‹ Les études classiques avant la RévolutionChapitre 58 sur 81 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Enseignement des Doctrinaires. ~ La Flèche

Professeurs illustres que compta cette congrégation. — L'easeignement des Doctrinaires h La Flèche.

La Flèche qui avait été, de 1764 à 1776, une école préparatoire à l'école militaire de Paris', vit ses élèves dispersés dans les onze pensionnats créés par l'ordonnance de 1776. Cette maison n'en continua pas moins à exister et elle fut, dès cette époque, confiée aux Doctrinaires. Ces religieux avaient mission d'y former les élèves qui, envoyés tout d'abord dans les écoles militaires, déclaraient renoncer à l'armée et étaient alors reçus à La Flèche, pour se préparer à entrer dans le clergé ou dans la magistrature. Ils devaient suivre les règlements des écoles militaires ; ils s'engageaient à donner un enseignement littéraire complet, à établir des cours d'allemand, d'anglais, d'italien, de mathématiques, de physique expérimentale, de dessin, de danse, d'escrime, de droit naturel et de droit public.

1 Le collège de La t'IËche, après l'expulsion des Jésuites, fut conQè, de 1762 à (764, à des prêtres séculiers qui continuèrent à le (diriger de 1764 à 1776, comme école militaire. A partir de 1776, le collège fut dirigé par tes Doctrinaires qni avaient été fondés par César de Bus, dans le comtat VeaaiasiD, vers la Sd du xvi' siècle.

„..^L,Coog[c

Les Doctrinaires, tenant des collèges en France depuis un siècle et demi, avaient des tiommes capables d'accomplir avec éclat la mission qui leur était confiée. Cette communauté avait toujours gardé honorablement son rang entre les Oratoriens et les Jésuites. Au milieu du xvii= siècle, elle avait compté parmi ses membres Fléchier qui, pendant douze ans, fit partie de la congrégation ' et enseigna successivement à Tarascon, à Draguignan et à Narbonne. Les travaux de Fléchier. correspondant à cette période, nous montrent en lui un humaniste consommé, un professeur pour qui la langue de Cicéron et de Virgile n'avait pas de secrets, prononçant, devant les États du Languedoc réunis à Narbonne et aux applaudissements universels, nn discours latin sur le rétablissement de lassante du roi *, exerçant sa muse latine dans des drames, des poèmes, des fantaisies littéraires, prenant quelque part la défense del'araignée : pro aranea, comme d'autres faisaient l'apologie de la fièvre, et au besoin, se moquant agréablement dans sa Declamatîo inpseudo-laiinos, de ceux que Boileau allait appeler les singes modernes de la latinité ancienne, gardant enfin, même quand il aura quitté les Doctrinaires pour produire son talent sur le grand théâtre de Paris, un tel besoin de rimailler que c'est en vers latins qu'il paiera sa joyeuse entrée à l'hôtel de Rambouillet, en vers latins qu'il célébrera la paix des Pyrénées, la naissance du Dauphin, le fameux carrousel donné par Louis XIV en l'honneur de M"» de La Vallière, par les vers latins enfin qu'il réussira à gagner les

■ Fléchier entré chez lea Doctrinaires, à l'Age de 15 ans, en 1647, et en sortit en 1659.

' De realilula régis valeludine, oraiio grotulatoria.

...^L.Coogk

ENSEIGNEUENT DES DOCTRINAIRES 441

faveurs royales '. Il n'est pas probable que les Doctrinaires aient compté beaucoup de maîtres aussi brillants que Méchier ; cependant cette congrégation eut toujours des professeurs distingués. Parmi eux, Torné. futur évêque constitutionnel du Cher, s'était fait une réputation au xvm« siècle et, au mois d'avril 1793, il ne craignit pas de rendre un juste hommage à ses anciens confrères, à la tribune de la législative. Raymond-Dominique Ferlus, qui devait diriger avec éclat l'école de Sorèze * au commencement de notre siècle, avait d'abord enseigné comme Doctrinaire à. Brives, à La Flèche, à Périgueux, à Toulouse et à Bordeaux, où il eut pour élève Martignac. Joubert resta de quatorze à vingt-deux ans, à la fois comme maître et comme élève, chez les Doctrinaires de Toulouse qu'il quitta en 1776. Au moment de la Révolution, Royer-Coilard, qui avait étudié chez les Doctrittaires, professait comme simple laïque dans un de leurs collèges. Enfin, le P. Corbin s'était acquis une véritable célébrité dans la direction du collège de La Flèche.

Néanmoins , le plan d'études inauguré par les Doctrinaires dès leur entrée dans cette maison, en 1776, fut vivement attaqué par un professeur émérite

' Chapelain avait rait inscrire l'abbé Piéchier sur la liste des pCDsionnaires du roi comme » un bon poète latin, •• comme Ëcrivant « galamment en latjn. » On Bail que dans ce siècle Huet hisait à 80 ans de très bons vers latins. V. Hialaire de Fliekier, par l'abbé Delacroii, 1883, 2 vol. in-12; La jeunesse de Fléckier, par l'abbé Fabre, 1882, 2 vol. \a-%'.

* Lu très brillant proresseur de littéruture b. Sorèze, le P. D. Cavaille, avait également enseigné comme Doctrinaire i, HoisMC, à Toulouse et à Brives, avant la Eévolution.

442 ENBEiaNEHENT DES DOCTRINAIRES

de rUnivemté de Paris*. Ce programme, rédigé en latin, comprenait sis parties distinctes auxquelles on devait appliquer les élèves depuis la sixième jusqu'à la rhétorique inclusivement. On y traitait de relîgione — de re litteraria — de morali disciplina — de naturali historia — de historia politîca, religion, littérature, morale, histoire naturelle, histoire politique. Sous le nom d'histoire politique, on avait rangé des connaissances diverses et un peu disparates, le blason en sixième, les médailles et la chronologie en cinquième, la sphère appropriée à la géographie {sphera geographiœ accomodata) en quatrième, l'histoire et la géographie ancienne en troisième, l'histoire et la géographie romaine en seconde, l'histoire des empereurs en rhétorique, enfin l'histoire de France en philosophie '. Il y avait dans cette distribution des matières une certaine confusion dont s'autorisa le censeur anonyme pour frapper tout le plan d'études d'une même condamnation : i C'est, disait-il, un mélange d'auteurs classiques, de réflexions morales. physiques même, d'histoire naturelle, de politique, des histoires anciennes et modernes avec de la géographie. Tout cela distribué par portions pour chacune des classes depuis la sixième jusqu'à lu. philosophie. • Le même écrivain était très scandalisé de ne voir ni le thème, ni les vers latins nomméî^ dans ce programme*. Enfin, il se refusait absolument

' Leitn d'un profesaevr émérile dt tUnivertilé de Paris, *i l'iducalion publique, 1777, attribuée A l'abbé Leroy, qui cite, p. 28 300, le programme de La Flèche.

* Nooarum ntonarchiarum historia, historia gallica.

' <• Fait-on quelques thËmes, quelques yerf, j'en dOute. Il n

D,^,:,z.6L.G00gk

ENSEIGNEMENT DBS D0CTHINAIRE9 443

à voir un cours de philosophie dans • cet amas de matières hétérogènes • n'offrant entr'elles aucune cohérence. < Quoi, disait-il, point de logique, point de métaphysique, une morale informe ! Les Pères sont-ils intimidés ou séduits, comme à Sorèze' et en bien d'autres endroits, par les déclamations insidieuses de nos soi-disant philosophes qui en veulent à la philosophie de nos collèges », qui détestent < la scolastique > à laquelle on devrait pardonner certains abus, à cause de l'habitude qu'elle fait contracter aux élèves de mettre de la » précision » dans le raisonnement, de < suivre les preuves », de « les peser », de " les examiner à fond? > Les amis de la tradition avaient beau protester sur ce point comme sur tant d'autres, l'opinion publique avait horreur de la forme scolastique et ne voulait voir que la morale dans la philosophie. Nous avons vu plus haut le comte de Saint-Germain demander aux directeurs des écoles militaires d'écarter s toutes les superfluités métaphysiques. » Il fut trop bien obéi. Tandis que l'Université de Paris maintenait fermement trois parties dans son cours de philosophie : logique, métaphysique et morale, les Pères de La Flèche n'enseignaient guère que la morale, et encore dans ces leçons faisaient-ils la principale part aux devoirs de l'homme en société, qu'ils avaient soin de compléter par un cours de droit

paraît que c'est là mener des classes bien lestement. » Lettre d'un professeur émérite, etc., p. 296. lin contemporain, élève de La Flèche (cité par Jules Clere : Histoire de l'écolt de La Flèche, p. 229), curait pa rassurer sur ce point l'adTersalre des Doctrinaires, en lui apprenant qu'on y donnait une part prépondérante an latin, et qu'on y fatFait «. des thèmes et des rersions b coup de rudiments et de dictionnaires, et des vers latins & l'aide du pro-

„..^L,Coog[c

444 ENSEiaNEHËNT DES DOCTRINAIRES

naturel et de droit public : j»Hncipiajuris naturaîis. politici et civilîs.

