‹ Les études classiques avant la RévolutionChapitre 57 sur 81 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

OrganisatioD des écoles militaires {

Les étades dans les écoles militaires. ~ Grande part faite i l'éducation physique et aux sciencea. — Engouement pour c«s écolee.

Les programmes que nous venons de faire connaître | nous ont montré dans les corps enseignants, dans les maîtres de l'Université de Paris et les prêtres séculiers, comme dans les membres des congrégations religieuses, des hommes éclairés, étrangers à l'esprit de routine, prêts à donner accès dans leurs collèges à tous les progrès véritables, à toutes les transformations nécessaires. Une circonstance particulière vint accélérer ce mouvement de réforme, et consacrer, d'une façon officielle, l'étude des connaissances nouvelles que l'opinion voulait voir introduire dans le cadre de

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l'enseignement, nous voulons parler de l'établissement des écoles militaires '.

Les compagnies de cadets fondées par Louis XIV en 16^ réoi^aniséeis sous Louis XV en 1726, avaient fait plaee en 1751 à la véritable École militaire, bâtie à Paris, à l'extrémité du Champ-de-Mars et qui devait prendre cinq cents élèves, flls orphelins d'officiers ou jeunes nobles sans fortune. Eu 1776, les élèves de cette école furent dispersés dans douze collèges de province tous confiés & des religieux * s'engageant à recevoir dans chacun, de cinquante à soixante étudiants destinés à l'armée. Le roi se chargeait de les entretenir et payait 700 livres pour chacun. Ces jeunes gens devaient être mêlés aux autres, portaient même costume et recevaient même éducation. Ces diverees maisons, ainsi constituées en écoles militaires, furent en exercice jusqu'à la Révolution française.

L'éducation avait dans toutes un fond commun.

< Le mathématicien Lacroix {Essais svr faiseigntment «n général, ISOS, p. 67-58) dit : ■■ La fondation de8 Écoles mililaires fut une grande expérience poor perfectionner l'enseignement public. Le gouTememeut s'écarta, en faveur des jeunes ëlËves destinés spécialement à la profession des armes , de la routine, et associa l'étude des mathématiques, de la physique, de l'histoire et do la langue maternelle, à celle des langues anciennes, renfermée dans de justes limites. »

' L'ordonnance du 2S mars 1176 confiait Soréze, Tiron, Bebais, Beatimont, Pontlevoy aux Bénédictins, qui plua tard ; ajoutèrent Aazerre ; — Venddme, EfBat, Tonmon aux Oratoriens ; Brlenne, aux Minimes ; Pont- à-Mousson, aux chanoines réguliers de Saint- Sauveur. La Flèche, attribué aux Doctrinaires, fut dans des conditions particulière s. Dans la snite, les meilleurs sujets de ces collèges purent ohtenir des bourses pour l'école militaire de Paris. C'est ce qni permit à Bonaparte, entré u comme éléye du roi ■ chez les Minimes de Bnenne, en 1779, d'arriver à l'écote militaire de Paris, en 1TS4.

L'oi-donnance du 38 mars 1776 ' prescrivait d'enseigner partout t l'écriture, les langues française, latine et allemande, l'iiistoire, la géographie, les mathématiques, le dessin, la danse, la musique, l'escrime en fait d'armes. • Des documents contemporains nous permettent de commenter, de développer ce programme et de bien saisir le caractère de l'instruction que les communautés religieuses devaient donner dans les maisons qui leur étaient confiées. Le comte de Saint-Germain, l'un des rares généraux qui, avec Chevert, aient soutenu l'honneur des armes françaises pendant la guerre de Sept ans, celui-là même qui, comme ministre de la guerre, avait inspiré l'édit de 1776 établissant les écoles militaires, traça de sa main le plan d'éducation qu'il désirait y voir appliquer. Le but , disait-il , étant de former des « corps robustes » , des < esprits éclairés i , des « cœurs honnêtes > , il faut distiguer < la partie physique et la partie morale » dans toute formation.

