour au dehors, provoquant la condamnation de Descartes, excluant au besoin de l'ordre les Pères qui lui étaient favorables, allant jusqu'à montrer une préférence pour le sensualisme de Gassendi et de Locke. C'était dépasser la mesure. Les éloges, d'ailleurs tardifs, que l3s PP. Guénard, Porée, du Baudory, etc. ', faisaient de Descartes au xviii» siècle, ne pouvaient réparer l'imprudence d'avoir repoussé les armes que la philosophie nouvelle prêtait aux défenseurs de là religion. La philosophie des Jésuites enfermée dans la scolastique, faisant une part trop restreinte aux études scientifiques, ne jeta pas le même éclat que leur enseignement littéraire. Les ennemis des Jésuites, voyant leur fidélité inébranlable à leurs traditions pédagogiques, leuf reprochaient de rester immobiles dans leurs méthodes et de ne s'être convertis à Descartes que quand Descartes était ahan-

latin, qu'aucun personnage en costume de femme n'y serait introduit. Lei JËanites, aiiiTint l'impulsion de l'Opinion sous Loais liV, introduisirent de» intermèdes Mnçais dans les tragédies ; il y eot des pièces entières en françaie, des parties chantées et même des ballets qai n'avaient pas été pi-évus par le Ratio studiorum. Enfin, on vit piiraltre sur la scène, maia par exception, quelques personnages de femmes. — JoDvencj (op. cit.. p. 74), défend en ces termes l'usage des ballets : d Dalw libentatocus aaltatoribus, quia voluptatem affenmt homine libérait dignam, née inutilem jucentuli exereitationem habent; adde quod drama-^ iica ej'usmodi chorta, muta qiuedam est poesit, erudilo corporit moltt exprimera, guod ociores carminé prostquutùur, »

■ Bouillier : HUtoirt de la p/iiloaopkie cartésienne, 1. 1, ch. irvil.

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donné par tout le xvm* siècle '. Aussi, désespérant de les convertir à leurs projets de réfonne, lia prirent le parti de les supprimer.

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