Bien que le plan d'études adopté à La Flèche présentât certaines lacunes et certains défauts, peutôtre à. cause de ces défauts mêmes, les Doctrinaires y obtinrent un grand succès. La part faite aux sciences, à la langue française ', aux langues vivantes, le cours de morale civique, la protection du roi, la vogue des écoles militaires, enfin, disons-le, levaient de quelques hommes éminents qui furent mis à la tête de cet établissement, tout sembla concourir à donner un grand éclat à l'école de La Flèche et à lui attirer un grand nombre d'élèves. Le chevalier de Reynaud,^qui vint l'inspecter en 1786, écrivait dans son rapport : « Le collège royal de La Flèche est confié à MM. les prêtres de la Doctrine chrétienne qui réunissent tout le zèle et tous les talents qu'on peut désirer pour l'éducation. La réputation de cette maison est si bien établie qu'elle est devenue la plus nombreuse, et sans quil y ait les mêmes inconvénients qu'ailleurs; car les enfants y sont parfaitement instruits et fort bien tenus, t L'année suivante, le même inspecteur qui se montrait sévère pour d'autres écoles militaires, disait

1 Un contemporain, élève de La Flèche [Jnlea Clere, iWrf), nous apprend que pour l'enseignement du français on suivit à La Flèche le Cours d'études de l'abbé Batteai. On faisait dans les hantes classes des compositions frauçaisea. » Cette partie de l'initruction était soignée ea rhétorique avec autant de zèle que de goût. • — Qamt aux sciences, le cours de malhématiques, qui avait un professeur spécial, avait deux divisions. Le programme d'histoire naturelle {naturaîis hiiloriaj comprenait, en 6° les insectes, en 5* les oiseaux et les poissons, en i' les animsui, en 3" les mélaui, en seconde les arts, en rhélorique gvid arles tocietati conférant, — en philosophie : la i" année, tellwi^ historia naturaîis; la seconde, naluralù historia cali.

ENSEIGNEMENT DES DOCTRTNAIBES 445

de La Flèche : • Collège excellent, études supérieures, trop d'élèves à la fois. Perte irréparable dans le père Corbin, Son successeur, le père Villars, homme distingué, mais n'a pas assez de nerf pour contenir 50 et quelques Doctrinaires et plus de 400 élèves; 50 élèves du roi, 320 pensionnaires dont 153 gentilshommes, 116 externes dont 4 gentilshommes, total : 486 '. •

Le P. Corbin, dont le départ de La Flèche fut, au témoignage du chevalier de Reynaud, une perte irréparable pour ce collège , l'avait dirigé avec éclat pendant dix ans. Les succès qu'il y avait obtenus, le retentissement d'un livre qu'il venait de composer sur l'enseignement le firent choisir par le roi comme précepteur du Dauphin', Le titre seul de son ouvrage : Traité d'éducation civile, morale et religieuse ^, indique un homme dans le courant d'idées de son siècle. Les écrivains, qui publient de nos jours des traités de pédagogie, consulteraient utilement le livre du P. Corbin. Ils y trouveraient agitées la plupart des questions qui nous occupent, ils y verraient un Doctrinaire s'efforçant de former l'homme dans l'enfant, faisant en psychologue l'analyse des facultés de l'âme, parlant de la culture des sens, de la sensibilité morale , de l'éducation de la raison , comme on en parlait au xvm* siècle, comme on en

1 V. Montzej, op. cit., p. 240, £i3-245. Dans les lettres patentes du 28 juin 1178, le roi disait : n La eatiefactioa que nous avons da lite avec leqaet les prêtres de la Doctrine chrétienne s'appliquent à l'ëdncation de la jeunesse et au progrès des études, uotammeat dans notre collège de La Flèche, etc, <•

* C'était le premier Daaphin, fils (ûné de Louis XVI, né le il octobre 17B1, mort te ( juin 11S9.

) Para en 1187 et 17S8, iD-12, 479 p.

446 ENSEIONEUENT DES DOCTRINAIBES

parle de nos jours, consacrant enfin toute une partie de son ouvrage à. < Thomme en société > , et à ce sujet traitant de la société en général, du droit, de la propriété, de la ici, des devoirs de l'homme envers ses semblables, de ses devoirs sociaux, des différentes formes de gouvernement, des différeots ordres de l'État, du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, en un mot de tout ce qu'on appelle aujourd'hui l'instruction civique, et cela avec la méthode la plus rigoureuse et la plus grande étendue. Il est vrai qu'un grand souffle moral circule dans ce livre, et que le savant Doctrinaire consacre toute la troisième et dernière partie à exposer les devoirs de l'homme envei-s Dieu ',

' Cette congrégation comprenait en France Iroia provinces. D'après M. Cbéruel (Diclionnaire historique des insUlutions), les Doctrinaires auraient compté sept maisons et dix coUègpa dans la province d'Avignon, trois collèges et quatre maisona dans celle de France ou de Paria, quatre maisons et treize collèges dans celle de Toulouse.

DM„z.aL,G00gIc

ËNSEIQNEHENT DES BÉNÉDIOTINS CHAPITRE Il[

Enseignemeiit des Bénédictins de SuBt-Hniir

1. Plan hardi de» Bénédictins de Saint-Maur. ~ Leurs Écoles militaires. — II. Comment iEs hâtaient l'étude du latiD. — L'enseignement spécial à Sorèze. — 111. Les antres parties de l'éducation en rapport avec les idées du siècle. — IV. ArU d'agrément et culte des ^belles manières. — V. Enaeignemeut encyclopédique. — Splendeur des exercices publics. — VI. Ombre à ce tableau.

La célébrité de La Flèche fut encore surpassée par celle de Sorèze, l'une des sis écoles militaires dirigées par les Bénédictins de Saint-Maur. Les immenses travaux exécutés par cette congrégation dans toutes les branches des connaissances humaines ont eu tant d'éclat et lui ont valu tant de gloire, qu'on s'est peu occupé de faire ressortir son rôle dans l'éducation de la jeunesse. Nul n'ignore les noms des Mabillon, des Montfaucon, des Sainte-Marthe et de tant d'autres savants qu'a comptés cet ordre illustre, mais on connaît peu les instituteui's qu'il a fournis aux établissements d'instruction secondaire. Le rôle de ces derniei-s fut cependant considérable dans la seconde moitié du xviii« siècle. La congrégation de Saint-Maur, en appliquant à l'enseignement quelques-uns de ses membres, ne faisait que renouer la chaîne de la tradition et suivre les exemples de ces moines du Moyen Age qui,

„..^L,Coogk

448 RNSEIQNEHBNT DES BÉNÉDICTINS

du VI* au xii'siècle, avaient rendu sicélèbresles écoles bénédictines. Il appartenait à cet ordre, rameau plein de sève hanté sur un tronc plusieurs lois séculaire,de faire revivre les traditions du passé et de mener de front l'enseignement de la jeunesse avec les grands travaux qui ont immortalisé son nom '. Cette tâche était réservée au prieur dom Fougeras, qui, en 1759, avait fait adopter pour Sorèze, dans le chapitre général des Bénédictins réunis à Marmoutiers, un plan éton nant de conception et de hardiesse.

Le moment paraissait favorable pour tenter une grande expérience. Les questions d'éducation étaient agitées au dehors avec une ardeur fébrile, que vinrent encore accroître ï Emile de Rousseau et l'expulsion des Jésuites, en 1763. La déclaration du 28 mars 1776. qui créait les écoles militaires, avait confié aux bénédictins la direction de six d'entre elles, savoir: Sorèze. Pontlevoy, Tiron, Rebais, Beaumont et ensuite Auxerre. A cette époque, Saint-Maur tenait environ trente écoles secondaires *. Quelques mois plus tard, la déclaration du 31 octobre 1776 ' avait marqué hau-

> Drtaa le chapitre tenu en 1636, il fat eiprescément décidé que pour reprendre les antiques traditious de l'ordre : Propler aniiqaam ordinis consuetudinem, un certain Dombre de maisans de la congrégation aéraient consacrées k l'éducation de la jeuneaBe. Ce décret ne resta pas lettre morte. Une requête de l'évéque de Blois nous apprend qu'en 1733 » le collège de Pont-Levoy servait à l'éducation de plus de 200 geatilstioiiimes de toutes les pro-

* C'est le chiffra donné par M, Silvy, qni en a fait le relevé, dans sa brochure : Iles colUgca en France avant la RévoluHon, p, 1,

» " Toujours auimé, diBait le roi, du désir de perfectionner l'éducation de la jeunesse de notre royaume, nous nous somoieB fait rendre compte de l'état des collèges qui existent actuellement et nous avons reconnu qu'il était indispensable pour In bien de nos sujets de confier h des congrégations une parUe do ceaz dt

j L,C oogk

tement ^a, confiance du roi dans les lumières de cette congrégation et modifié même sa règle, pour lui taciliter l'accomplissement de sa mission. Il fallait justifier ces espérances. Du reste, cet ordre n'avait pas attendu la faveur royale pour inaugurer à Sorèze un enseignement qui jeta le plus grand éclat, et valiit à ce collège une réputation qui s'est conservée jusqu'à nos jours. Aussi, c'est là ' (et des documents précis nous permettent de le faire), ainsi qu'à Pontievoy, qu'il convient d'étudier le système d'éducation des Bénédictins de Saint-Maur.

ces étabtiflsemenbi qai ne sont pas desaerria par l'Université. Parmi colles que doub avons réeoia |de charger d'one foaction aussi importante, la cougrégatlon de Saint-Maur noua a paru mériter an des premiers rangs par le nombre et le talent des sajets qui la composent. » Cette déclaration est reproduite par le président Rolland : Hecueii de piuiieuri ouvrages.

' Notre principale source d'informations a ét6 Ica Exercices publies des élève» de l'école royale de Sorèze, imprimés tous les uns, en un volume in-t», de 100 pages enTiron, pour servir comme de programme aux exercices de la distribution des prix. Ces Exercices, dont la publication s'est continuée jusque dans notre siècle, et qui n'existent k la Bibliothèque nationale qu'A, partir de ITSi, ont él^ conservés à [l'école de Sorèze à partir de 1764. .Nous avons pn les y compulser. Un passage des Erereices de 1764 où il est dit [p. 24) : ■ Nous donnâmes l'année dernière une notion assez étendue de la France «, suppose même des publia cations antérieures. — On peut encore consulter sur ce sujet : Lettre d'un professeur émérite de VUniversité de Paris sur vkdueation publique, par l'abbé Leroy, in-S". 17:7, 34ii p. C'est une critique du plan d'éducation suivi à Sorèze. -~ Réponse à la lettre d'un professeur imérite de l'I université de Paris, au sujet des exercices de Cécole royale militaire de Soréie, par un professeur imérite de la même école. 1777, 96 p., par dom Ferlus. — Histoire de Neole de Sorèze, par Anadiorsia Combes, iS47. — Noua nous aiderons aussi des Exercices littéraù-es du collège de Pontievoy.