Voici comment il comprenait l'éducation physique : • Endurcir le tempérament et inspirer le courage qui est peut-être autant une vertu d'éducation qu'un don de la nature. La nourriture doit être saine et frugale, l'habillement large et aisé de manière à ne pas gêner les articulations. Niboucles, ni jarretières, ni cols ; bretelles et mouchoirs simplement noués, La plus grande propreté dans la ténue; 3'habiller,s'équipereux-mêmes; ordre dans les effets, autant que possible pas de service domestique. Jusqu'à l'âge de douze ans, cheveux courts ; après cet âge, coiffure en usage en queue et non en bourse, poudre seulement les dimanches et

1 Titre I", art. 6.

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fêtes. Usage de l'eau froide pour se laver, même les pieds ; bain, si c'est possible : en été, enseignement de la nage. Habituer les élèves à supporter succesaivemeot les rigueurs de la saison, tête nue, peu couverte, promenades fréquentes en tout temps, couchette sans rideaux, une paillasse, un matelas, une seul.e couverture, même en hiver, excepte pour les plus délicats. Les supérieurs ne doivent jamais perdre de vue que ces jeunes gens sont destinés à être gens de guerre. Choisir les jeux tendant à ce but et à les développer de plus en plus. Les études, pouvant concorder avec un peu d'air et de mouvement, ne doivent pas être faites dans des lieux renfermés. Escrime, danse considérées comme récréation '. • C'était un porgramme complet d'éducation physique. Les écrivains qui dans ce siècle avaient réclamé avec tant d'instance la part du corps, qui voulaient établir la gymnastique dans chaque collège pour fortifier, pour aguerrir les jeunes Français, pour les habituer à supporter les intempéries et les fatigues, pour leur donner, selon l'expression de l'abbé Coyer, des muscles d'acier, durent être satisfaits de l'esprit qui animait ces réformes. Ce règlement ne resta pas lettre morte. Toutes les écoles militaires firent une grande part à l'éducation physique. Plusieurs même, comme celle de Sorèze, n'avaient pas attendu l'impulsion du dehors, pour donner un soin particulier aux exercices du corps.

Le programme de l'enseignement intellectuel et moral tracé par le comte de Saint-Germain n'est pas

1 Voir ce programme tiré des arcùives de la gaerre en Montiey (Charles de) : La insliiuiions d'éducation militaire jusgu'ett 1789, t. I, p. 310-220.

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moins intéressant à connaître : i Étude de la religion,

Catéchisme de l'abbé Fleury. Étude de la langue française et de l'allemand, ayant des doniestic[ues de cette nation. Latin, simple intelligence des auteurs classiques. Histoire et géograpliie menées de front. Mathématiques restreintes à ce qu'ils sachent ce qui est nécessaire pour les différentes parties de l'art militaire, dessin, paysage, fortification ; castramétation et topographie militaire. Etude de la morale et de la logique, en écartant toutes les superfluilés métaphysiques. Elever les cœurs par de grands exemples, nourrir leur mémoire. Jamais de punitions corporelles, fonder les récompenses sur l'honneur et sur les distinctions, de manière à faire contracter ce besoin à leur âme '. •

Le cours d'études de l'abbé Batteux, qui ne comprenait pas moins de quarante-huit volumes, fut composé sous les auspices du comte de Saint- Germain, pour aider les écoles militaires à exécuter le plan tracé par le ministre de la guerre. L'abbé Batteux nous apprend lui-même qu'il avait beaucoup réfléchi sur l'éducation de la jeunesse. Il ne fallait pas attendre de lui, ancieo professeur au collège de Lisieux et au collège de Navarre, membre de l'Académie française, qu'il se montrât indifférent à l'étude des langues anciennes. Le lecteur aura cependant remarqué que le comte de Saint-Germain bornait l'enseignement du latin à la I simple intelligence des auteurs classiques ". » L'abbé

' Ibid.

- Le roi, dans les lettres patentes du 7 avril 1764 qui érigeaient le collège de La Flèche en École militaire, s'était montré plaj aFfirmatif sur l'importance de donner aui aspirants à' VéW. militaire un premier fond d'éducation classique : « L'expérience

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Batteux, sans adopter expressément ce principe, ne parle ni de thème, ni de composition dans son plan d'études et-, dès la septième, il met entre les mains dea élèves un i petit abrégé de grammaire avec quelques morceaux de prose latine traduits mot à mot », ainsi qu'une petite grammaire grecque « avec le pater, Vave, le credo en grec, traduits m^t à mot. > On voit là une concession aux idées du siècle et. le désir de conduire rapidement l'élève à l'intelligence des langues mortes, en l'appliquant immédiatementàl'explication des auteurs à l'aide de traductions interlinéaires '.