Ce qui frappe tout d'abord en parconrant le programme d'études appliqué à Sorèze, c'est la vaste étendue des matières qu'il embrasse. Le xvm^ siècle, qui avait assisté aux immenses progrès des sciences physiques et mathématiques, qui avait vu naître, qui avait applaudi l'Encyclopédie, voulait faire des élèves, nous l'avons vu, autant d'encyclopédistes. Les Pères de Sorèze semblaient avoir pris à tâche de satisfaire cette ambition, tant le plan d'instruction inauguré par dom Fougeras présentait de variété et de largeur.

Mais comment faire parcourir aux élèves un large programme, comment leur enseigner toutes les sciences, toutes les connaissances utiles, comment trouver le temps de les appliquer aux arts d'agrément et aux exercices du corps, sans sacrifier plus ou moins ce qui faisait le fond de la vieille éducation, je veux dire l'étude des langues anciennes î Les maîtres de Sorèze pensaient avoir résolu la difficulté ; Us croyaient avec leur temps que, pour apprendre les langues mortes, il suffisait c de la moitié du temps qu'on leur consacrait dans les collèges » . Nous voyons, par les Eœercices de 1764, qu'ils avaient placé entre les mains de leurs élèves le Recueil de Chompré. Or, Chompré était un des innombrables réformateurs de ce siècle qui, se contentant de faire comprendre le latin à leurs élèves sans les obliger à le parler ou à l'écrire, les jetaient immédiatement, après quelques jours de grammaire, dans l'explication des auteurs. Les Bénédictins s'ins-

...^L,Cooyk'

pilèrent de cette méthode ', tout en ]a tempérant, et dès la première classe de latin, appelée secondesiœiàme, nous les voyons faire traduire aux enfants le commencement du Selectœ, en leur demandant < la raison grammaticale de tous les mots *. i

D s'agissait désormais d'apprendre les langues mortes par l'usage, à peu près comme les langues vivantes. Aussi avait-on pour principe à Sorèze de faire voir aux élèves, à l'aide de l'explication cursive. un très grand nombre d'auteurs. On tenait même, autant que possible, à. leur faire parcourir un ouvrage d'un bout à l'autre, au lieu de se contenter de quelques extraits. A la distribution solennelle des prix, les écoliers avaient à répondre au public sur une longue liste de livres '. L'Université, qui aimait

■ k. PoatlBToy noas Toyona en veage en 7*, 6*, S* et 4* les dialogues de Vnlart, congua dans le mSme esprit qae le Recueil de âiomprë. Voy. Exa'àces littéraires du collège de Ponllevoy. 1773, p. 3S, 30, 33, 35.

* Exercice! pour 177S. — Les maîtres de Sortie ne gnpprtm^ent pas la graïQDiaire, mais ils en expliquaient de préférence lea règles ans élèves à l'occasion de la traduction. Lea écoliers, diaaient-lls, ■ rendront raison de tout ce qai concerne la graminaire (latine) et feront observer la différence de génie et de coDStmction qui se trouve entre la langue latine et la française.' Exercicti pour 1765.

* Le? Exercices de 1775 portaient le programme suivant : En rhétorique, •< lea six premiers livres des Annalet de Tacite, le denxième et le troisième livre du De Oratore de Cicéron, les six derniers livres de VEniide et les cinq livres des Odes et Epode» d'Borace. » — En classe de seconde, appelée iiumanités, « l'oraison de Cicéron pro Marcello, les six premiers livres de l'Enéide, le 1" livre des Satires avec VArl poéUgue d'Horace, l'Andrïenne de Térence, les SI* et 22< livres de l'Histoire romaine de Tite-Live. i Les élËvea • satieferont anx questions relatives à la fable et 1 l'histoire que leur explication fera naître et répondrout aur les éléments de la poésie, n — En troisième, > second et troisième livre des Offices de Cicéron, histoire de la conjuration de Catilina,

„..^L,Coog[c

4^ ENSEIGNÏlCBNT DES BÉNÉDICTINS

mieux expliquer moins de pages et les voir avec plus de soin, se penuit de dire que les BéDédictins voulaient t suppléer au goût par la quantité '. > Dom Ferlus, professeur de rhétorique au collège de Sorèze, releva vivement cette insinuatiou et, prenant l'offensive, montrant rUniversité attardée dans les lentes traductions où elle retenait ses élèves : < Nous craindrions de faire mourir les nôtres de dégoût, s'écriait-il, en les promenant une année entière sur quelques lignes ou quelques chapitres, en les faisant revenir sans cesse sur leurs pas, eu leur répétant cent fois ce qui s'entend à la première... Un écolier en expliquant beaucoup trouve aussi beaucoup de choses à saisir... C'est pourquoi nous faisons expliquer tout Virgile et non pas quelques livres de Virgile, tout Homère et non pas quelques vers d'Homère '. »

guerres de Jogurtha, par Satluste, l'HeautoniimorMmejto» et les Adtlphu de TérencR. ■ — Ea quatrième, a le» dis Ègloguei du Virgile, le lîvrs de Cicéron eur la VUillease et les deux premiers commentaireg de Cïsor sur ta guerre des Gaules. ■ — Eo cinquième, » tes cinq livres des Fab!a de Pliëdre, tes Tiea de Hiltiade, ThëtnUtocle, PausaDias, Cimon , Lisandre , Alcîbiade , Trasibule , ConoD, DiOD, Ypocratc et Chabriaa, par Cornélius Nepos. ■ — En Biiième, ■ les quarante- île ui premières pages du lÎTre de VHûioire gacrée de Sulpice SâvÊre; » lea Élèves s satisferoat aux quesliona qu'on leur proposera sur la raison grammaticale des moU. " — En icconde-siiièuie, « les écoliers traduiroot lea vingtcinq premières pages du Select^ e oeleri Teslamenio hislorim et donneront la raison grammaticale de tous les mots. ■• — Lea ezpli. cations étaient nioiug considérables à Pontlevo;, tout en étant assez importantes, loc. cit.. p. 3, 9, 17, £3, 35, 29, 30, 33. Il est dit (p. 2î), au sujet des élèves de *• de Pontlevoy, traduisant Virgile : < Ils ajouteront à l'explication de ca dernier auteur, des notes géographiques, historiques, dironologiques, étymologiques et grammaticales. "

• Leroy, op. cit.

' Ferlus, op. cit. Réponse, etc. p., 3i et 3S. .

DM„..jL,GoogIc

ENSEIGNEMENT DES BÉNÉDICHNS 453

Ce langage de dom Ferlus montre la ferme résolution où étaient les Bénédictins de faire une très grande place à l'explication des auteurs. Dans leur pensée, il fallait désormais donner à la traduction des chefs-d'œuvre l'importance ^u'on avait accordée jusqu'alors à la composition latine. Ils n'avaient pas cependant la prétention d'exclure le thème. Nous lisons même dans les exercices de 1792, de l'an VII, c'est-à-dire à une époque où il y avait quelque mérite dans une pareille affirmation, que ■ l'usage des thèmes doit être conservé, comme U l'est dans l'étude des langues étrangères », parce qu'il facilite • l'intelligence des auteurs >. Le thème est donc accepté moins comme un exercice nécessaire à qui veut écrire le latin, que comme un exercice utile à qui veut le comprendre. Aussi, tandis qu'à la fin de l'année il y a des prix • de version pour toutes les classes, de la sixième à la rhétorique inclusivement, on décerne seulement des prix de thème en quatrième et en troisième. Il est vrai qu'il y a en seconde un prix de narration latine à côté du prix de narration française, en rhétorique un prix de discours latin. Pontlevoy * donnait cinq prix en rhétorique : amplification latine, amplification française, version, vers, mémoire.

Une preuve nouvelle du peu d'enthousiasme des maîtres de Sorèze pour l'exercice de la composition latine, c'est qu'ils avaient retranché nettement et

habileté à traduire. « Le plus ou moina àe facilité a on traduit tes auteurs, te degré de difticulté des au peut traduire eotit la base dee divieious des ËlèTea qu coure du latin. •< V. Exerciixs pour l'ao Vil, p. IIB. » En )772, loc. cit., p, 64.

D,„„,..^L,GoogIc

454 ENSEIONEBIEMÏ DES BÉNÉDICTINS

définitivement les vers latins de leur programme. L'abbé Leroy, s'étant étoDoé de cette suppression dans un écrit où il plaidait avec conviction et chaleur une cause à peu près perdue alors dans l'opinion publique ', dom Ferlus lui répondit avec hauteur : t Les Pères de Sorèze connaissent aussi bien que vous, monsieur, le mérite de la poésie latine, mais ils connaissent encore mieux le prix du temps.Ils savent ce qu'il en coûte au commun des écoliers pour ench&sser dans la mesure d'un vers la pensée la plus commune, et ils trouvent que, tout bien compensé. les jeunes gens ont des choses plus essentielles à faire ou plus utiles à apprendre. L'expérience leur a fait connaître aussi que dans une classe de trente écoliers, il s'en trouvait à peine quatre qui eussent du talent et du goût pour la poésie. Alors la versification devient pour ceux-ci l'occupation principale, tandis qu'elle est pour les autres unepertede temps et un travail désespérant. Les inconvénients et les abus en ont fait supprimer l'usage *, ■

Voilà dans ses grandes lignes le plan suivi àSorèze pour l'enseignement du latin. Peu de grammaire, peu de thèmes, peu de compositions latines, la plus grande partie du temps consacrée à l'explication des auteurs, avec l'ambition d'en voir le plus grand nombre et dans toute leur étendue. Ce système d'études, qui répondait aux idées du siècle, n'était pas du goût de l'Université. La prétention d'enseigner les langues mortes par des méthodes plus perfectionnées, plus simples, d'arriver au but par un chemin plus court,

• Leroy, Lettre d'un professeur émérile, ete., p. 184, 185, lM-303. » 11 n'j a donc plus à Sorèie aa Beat ven latin f i •'écrie-t41. > Parlas, op. cit., p. 83.

ENSEZQNEHENT DES BÉNÉDICTINS 455

devait irriter des maîtres dont la conviction en la bonté de leurs traditions classiques était conânuée par une longue expérience. AussinepouTaient-ilaretenir UD sourire d'incrédulité quand on leur vantait les merveilleux résultats obtenus par ces procédés nouveaux. L'abbé Leroy ne craignait pas d'écrire à ce sujet : ( Je doute fort qu'il y ait à Sorèze un rhétorioien capable de le disputer à nos- meilleurs 'quatrièmes '. > C'était par trop dédaigneux. Ferlus a de la peioe à retenir sa colère en présence d'une telle affirmation. Les mots de ( misérable routine i, de f sphère étroite >, s'égarent sous sa plume dans une allusion manifeste à l'Université. D dît que si l'Aima mater a des professeurs éminents, elle en compte qui ne le sont pas; il espère qu'elle désavoue pour ses élèves ( cette foule de pédants mercenaires que la faim a chassés de la capitale et qui sont venus, dit-il, porter dans nos provinces l'esprit d'indiscipline et d'indépendance, et même le goût des opinions nouvelles contre lesquelles vous vous récriez à juste titre. > Alors, un peu calmé dans sa colère, après avoir exhalé sa plainte, il proteste de son respect pour l'Université, mats il revendique pour les Pères de Sorèze le droit de diriger l'enseignement comme ils l'entendent. Quoi, dit-il, vous nous reprochez * la liberté que nous avons prise de substituer quelques auteurs à ceux dont l'Université prescrit l'usage à ses membres I allez, monsieur, vous n'avez rien à nous apprendre sur le respect que mérite cette mère des sciences et vous ne nous ti'ouverez jamais en défaut sur les justes égards que nous lui devons. Mais, en

■ Leroy, op. cit., p. 303.

D,.«,z.dt,Googlc

convenant de l'excelleoce de sa méthode quiestaussî la nôtre, nous défendrons et nous maintiendrons avec zèle, ce que de justes considérations nous ont forcés d'y ajouter pour la rendre plus parfaite '. » Après cet hommage rendu à la mère des sciences, Ferlus s'attache à démontrer que les Pères de Sorèze donnaient assez de temps à l'étude du latin, au point que si nous prenions ses calculs à la lettre, nous serions même tentés de trouver qu'Us y en donnaient trop *. On voit que l'avocat de Sorèze ne manquait pas de raisons pour défendre sa cause. Au fond, les Bénédictins étaient trop amis des lettres pour sacrifier le latin dans leur enseignement; mais en même temps ils étaient assez hardis, assez novateurs, assez indépendants des habitudes pédagogiques consacrées ailleurs pour tenter d'introduire dans les programmes toutes les connaissances qui y étaient appelées par l'opinion publique. Ils pensaient que c'est en y apportant ces éléments nouveaux qu'il était possible de rendre du prestige à un système d'éducation démodé, battu en brèche de toutes parts. Ne lisait-on pas les paroles suivantes dans un de leurs Exercices publics : t Pourquoi voyons-nous si peu de talents se développer ? Pourquoi le goût des sciences et des beaux-arts est-il si rare aujourd'hui ? Pourquoi enfin n'y a-t-il presque plus d'àme et de vigueur dans l'enseignement public ? C'est que depuis près de deux siècles on ne

' Ferlas, op. cit., p, 16-18.

■ ■ Il n'eit pas un aeul écolier Ae% h&ules clanes, dit Ferlns, qni n'ait an moioB deax heures d'étude consacréea uniquement 4U1 lalJQ, B te matin, et ■ une heure et demie > le soir. > Ce qui, joint à ijuslre heares de classe, donne exactement sept beum et demie qu'on emploie chaqnejourtl'étudedu latin. « Ferlus, op. cit ,

ENSBiaNElIENT DES BÉNÉDICnNS 457

s'applique qu'à étudier des mots et à s'en former une idée confuse dans l'esprit. » De pareilles assertions ne pouvaient manquer de blesser les oreilles de VAîma mater. < Se peut-il une absurdité plus révoltante et plus inconcevable ) s'écriait l'avocat de l'Université. Quoi t on ne s'est appliqué qu'à étudier des mots. Il fallait que l'école de l'abbaye de Sorëze s'ouvrit enfin pour nous apprendre des choses... Ils ont cru bonnement flatter la nation en se prêtant à une façon de penser qu'ils ont regardée comme générale ; en un mot ils ont prétendu se mettre à la moderne et au goût de nos soi-disant philosophes ' . »

On comprend la colère de l'abbé Leroy. Dire que depuis deux siècles on n'apprenait que des mots, c'était se montrer cruellemeot injuste envers un système d'éducation qui avait préparé à la France tant de penseurs et tant d'écrivains. Cette accusation était d'autant plus malheureuse, que les novateurs du siècle la jetaient constamment à la face de l'Université. En réalité, ce que les maîtres de Sorèze voulaient dire, ce qui ressort clairement de leurs Exercices et de leurs méthodes, c'est que le latin devait désormais fairedes sacrifices et donner place, à côté de lui, dans les programmes, à tout un ensemble de connaissances nouvelles. Dans le mémoire présenté, en 1756, par le maire de Sorèze à l'assemblée générale des Bénédictins réunis à Marmoutiers, dom Fougeras qui en était l'auteur s'exprimait ainsi ; * Par le plan que l'on propose, les enfants ont deux classes par jour, de deux heures et demie chacune. Le régent eu emploiera un peu plus de la moitié à l'étude du latin, y compris un

1 Leroy, op. cit., p. 67-6S.

45S ENSEIGNEIfENT DES BÉNÉDICTINS

quart d'heure de grec ; le reste de la classe sera gracieusement occupé de géographie, de marine et de blason, un quart d'heure à chacune de ces petites sciences. Chaque classe aura une étude de cinq quarts d'heure pour faire les devoirs. Voilà près de dnq heures employées au latin, n'est-ce pas bien assez f » N'est-ce pas bien assez : cette expression marque une réaetion contre l'empire du latin qu'il s'agît de réduire, qu'il faut amener à composition avec tout un ordre de connaissances qui frappent à la porte du collège, demandant à entrer. Elles entrèrent, nous le Terrons : dom Fougeras leur fît le plus large, le plus généreux, accueil. Néanmoins, disons-le, c'est le latin qui gouvernera encore la directiondes classes jusqu'à la Révolution française '. On sera rhétoricien, huma^niste, troisième, quatrième, etc., selon les progrès qu'on aura faits dans l'étude des langues mortes. C'est autour du latin que viendront se ranger, à quelques exceptions près, comme si elles étaient accessoires, les diverses sciences auxquelles on donne cependant tant de place et tant d'importance à. Sorèze.

Le moment viendra où ce reste de suprématie exercé pat le latin devra disparaître à son tour. Dans les Eccercîces -publiéB pendant la Révolution, Ferlus

■ L'Atude du grec n'était pas diviBée par dasse. Les élèves y avançaient selon léuF aptitude et leor application {t. Exercices de 1775). Quoique dom Fongeras parle, dans le passage cité pins baut, d'un quart d'heora consacré à cette langue par ch&qne classe, l'étude du grec parait avoir été racuK&tive, Ou lit dans les Exereievs pour l'au Vil : Le grec, « malheureusement négligé, «st enseigné dans cette école avec tous les soins possibles et par nue méthode nouvelle. •• Cette méthods consistait é présenter seulement à l'élËve le tableau des déclinaisons et des conjugaisons, b le dispenser des thèmes et à le Jeter immédiatement dans la

DM„z.aL,Googk

ENSEIGNEUENT DES BÉNÉDICTINS 459

rappelle l'époque où les classes de latin étaient les seules sources d'instruction ouvertes à n la jeunesse de presque tout la royaume >, où l'on avait < réservé aux maîtres de cette langue le soin de donner les faibles notions d'histoire et de littérature qu'on prenait dans les collèges >. Quoique Sorèze ait compté de bonne heure des professeurs spéciaux pour les sciences et qu'il ait fait & ces sciences mêmes une part plus grande que partout ailleurs, il est temps, disait-il. de ne plus subordonner t aux progrès dans le latin des connaissances qui en sont indépendantes *. >

Le lecteur ne saurait s'étonner de voir le latin détrôné à Sorèze, lorsque déjà, en cette même année de 1792, Condorcet, dans son rapport à l'Assemblée législative, avait proposé de proscrire l'étude des langues anciennes. Ce qui lui paraîtra plus audacieux, c'est que les Bénédictins aient rendu le latin facultatif dans cette école en plein xvni" siècle, dès la première application du plan de dom Fougeras, en 1759. Pendant que, au dehors, des voix retentissantes réclamaienten quelque sorte un enseignementprofessionnel préparant les élèves aux diverses fonctions qu'ils devaient remplir un jour dans la société, sans les astreindre à l'étude des langues mortes, le prieur prit hardiment une mesure qu'on vient à peine de nos jours de réaliser dans les lycées ; ce fut d'établir dans son collège des cours spéciaux pour les écoliers qui ne voulaient pas du latin. Chaque année, les exercices publics, notamment ceux de 1764, donnaient les programmes particuliers des « élèves qui n'apprennent

460 ENSEIONEVENX DES BÉNÉDICTINS

point les langues latine et grecque et qui, uniquement destinés au service, suivent les exercices relatifs à leur destination. ■ D'après le texte de ces paroles, les Pères de Sorèze dispensaient des études classiques une partie des futurs militaires *. C'était trancher une bien grave question, celle de savoir s'il ne faut pas donner un enseignement littéraire commun k tons ceux qui sont appelés à occuper un jour un rang élevé dans la société ; si, avant de songer à préparer le soldat, le jurisconsulte ou le prêtre, il ne convient pas avant tout de former l'homme. La décision prise par les Bénédictins était d'autant plus hardie, que le roi, dans les lettres patentes adressées, en 1764, au collège de la Flèche, avait, nous l'avons vu, proclamé hautement qu'un pi'emier fond d'éducation classique est nécessaire pour les militaires comme pour tous les autres, déclaration qui allait être renouvelée en 1776, dans redit créant les écoles militaires.