Il fallait à tout prix trouver le temps de parcourir les autres parties du programme. Une large place est

nous a fait coDoattrs, disait le roi. que les instructions et les exercices qni appartienoeut ï la proression militaire exigent une première éducation commune aux différentes professions ouvertes à la noblesse, et que celle qui ne se rapporte qu'il un seul objet i^st souvent infructueuse ou déplacée, quand elle prévient l'âge ilaoa lequel le caractère et la portée des enfants commencent A se déclarer. Nous avons donc jugé que le cours des études publiques, ilestiné à toute sorte de professions iudistiw:temeot, devait £tre le fondement de l'éducation de ceux qui seraient par nous admis k notre école militaire, comme celui de toutes les autres professions. X Ces paroles remarquables étaient la condamnation de ceux qui déjà étaient partisans, dès l'enfance, de l'éducation professionnelle, aux dépens de l'éducation classique.

< Cependant, l'abbé Batteux, malgré quelques légères concessioDB à l'esprit de réforme, voulait donner aux élèves des écoles mili' taires la même éducation qu'au.T enfants destinés à l'église, à la magistrature et au barreau. Il affirme même qu'il s'est inspiré, dans son cours, du plan de l'Université de Paris « qui doit être, dit-il, la règle et le modèle ; car il faut bien se garder de croire que de tant d'hommes excellents que cette Université a produits, aucun n'nitvu la vraie route et qu'il j a. beaucoup à changer dansi la pratique actuelle d'enseignement. » V. dans le Cours d'étudea le vol, intitulé ; Principes de métaphysique et de morale, à l'usage des élèves de l'école royale militaire, 1780. Ce volume, p. 11-16, coatient le résumé du cours de l'abbé Batteux.

faite par l'abbé Batteux à l'étude du français ', au point qu'aujourd'hui même le programme qu'il trace à ce sujet pourrait nous satisfaire. L'histoire ancienne, l'histoire romaine, l'histoire de France y sont enseignées. IjCS diverses sciences font partie du cours de philosophie. La philosophie elle-même y est professée en français, et selon le désir du comte de Saint-Germain, on se borne à exposer la logique et la morale, écartant les recherches métaphysiques et toute foiine Bcolastique *.

Le lecteur peut embrasser maintenant dans ses grandes lignes l'enseignement donnée dans les écoles militaires : grande importance accordée à l'éducation physique, le latin appris de manière à mettre l'élève en état de comprendre cette langue plutôt que de l'écrire, la philosophie réduite à la morale et à la logique, le temps gagné par cette méthode plus courte employé

< Dëb ta eeptiëme, grammaire TrançaiEC et Tables âe La Fontaine qn'oD continue à voir eD sixième, aveu « dea principea abrégés dt littérature », lesquels sont développés dans les uutres classes. Eu cinquième, << poésie pastorale et didactique avec dea morceaui choisis de nos poètes français. » En quatrième •> de la satire et d« la poésie lyrique, avec des morceaux choisis de nos poètes fraudais. » En troisième, " de la poésie dramatique eu général, delà tragédie, de la comédie en particulier, avec des morceaux de Corneille, de Racine, de Uolière. » En seconde, « de la poésie épique, avec des morceaui de la Henriade et du Lutrin, suivis de l'Art poétique de Despréaui. » En rhétorique, « des genres en prose, avec des morceaux choisis de Fléchier, de Bossuet, de Bouriialoae. ■ Le Cour; d'études de l'abbé Batteux fut rédigé avec une précipitation qui nuisit à son succès. Il comprenait 56 volumes qui, à l'exception de trois ou quatre, furent tous publiés, de 1776 à 1777.