Aussi le scandale fut grand et l'avocat de l'Université qui s'était chargé d'instruire le procès de Sorèze n'eut garde d'oublier un tel grief. Quoi, s'éeria-t-il, oser afficher, dans un programme, des exercices < pour ceux qui n'apprennent pas le latin t Je ne suis pas le seul que ce titre a frappé. Quoi, des écoliers dans un collège poury apprendre tout autre chose que le latin, et dans un collège de Bénédictins, eux qui se sont toujours distingués par l'étude des langues savantes * I > Dans sa réponse, dom Ferlus plaida les circonstances atténuantes. Condamnant hautement < ce

> Lonqae iota Despaaii prit la dirtelion de Sorèie, en 1167, xnr 220 élèvei il y en avait 36 qui n'apprenaient pas le latin. .V. Anach. Cambei, op. cit., p. 1(1.

* Leroy, op. cit., p. 216,

ENSEIONÊUENT DES BÉNÉDICTTINS 461

préjugé barbare qui, dit-il, rabaisse l'étude des langues savantes et qui avilit par le ridicule une occupation de laquelle nous faisons dépendre, comtne vents, le meilleur succès des études >,Ferlus proteste de son ardent amour pour le latin et pour le grec ; mais 11 n'est pas facile de faire partager ces sentiments à tous les parents. Certains élèves arrivent au collège à douze ans, sachant à peine lire, comptant y passer peu de temps ; d'autres ont • un dégoût incurable > pour » les classes de latinité ». Au lieu de leur fermer impitoyablement la porte du collège, ne vaut-il pas mieux leur apprendre i la géographie, l'histoire, la langue française, le blason, et des principes de littérature lorsque leur portée le leur permet >, autant de connaissances enfin qui leur seront utiles dans le courant de la vie? Les Pères de Sorèze, ajoute Ferlus, ont fait cette concession malgré eux. < Si vous saviez, a'écrie-t-il, avec quelle répugnance nous nous sommes prêtés k cette innovation, dans quelles bornes étroites nous l'avons renfermée, et avec quelle attention l'on veiUe à ce que le privilège ne dégénère pas en abus, vous nous auriez tout au moins épargné des reproches '. •

Ce qui ressort clairement de cette défense un peu embarrassée, c'est que certains parents, grâce au discrédit qui avait frappé l'étude des langues mortes dans une partie de l'opinion, ne voulaient pas faire apprendre le latin à leurs enfanta. Les Bénédictins avaient établi pour cette catégorie des cours spéciaux très complets comprenant la grammaire, le français, les sciences, la géographie, l'histoire moderne et

< Ferlus, Héponse, etc., p. ii et eeq.

l'histoire de France '. Cette réforme parut téméraire; on s'étonna de rencontrer dans un collège de bénédictins des enfants apprenant t autre chose que du latin 1. Les Pères de Sorèze restèrent fermes, et, aprèS' avoir organisé un enseignement particulier pour cette classe d'élèves, ils voulurent faire participer auBsi les autres aux mêmes connaissances, menant de front l'enseignement des lettres et celui des sciences. 11 nous faut suivre ces hardis instructeurs dans cette grande entreprise. Ce qui ât le succès et le nom de Sorèze, ce qui nous fait trouver à nous-mêmes un véritable intérêt à rétablir ces plans, à ressusciter ce système d'éducation, c'est que les Bénédictins tentèrent de faire un collège encyclopédique où toutes les sciences et les arts avaient leur place & côté des lettres, où l'éducation physique était suivie avec autant de sollicitude que l'éducation intellectuelle.

Un homme qui dirigea avec éclat l'école de Sorèze dans les premières années de notre siècle, Raymond- Dominique Ferlus*, le propre frère de l'écrivain que

■ Les Extreùti poar 1775 portent rjne les élèves qai n'apprenneat poa le latin auront k répondre sur « l'histoire générale de l'Europe moderne ■ depuis la cbtite de l'empire d'Occident Jnsqu'à nos jours (plan détailla, p. 47-S4), et aussi sur l'histoire de France depuis l'origine de la monarcbie jusqu'à Louis XVI (plan détaillé, p. BHl). On y ajoutait l'hiatoire d'Amérique, à cau»e des événemenla cootemporaina, sans compter la géographie, les aidences, les exercices de fran^aie.

> U gouverna le collège de Sorèze, de ISlî à 1S23. Son frère, François Ferlas, l'avait dirigé, au départ de dom Despanlx, de 1790 k 1813.

ENSEIGNEMENT DES BÉNÉDICTINS 4li3

nous avons eu plusieurs fois l'occasion de citer, disait dans un discours prononcé en 1816, à la distribution des prix : < L'éducation doit être en harmonie avec l'esprit du siècle et, par conséquent, embrasser tout ce que le siècle chérit... Un collège par rapport aux lumières croissantes est comme un navire porté sur les eaux : s'il ne s'élève pas toujours avec elles, il est englouti dans l'abtme. > Ce fut la devise des Bénédictins. Dans ce xvni» siècle qui remua tant d'idées, agita tant de théories, rêva tant de progrès, les directeurs de l'école de Sorèze, en particulier, s'efforcèrent d'être toujours, non seulement au niveau de leur temps, mais encore en avance sur l'opinion. Une réforme était à peine discutée au dehors qu'elle était déjà réalisée dans leur enseignement, et dans ce flot tumultueux d'idées subversives, d'aspirations téméraires, de passions déchaînées qui venaient battre en brèche l'antique édifice social et mettre en question toutes les institutions du passé, le vaisseau qui portait la fortune de Sorèze s'eflbrça toujours de maintenir sa ligne de flottaison de façon à n'être pas submergé par la tempête.

Nous avons déjà vu comment on avait admis dans cette école des élèves n'apprenant pas le latin, comment dans l'enseignement du latin lui-même on avait, eu simplifiant la grammaire, en donnant peu d'importance au thème et à la composition, en supprimant les vers latins pour ne s'occuper que de la traduction des auteurs, économisé la moitié du temps consacré ailleurs à l'étude de cette langue. Dans la pensée des maîtres de Sorèze, c'était autant de gagné pour les connaissances nouvelles aux-

464 ENSEIONEBIENT DES BÉNÉDICTINS

quelles Us ouvraient & deux battants les portes du collège.

Nous allons voir les nouveaux accroissements que reçut successivement leur plan d'études. Dès l'année 16^, lors de la première inauguration de l'école qui portait alors le nom de séminaire, bien que les lan gués mortes formassent le fond de l'éducation, bien que dans cette circonstance même, trois professeurs aient, selon l'usage, in&igé à leurs auditeurs trois harangues latines, l'arithniétique, la géométrie, la grammaire, la sphère, la géographie, l'histoire faisaient déjà partie de l'enseignement. Il est permis de croire que l'institution des compagnies de cadets, établie cette année même par Louis XIV pour la noblesse qui devait y apprendre les mathématiques, le I dessin, la langue allemande, l'escrime et la danse, ne j fut pas sans influence sur le programme adopté par les Bénédictins. Sorèze ne fut reconnu qu'en 1776 école militaire, et cependant nous le voyons dans le cours du X.VIII" siècle, attentif à élargir chaque année son enseignement, pour que la noblesse se desti- i nant aux armes trouvât dans sesmurs tous les moyens j de se préparer k cette caiTière. Le plan d'études suivi en 1683 était bien simple, en comparaison de celui que dom Fougeras devait faire approuver par les Bénédictins, réunis à Marraoutiers en 1756, et appliquer ' à Sorèze à partir de 1759. Dom Despaulx, qui prit en 1767 la direction du collège, développa encore le programme de dom Fougeras. A mesure que les esprits, sous l'action répétée dés attaques que nous avons fait connaître, devenaient moins favorables aux langues anciennes, les Français se montraient prêts à applau-

dir & tout système d'éducation où les sciences, les connaissances pratiques, les arts d'agrément, les exercices du corps prendraient le temps et la place enlevés au latin. Les pères de Sorèze, habitués non à suivre mais à devancer l'opinion publique, augmentaient les cours, multipliaient les professeurs, pour donner satisfaction à toutes les exigences.

Durant les vingt-deux annéesquiprécèdèrentla Révolution française et pendant lesquelles dom Despaulx porta à son apogée la gloire du collège, l'enseignementy prit tout son développement. C«t homme éminent qui, avant d'être prieur de Sorrèze, y avait professé avec éclat les mathématiques, donna une grande importance à cette partie du programme. En même temps, il lit construire un observatoire, forma à. grands frais un cabinet d'histoire naturelle, veilla à l'étude de cette science, ainsi qu'à celle de la physique, de la cosmographie, fournit enfin aux élèves des notions pratiques sur l'agriculture et sur les différants ordres de connaissances qui pouvaient leur être utiles danslavîe'.

'Les extraits gaivants, tirés dn programme pour les Exercieei de niB, donneront au lecteur uae idée exacte de ces différent*

" i" Exercices Bnr les éléments de matkimatiqnes : ces exercices renrerment l'arittimètique, la géométrie, l'algèbre, tes secUon> coniques et le calcul des inflais, suiTsnt le cours de M. Bezout. — L'arithmétique, la géomëlrie, l'application de l'algèbre k la géométrie et les sections coniques, suivant le cours de M. l'abbé Bosaut, examinateur des ingénieurs. — Ln rurtiilcatioo, l'attaque, la ^étense des places et des postes, la tactique el la castra m étatioD (de la page 65 à la page 86 du programme). — Nous trouvons également à Ponllevoj (p. 37-S8J, l'arithmétique, la géométrie, la trigonométrie, l'algèbre, la tortiècatlon, l'attaque et défense des places, l'aKillerie, ta tactique, l'art de lever les plans, l'nstrooomie, le pilotage, le dessin et lavis. On y enseignait aussi la

....^L-Cooglc

466 ENSEiaMEUENT DES BÉNÉDICTINS

L'enseignement de la géographie et de l'histoire marchait de front avec les cours de sciences. On commençait l'étude de la géographie dès la secondesixième ; on se serrait des cartes dont chaque classe était pourvue ', et on l'étudiait d'une manière très complète, de façon à connaître la géographie ancienne et moderne, la géographie de toutes les parties du monde, la géographie historique*, commerciale, administrative des difiérents peuples et surtout de notre

phyciqne, l'tiîitoire naturelle, l'aglroDOinie (p. S, 11, 12, S2,

S* Esiai de physique, où l'on traite de la mËcaDÏqoe, de la cyelolde. de la statique, de l'hydrostatique, de lliydranliqDe, de l'air, do Boa, da »on modiQé, du fea, de l'élfclricitë, de la lumière, de l'optique, dioptrique, catoptrique , de l'eau, des Tenta (dix paragraphes).

3* Hùtoire naturelle : principes gênérani sur le rk^e végétal, propagation des plantes, leur noorritara, la greffe, orgaaisatioa des plantes , structure extérieure , Seurs , connaissance des plantes, divisions générales, Terlns des plantes (en dix paragraphes ou ilx pages in-i°).

4' Âgricullure : natnre des terres, tempérament de l'air, défrichements, labours, opinions sur les engrais, principes des végétaux, principes de la Tégétation, inQuence des éléments sur la végétation, nature des engrais, amendements, choïi des semences, exécution des semailles, préparation des semences, dessé^ement et arrosement, ennemis des plantes, maladies des plantes, récoltes des froments (en sept paragraphes).

Les Exerckfs de 1765 signaient l'étude de la cosmogr^ihie à partir de la sixiËmB.

1 •> En seconde -sixième, premières notions de géographie. ° Description géographique des quatre parties du monde. Exercices de 1775. — « Rendez vos réponses sensibles en les exposant sar les cartes. » Exercices de 1765. — ■ La géographie s'étudie sur les cartes, chaque classe aies siennes. » Ferlus, op. cit., p. S3.

■ Les Exercices de 1775 portent pour la cinquième l'étude géographique de l'ancienne Egypte, l'ancienne Assyrie, l'ancienne Grèce et l'ancienne Italie. — Pour l'étude de la géographie dans toutes les classes, i Pontlevof, voir Escereieet, p. 14, IS, 20, SI, 28,31,32,32.

..Coogk'

ENSEIGNEUENT DES BÉNÉDICTINS 467

pays. C'est ainsi que dans les Eœercices de 1765 ', à Sorèze, de 1772 à Pontlevoy, nous trouvons des questioQS très détaillées sur la constitution de la France, les grands ofâciers de la couronne, les conseils du roi, le gouvernement et le caractère particulier des provinces, l'organisation et les différents degrés du corps judiciaire, les attributions des intendants, etc., etc. Ce programme est très vaste et suppose un enseignement géographique très sérieux. Mais, ici encore, les pères de Sorèze étaient en avance sur leur siècle. Cette part, faite à une science nouvelle, paraissait exorbitante à certains maîtres, et un membre de l'Université s'écriait avec dépit au sujet de ce cours : ( On ne parle dans ce collège que géographie; on en étourdit les enfants*. »

L'histoire était enseignée par les Bénédictins avec autant de soin que la géographie. Il convenait à. cet ordre, qui venait de s'immortaliser par ses travaux historiques, de donner à ses élèves la cltf des trésors qu'il avait amassés. Sur ce point, il est vrai, les pères de Saint-Maur n'avaient pas été les seuls ni les premiers à donner l'exemple. De très bonne heure, la congrégation de l'Oratoire avait fait dans ses collèges une part aux études historiques, et, tandis qu'à Sorèze le cours d'histoire paraissait terminé en troisième ', nous trouvons à Juilly des prix pour cette science en seconde et en rhétorique. Du moins l'histoire générale de tous les siècles, l'histoire particu-

t p. 17-19. Pour PontleToy, p. 8.

■ Leroy, op. cit., p. 213.

■ Dd moins aacua dea Exercices qae noas avons pu consulter ne publie de programme d'histoire pour les classée de seconde et de rbétoriqne.

„..^L,Coog[c

468 ENSEIONEMBHT DES BÉNÉDICTINS

liëre de la France occupaient une lai^e place dans les autres classes. On ne s'y contentait pas du récit des batailles, on exigeait des notions étendues sur les usages, sur la civilisation des différents peuples. C'est ainsi que les élèves de quatrième avaient à répondre ( sur l'histoire romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à, la bataille d'Actium, sur les empereurs depuis Auguste jusqu'à Aurélien, sur les Tnœurs et les coutumes des Romains '. • Le cours d'histoire de France l'embrassait tout entière, depuis le commencement de la monarchie jusqu'au prince régnant. Les scrupules qui, dans notre siècle, ont si longtemps empêché de comprendre dans l'enseignement l'histoire contemporaine, par crainte de voir la flatterie ou la haine dicter les jugements, n'existaient pas à une époque où les esprits, encore réunis autour de la royauté, prenaient, à mesure qu'on approche de la Révolution, une grande libertéd'appréciation*.

Les pères de Sorèze, qui faisaient une si large place dans leur école à la géographie, A. l'histoire,

' Biei-dces pour ITJS. Pourl'histoîreiiPonileyoy, voiritoeracB, p. 9, 27, 30, 31, .33, 34.

* Le moment deT&it Tenir où les rédactenrs du programme historique auraient de la, peine à rester calmes au milieu de U flèTre des éTénements. Il est intéressant, sous ce rapport, de lire lus Exercices qui furent publiés pendant la BéTolution française. Parlant dn dernier règne, on représente la. France s'approchani « à grands pas de cette époque à jamais mémorable dans les années de l'humanité, où un peuple grand et puissant brise ses cltaines, ose être libre tt s'élève de la dégradation la plus aviliasanle jusqu'au plus haut degré de gloire n ; on y montre Louis SM qui, « ae laissant aller aux conseils d'une éponse corrompue, de aes frères prodigues et d'une cour méprisable, consent à renvoyer le seul ministre dont la sage économie peut sauver l'Étal et le remplace par des courtisans avilis. i> Exereicta pour l'an Vli, p. 83.

..Coogk'

ENSmONEHENT DES BÉNÉDICTINS 469

tenaient aussi h honneur de donner un soin particulier à l'étude du français. Nous avons vu qu'ils recevaient dans leurs maisons les enfants que les parents ne voulaient pas appliquer aux langues mortes. Plusieurs de ces élèves, baptisés au collège du nom de Palatins ', occupèrent plus tard une situation élevée dans la société. Puisqu'ils avaient appris le français sans le secours du latin, pourquoi ne pas appliquer tous les écoliers indistinctement à des exercices qui amenaient de pareils résultats? Outre la grammaire qu'on enseignait partout, les Bénédictins faisaient apprendre à leurs étudiants un traité de poétique en seconde et un traité de rhétorique dans la classe suivante. Ici, Pontlevoy avait sur Sorèze la supériorité de mêler aux préceptes abstraits quelques notions d'histoire littéraire ancienne et moderne. Comme le programme de Sorèze était très développé *, le sévère censeur que nous avons déjà entendu tant de fois formuler ses critiques, ne perdit pas l'occasion d'y relever des définitions inexactes ou confuses, des redites, des pages inutiles '. Bom Ferlus, qui avait pour ces traités une tendresse d'auteur, répondit avec aigreur qu'ils avaient été rédigés d'après les meilleurs écrivains anciens et modernes, qu'on avait le plus souvent emprunté les règles, les exemples et souvent les pro-

' En voir plusieurs dans VAtlas historique, par Lesage, et dm» le Mimorial de Saitite-Biléne qui disent avoir été Palatins à SoréïG, soDs dom Despauli.

' Daos les Exeràca de 17T5, le traité de rhétorique comprend dii-tept paragraphes, p. lS-23 ; la poétique, quatorze, p. 14-S2. — Pour PoDtlevoy, v. Exercicei, p. 4-8, tO-li, 25, 29,

' Leroy, op. cit., p. I5i-2i8.

près expressions des iEîollin, des Crévier, des Mallet, des Batleux, des Gibert, etc. *.

Aux préceptes, les pères de Sorëze avaient l'ambition d'ajouter les exemples. Nous voyons citer, dans les Exercices^ les prosateurs et les poètes du xth* et du XVIII* siècle*. Néanmoins, U &ut bien le dire, l'étude des grands modèles français était loin d'y occuper la place qu'elley a prise avec raison de nos jours. L'admiration des pères de Sorèze, au lieu de se porter de préférence en poésie vers Corneille, Racine, Molière ou Lafontaine, s'égara sur la ffenriade. Ils payaient là un tribut à leur siècle qui avait salué un chef-d'œuvre dans ce poème. L'abbé Leroy les accusa même à ce sujet de vouloir faire un brin de cour à Voltaire, ajoutant avec une pose stoïque que, quant à lui, il ne fléchiraitjamaisi le genou devant l'idole. • Faisant allusion à certaines considérations sur le drame, contenue8danslesJ5a;ercic««,le même critique s'étonnait que les Bénédictins fussent si au courant des choses du théâtre ^. Dom Perlus n'eut pas de peine à lui démontrer qu'il n'y a pas grande noirceur à disserter théoriquement sur ces matières. Il se montra Intraitable dans son admiration pour le poème de Voltaire. « Tant pis, tant pis pour ceux qui n'admirent pas la Henriade *, • s'écriait-il avec transport. Hélas t tant pis pour dom Ferlus, tant pis pour la littérature française, puisque la postérité n'a pas rati-

' Ferlus, Riponae, etc., p. 37-38.

■ Les Exercices de l'Isa citent notamment Corneille, Bacioe, Molière, Crébillon pour la poé«ie.

■ » Leroy, op. cit., p. 173.

t Ferlus, op. cit., p: 7S : « L'auteur de la Henriade. disait Ferlus, est peDt-£tre le senl qui oit bien connu l'usage de la machine du merveilleni et qui ait eu la bire agir k propos. ■

....^L.Coogk'

ENSEIGNEICENT DBS BÉNÉDICTINS 471

fié l'enthousiasme du xyui» siècle pour le poème de Voltaire.