1 Cependant les auteurs du Cours iTéttiâes se crurent obligéi de composer un volume, sous le nom Spécimen mtthodi ttJutlBi- Hem, pour les élèves qui voudraient s'initier à la méthode ccolu-

à l'étude de la géographie, de l'histoire, des langues vivantes, des arts d'agrément, voilà le programme suivi dans les maisons chargées de former la jeunesse se destinant aux armes. Comme ce genre d'éducation était dans les goûts du temps et dans le courant des réformes demandées par l'opinion ; comme, d'autre part, la diversité même des maîtres appelés à la donner établissait entr'eux une rivalité heureuse où le zèle était encore stimulé par la concurrence ; comme tous les ans des inspecteurs royaux venaient visiter ces collèges et adressaient un rapport au ministre de la guerre, le succès dû à tant de causes diverses fut très grand et la vogue plus grande encore.

Ces douze écoles militaires répandues dans les provinces, portant jusque dans les .campagnes les plus reculées la renommée de leur enseignement et l'écho de leurs fêtes, allaient allumer dans une foule de familles le désir d'y envoyer leurs entants. Un auteur contemporain s'étonne qu'à une époque où on ne parle que d'humaniié et de bienfaisance, il y ait dans les esprits de tels engouements militaires et de si belliqueux entliousiasmes. « La grande ambition du roturier, dit-il, c'est de voir son fils figurer en uniforme à côté du fils noble. • Ce genre d'éducation a tant de succès qu'une foule d'établissements d'instruction s'empressent de l'adopter. • Combien de collèges, ajoute l'abbé Proyart, se piquent d'être les émules des écoles militaires et ressemblent moins à des maisons paisibles d'éducation qu'à des citadelles et à des places d'armes I Le ton des élèves, les exercices auxquels on les applique, les connaissances qu'on leur donne et jusqu'aux habits qu'ils portent, tout est militaire dans ces maisons, excepté la rigueur de la

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discipline. » Tandis que les vocations pour le recrutement du clergé et de diverses fonctions publiques commencent à manquer, le roi est obligé < d'écarter par de nouveaux règlements ' la multitude importune qui s'agite » pour pénétrer dans le service des armées. Les moindres emplois étant brigués avant qu'ils vaquent, la guerre la plus désastreuse ne ferait pas assez de vides pour donner place aux demandeurs, et encore • derrière ces légions d'expectants, je découvre, dit l'abbé Proyart, une génération nouvelle qui soupire pour la même profession -. » Cet enthousiasme guerrier facilitait la tâche des communautés religieuses chargées des écoles militaires. En 1787, elles ne comptaient pas moins de deux mille sept cent quatre-vingt-quinze élèves ' dans les douze maisons qui leur avaient été confiées par le roi. De tous ces

I AUnsion à Tédit par lequel Louis XVI, en 1781 , te comte de SËgur 'ttaot miDJatré de la guerre, readit plus rigoureuse l'exigeace des preuves de noblesse poiirarriver anx grades supérieurs dans l'armée.

' Projarl, De l'éducation publique, p. I0B-U2,

' V, MonUey, op. cil., p. 243-245. Ce chiffre se décompose ainsi : 222 élèves à Beaumont, iS6 k La Flèche, 101 à Tirou, 271 fi Vendâtoe, 210 à Pont-Levoy, iH à Soréze, 289 à Tournon, 150 h Eftlat, 153 h AuTerre, 205 à Rebais. 98 & Brienne, 206 h PoaU- MoussoD. De n7S à I7S7, ces écoles avaient douué l'éducatioa à 2,381 Élèves, dont 1,592 gentils-hommes, parmi lesquels 789 pensionnaires du roi. Les inspecteurs, dont les rapports nous fournissent ces chiffre», se montrent guelquetoi» sévères. Le rappori de 1787 accuse l'école tenue par les bénédiclias, à Bebais. d'être moins un collège qu'une mauvaise académie de musique, de dessin et d'eacriine. Les oratoriens, loués à Tournon, sont accusés d'éLre faibles à Vendôme et de laisser, i EfBat, les n études d'agrÉment » prendre u le dessus sur les études sérieuses. » L'école Ue Poat-à- Mousson, tenue parles chanoines réguliers de Saint-Sauveur, emporte tous les éloges : ii collège parfait sous tous les rapports, le meilleur de tous, » dit t'inspecûur.

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collèges, les plus importants étaient celui de La Flèche, tenu par les Doctrinaires, et celui de Sorèze, dirigé par les Bénédictins de Saint-Maur.

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