A l'étude de la grammaire, de la poétique, de la rhétorique, les maîtres de Sorëze ajoutaient des exercices de composition française. Au lieu d'aller chercher exclusivement dans le passé, dans Tite- Live, dans tel souvenir de l'histoire ancienne, les sujets à traiter, ou demandait souvent aux élèves de décrire tel événement contemporain, tel fait dont ils avaient été témoins. Plus d'une fois, pendant la Révolution, leurs devoii-s écrits devaient porter aussi la trace des préoccupations du dehors*.

Tandis que l'Université de Paris ouvrait toute grande aux vers latins la porte des collèges qu'elle tenait fermée aux vers français, les pères de Sorèze accordaient au contraire aux vers français la faveur qu'ils refusaient aux vers latins. Cette tendance, déjà accusée avant 1789, se développa encore pendant la Révolution, et plusieurs Exer'cices de cette époque nous montrent les élèves de la première division traduisant les œuvres de Virgile,* de Tibulle, de Catulle, de Properce, les odes et l'Art poétîqut; d'Horace, les satires de Juvénal, s'exerçant à * imiter en vers français les morceaux de ces poètes qui les

1 ■ Les élâves des classes les ploa avancées, écrit l'un des rédacteurs du (irotçramme, ont tâché de joindre la pratique à l'étude des préceptes et d'imiter les beautés qu'ils oot appris à eperceTotr daaa les auteurs. Ils débiteront chacun des pièces de leur composition. L'enthousiasme de la liberté, l'amour ardeot de la patrie, les élaus du courage qu'on ressent ai vivement h cet âge, ont quelquefois tenu lieu chez eux du génie et de l'expérience, et le public s'apercevra comme les professeurs que le règne de la liberté est plus favorable au développement dea talents que celui du despotisme. • Exercises pour l'an VU , p. 10t.

472 BNSE16NEUENT DES BÉNÉDICTINS

ont le plus n-appés >, se disposant enfin à art donner lecture à la distribution solennelle des prix '.

L'enseignement de notre langue fut entouré d'un soia si particulier dans l'école, que le cours complet de français y était de sis ans, comme celui da latin *, dans les premières années de notre siècle.

L'étude des langues eût été- incomplète à Saint- Maur si l'on n'eût donné à qui voulait la recevoir la connaissance de l'anglais, de lltalien et de l'allemand. he plan d'éducation de dom Fougeras comprenait déjà, eu 1759, des leçons de langues vivantes. Depuis cette époque, les Exercices publics portaient le programme de cette partie de l'euseignement qui paraît avoir été suivi avec grand soin. On avait pour piincipe à Sorèze et à Pontlevoy ' de faire expliquer aux élèves les chefs-d'œuvre des littératures étrangères. Il s'agissait pour eux de traduire, par exemple, t au choix des interrogateurs, le français en anglais et l'anglais en français * ; ■ il s'agissait de < soutenir en langue allemande un discours familier avec les personnes* qui voulaient * s'entretenir avec eux ^. > Â partir de la Révolution, l'espagnol fut compris avec l'idle-

' Exercices pour l'an VU, p. 120.

> v Le cours complet de tittëratare (françaîBe) est de six ans... Le cours complet de latin est de six ans. • Extrcka ponr l'an Xil.

■ A Pontlevoy (voy. p. 59.60), en 1772, on expliquait ponr rallemand, « les premiers chapitres du 1" et 2* TOlame da Hagasin historique ; » ~ pour Vanglaù v les plus besax morceaux de Milton, Pope, Addison, Shakspearc, et Thompson ; Gn recueil des beautés dit Spectateur, Causeur et Gardien, — denx liTres des voyages de Cyrus, deni livres des fables anciennes et modernes, — plusieurs lettres dei meilleurs auteurs; — pour fitalien les lettres écrites par le cardinal BentiToglio, pendant sa oonciatnre de Flandre.

' Exercice» de Sorèxe pour 1765.

• Exercices pour 1773.

EN8EIGMEMENT DES BÊMËDIOTINS 473

mand, l'anglais et l'italien dans l'étude des langues vivantes.

On cherche en vain, dans ce vaste programme, une matière qu'on est étonné de voir à peine nommée daDB les Exercices publics ; nous voulons parler du cours de philosophie. Pontlevoy ne manquait pas de mettre en tête de ses Exercices ' quelques pages résumant dans un latin élégant, les thèses de logique, de métaphysique et de morale qui avaient été traitées durant l'année et devaient être soutenues devant le public. I^es pères de Sorèze passaient la philosophie sous silence. Cette lacune ne pouvait pas échapper au regard vigilant du sévère censeur que nous avons eu plusieurs fois l'occasion de citer, i II manque aux programmes plusieurs choses essentielles, comme un abrégé de logique, de métaphysique et de morale >, disait l'abbé Leroy, en 1777. Dom Ferlus lui répondit : * Ces abrégés manquent effectivement au programme, mais ils ne manquent pas k l'éducation, n est de notoriété publique que la logique, la métaphysique et la morale se dictent et s'étudient à Sorèze ; seulement des raisons particulières ont déterminé le professeur à les retrancher de son exercice *. • Or, près de quarante ans plus tard, le même Ferlus avouait qu'au moment où il avait pris la direction de Sorèze, le cours de logique, de métaphysique et de morale « n'entrait pas dans le cadre que le collège avait autrefois adopté *. • Le dix-huitième siècle n'é-

1 Voy. p. 1-8.

' Ferlas, Réponse etc., p. !*.

3 Letirt de Ftrtui à M. de Ltatouri, maire de Castres, le 35 mars 1B12, Cependant les ExmHea de 1777 portent en tête, pour la. premiire foii, un • Easai ear la logique, la métaphjBlque et la

„J.^L,Coog[c

474 ENSEIGNEMENT DES BËNÉD1CIIN8

tait pas favorable, nous l'avons dit, à la métaphysique. Tout ce qu'il ponvait supporter en pMIosophie et même en religion, c'était la morale. U professait un profond mépris pour la scolastlgue. Il sommait les instituteurs publics de ne plus élever la jeunesse dans ce jargon barbare. Il demandait aux sciences physiques, aux sciences mathématiques comprises jusqu'alors dans l'enseignement général de la philosophie de secouer ce joug, d'appliquer la méthode et les principes qui leur sont propres, de prendre désormais dans l'éducation la place occupée jusqu'alors par des études métaphysiques, où l'opinion ne voulait plus voir que de vaines questions de mots. Les Bénédictins qui, avec leurs contemporains, désiraient faire une part à toutes les connaissances nouvelles, qui, daQsIeursprogrammes,donnaientlapremièreetlaplus large place aux sciences physiques et mathématiques, ne voulurent pas sans doute prendre sur eux de présenter au public une philosophie découronnée, dépossédée de son ancien empire sur les sciences, ni s'exposer en la rédigeant en français et sous une forme moins scolastique, à attirer sur eux les foudres de quelque docteur en Sorbonne. Ils s'arrêtèrent alors au parti extrême de la rayer de leur enseignement, ou du moins de l'ensevelir dans les cahiers de leurs professeurs. C'est Ferlua qui, n'ayant pas à compter avec les raisons particulières qui avaient entravé ses prédécesseurs jusqu'à la Révolution, eut le mérite de rétablir la philosophie dans les Exercices où

niorate. ■ Comme le livre où l'abbé Leroy attaque le plan d'études de Sorèze avait para cette année, il est probable que les BéDédictins de Sorèze avaient ajouté aui Exerciota quelques notions de philasophie pour échapper aux critiques.

DM„..aL,Googk

ENSEiaKEMENT DES BÉNÉDICnNS 475

nous la voyons figurer 30U3 le nom d'idéologie. Ce cours comprenait • la métaphysique, la logig^ue et la morale'. >

Les pères de Sorèze, qui négligèrent avant 1789 de faire donner à leurs élèves des leçons de philosophie proprement dite, avaient cru sans doute remplir sous une autre forme cette lacune de leur enseignement. Les attaques croissantes des encyclopédistes contre la religion, avaient depuis longtemps démontré la nécessité de prémunir les élèves, par une forte instruction religieuse, contre les dangers qui attendaient leur foi dans le monde. Aussi, voyons-nous les directeurs de Sorèze introduire dans leur maison, dès 1775, un cours de religion qui était en même temps un véritable cours de pliilosophie *.

Aux yeux des Bénédictins, l'éducation eût été incomplète si, au programme que nous venons de faire connaître, ils n'avaient ajouté d'autres exercices et tout un ordre de connaissances plus ou moins négligées ailleurs. C'est ainsi que les arts d'agrément étaient cultivés avec un très grand soin dans leurs collèges. On y enseignait la musique et les élèvesapprenaient à jouer des différents instruments selon leurs goûts et leurs préférences. Il y avait des cours de

1 Voj. les Exercices publiés dans les deraières annéea de la Révolutioa.

) Voj. le programme de l'iDstruction religieuse à 9orèie dans notre livre : l'Éducation moraie et civique avant et pendant la A^ vohition, in-S», p. 12S-127.

476 ENSEIONEU^fT DES BÉNÉDICTINa

dessin auquel on rattachait les leçons de décoration, d'architecture et de perspective'. Au dessin, à la musique venait s'ajouter la danse *. On formait à la fois les élèves de Sorèze à ce qu'on appelait les danses de société et les danses de caractère. On leur faisait exécuter des ballets '. Un collège comptant ainsi parmi ses membres tant de musiciens et de danseurs, pouvait accueillir somptueusement les grands personnages qui passaient & Sorèze. Monsieur, Mre de Iiouis XVI, y trouva une réception royale. Comme on exécutait devant lui un « motet à grand orchestre, le prince, ravi, fit connaître hautement sa satisfaction : < Sommes-nous à Paris ou à Versailles? dit-il à ses courtisans *. »

Le beau langage, l'usage d'une bonne prononciation, n'avaient pas moins d'importance que la gr&ce du maintien et la distinction des manières. On voulut atteindre ce résultat par des leçons de déclamation. Elles avaient pour but d'habituer l'élève à vaincre la timidité, à s'exprimer avec facilité et élé-

■ Les Exercicei àe 1TTS porient qnïlre claBses de dettsio. Ceai de l'an XII eu aignotent douie. — Poar la masiqne à Pontlero;,

Toir Eieràcti, p. 80-63.

< ■ Aucun élève ne doit Bortir de l'école, diseat encore les Exercices de l'an XH, «ans avoir pria dca leçons de danse ponr acquérir au moiaB de l'aiBaDce et de la grAce dans ia démarche, dans le maintien et la manière de saluer et de ee prëseuler. »

■ •< Le aienr Marcbant, mettre de danie des écoliers dn collège, fera exécuter quelques ballets de sa camposition. >• Exercices poar 1764. Les Exercices de 17Bi portent ■ trois ballets <i pour les séances soleDoelles de fin d'année. — Le programme de Poutlevoy pour 1T7S (p. 63) porte : n Le sieur IMercicr produira aux yeux du public les progrès de ses élèves, en les exerçant dans divers genres de danse ; on pourra les interroger enr les différentes positions, snr les pas qui composent le menuet, etc. ■

* Ferlns, A^mm», etc., p. 19-22.

ENSEIGNEMENT DBS BÉNÉDIOTD^ 477

gance. Les Bénédictins eurent la préoccupation constante de donner une éducation complète, de tirer non seulement de l'esprit, mais du corps, tout ce qu'ils peuvent fournir ' . Cette préoccupation de la distinction extérieure et des belles manières dans leurs élèves n'abandonna jamais les directeurs de Sorèze. Si, après comme avant la Révolution, ils les appliquent non seulement à l'art de la déclamation, à la danse, mais encore aux exercices militaires, au manège, à l'escrime, ce n'est pas dans le but de préparer des soldats à Louis XVI, au Directoire ou à Napoléon, c'est afin de les former à, une belle tenue, à bien marcher, à développer la force et la grâce '.

' Héme après U RÉvolution, nlore que les farouches niyeleura, altérëa d'égalité, aTsient tout fait pour l'ubteDir, coapaDt an besoiD tes tËtes qui dépassaient les autres, noyant dans des flots de sang, ensevelissant dans les ruines de la monarchie las différences de rang et les distîuctioas de caste ; alors qu'avec une noblesse traquée, ruiuée, décimée par !a mort ou par l'éuigrution paraissaient avoir disparu à jamais les grandes manières, les grâces brillantes, les succès de salon ; alors qu'un caporal de génie paraissait plus préoccupé de transformer la France en une immense caserne que de faire revivre Louis XIV, les maîtres de Sorèze n'en continuaient pas moins à cultiver chez leurs élèves ces dons extérieurs qu'ils avaient vus si apprëf'.iâs sous l'ancien régime. C'est vers ce but que tendaient les leçons de déclamation, comme les leçons de danse. Du reste, les raisons se pressaient en foule pour démontrer l'importance d'un pareil cours. Ne fallait-il pas préparer les élèves à paraître avec honneur i cette tribune qui s'était dressée en France le jour même oii s'était levée la liberté ? > L'art de s'énoncer avec grAce, disait Ferlus, de parler en public avec aisance et facilité, de rendre les plus beaux morceaux des orateurs et des poètes devient d'antant plus précieux que nous nous rappro.ihons davantage des peuples qnî furent nos malties dans l'art de penser et de parler. » Exercices pour l'an VU, p. 131.

* Exercicen pour l'an XII, p. 4S et seq. — L'escrime à Pontlevoy, loc. cit., p. 61.

478 ENBEiaNEHENT DES BÊNÉDIOtlNS

Un collège qui avait un tel souci de tous les exer- (âees du corps ue pouvait négliger la natation. Les enfants de Sorèze étaient de hardis nageurs et disputaient d'agilité et de vitesse pour remporter la victoire. * Parmi un grand nombre d'élèves gui se sont exercés à la na^e pendant le temps des cliatenrs, lisons-nous dans les Exercices de 1784 ', les suivants ont concouru pour le prix. Les quatorze premiers ont nagé sans interruption pendant tout le temps fixé pour le concours, temps borné à trois quarts d'heure pour ne pas trop fatiguer les nageurs. > Les Bénédictins ne s'étaient pas laissé aiTèter par les objections de certains maîtres de l'Université de Paris opposés à cet exercice, sous prétexte que c'est dans les rangs des habiles nageurs qu'on rencontre d'ordinaire le plus de noyés. Ils avaient même Jiiii par rendre public ce concours nautique, et noua voyons, par les Exercices de l'an XII, que c'est à l'époque de la distribution solennelle des prix et sous les yeux des parents que les plus hardis champions se disputaient la victoire.

Ces différents soins donnés au corps étaient complétés à Sorèze par les exercices spéciaux de la gymnastique proprement dite. Cette gymnastique que tant d'écrivains appelaient dans les collèges, en invoquant les souvenirs de la Grèce et de Rome, avait ici droit de cité. L'éducation forme le cœur, disait Ferlas, l'instruction éclaire l'esprit, la gymnastique forme le corps, développe la force, la grâce, la souplesse. < n fe,ut surtout rendre les enfants vertueux et ins-

ENSEIGNEMENT DES BÊNÉDICTIKS 479

truits, mais aussi les rendre forts, agiles, bien tournés, c'est l'ouvrage de la gymnastique '. Cet art, si cultivé chez les anciens, a été entièrement ouUié chez les modernes. On a commencé à le rappeler dans l'école de Sorèze. • C'est dans cette maison qu'on a encouragé la danse, dont les maîtres s'attachent surtout à développer les grâces, l'escrime qui donne l'aploml), la souplesse et l'agilité, les manœuvres militaires qu'on fait en grand et avec une précision peu commune, < la nage dont tous les élèves reçoivent des leçons et à laquelle, dans la saison, ils se livrent deux fois par jour, les courses militaires dans lesquelles, le sac sur le dos, le fusil sur l'épaule, les élèves font des routesdecinqàsixlieues,vontvisîterles villes voisines, y donnent des fêtes et prennent une idée des manufactures et de l'urbanité qu'ils trouvent dans leurs hôtes. ■

Le lecteur peut maintenant embrasser dans toute son étendue le vaste plan d'éducation inauguré à

I Ferlus {xbid.) distingua quatre uhosea principales dans nu collège bien organisé : • l'éducation, l'instruction, la gymnastique, le régime- ■ A Sorèze, chaque élËve couctiait dans une chambre séparée, dont la clef était entre les mains da Teilleur. Vingtquatre femmes venaient tons les matins peigner les élèves et les coiffeurs tenaient leurs cheveux eu hon état. Ils changeaient de linge deox fois par semaine. La nourriture comprenait : à dinar, la soupe, un bonilli on un rALi, une entrée, on dessert ; le soir, deux plats de viande, d'œnfs ou de légumes et uq dessert, du via trempé de deux tiers d'eau, demi-livre de pain au déjeuner, autant au goAter. — La pension était de 1,000 livres, plus le trousMan. Ferlus, ProspeclM.

480 ENSEIONEHENT DES BÉNÉDICTINS

Sorèze par dom Fougeras et développé successivement par ses successeurs. Le programme déjà suivi avant la Révolution avait donné & ce collège un caractère véritablement encyclopédique. On y comptait, sous dom Despaulx, cinq maîtres externes chargés des classes de lecture, de grammaire élémentaire latine et française, de la septième, delà sixième et de la cinquième. Les régents des classes supérieures, ainsi que les professeurs de mathématiques spéciales, de physique et d'histoire naturelle étaient au nombre de douze et appartenaieat tous & la congrégation'. Trois I laïques enseignaient les mathématiques élémentaires, ' le dessin géométral, la fortification et la topographie. On comptait en outre trois maîtres de langues vivantes, huit de musique, cinq d'écrituro, trois de dessin ou de peinture, trois d'escrime, trois de danse, un d'équitation, en tout quarante-six professeurs *. Ce personnel était déjà très considérable et on travaillait encore à l'augmenter. Le professeur de rhétorique écrivait, le 20 octobre 1789, au comité ecclésiastique ; « L'école de Sorèze trouve qu'il manque encore bien des choses à son établissement et elle a dépensé un million. Elle voudrait augmenter encore

< Parmi les mattres béDédictîDS qui eurent le plus de répuU' tion k cette époque, ou peut citer: dom La Chapelle; dom Sainl- Julieu, professeur tria distioguâ de physique el d'aetrononie ; dom Dulau, mécanicien habile, que l'èmigratioa fit plus Urd libraire à Londres et qui inspira, dit-on, à Chateaubriand l'idée mère du Génie du christianisme; dom Reboul, chargé des tntShiinatiques âpéciates et auteur de plusieurs traités eur cette matière; dom Amoreui, habile dessinateur-naturaliste; dom Lamée, faadateur à Sorèie de la classe d'histoire naturelle et du cabinet de ipinérologie. V. Anacb. Combes, op. cit., p. 41.

* Anacharsis Combes, op. cit., p. 3S-37.

le nombre des maîtres séculiers, et elle en paye pour cinquante mille livres'. > Sorèze possède «un cabinet de physique, un laboratoire de chimie, un observatoire, une collection d'histoire naturelle, un salon d'exposition, un bassin de natation, un arsenal, etc. Il compte vingt classes de mathématiques, autant de littérature et d'histoire». Les élèvesqui apprennent les langues sont partagés par divisions de « septàhuit au plus > , pour que les maîtres puissent • diriger et suivre pas à pas la marche de leurs disciples >. Aucune science ne manque à cette vaste synthèse, et le lecteur ne peut qu'être ébloui en entendant de la bouche même de Ferlus l'énumération des cours compris dans le plan d'études amené k son plein développement. C'étaient la lecture, l'écriture , l'arithmétique, la géométrie, l'algèbre, l'analyse, la statique, la navigation, la géométrie descriptive, la stéorotomie, l'art de lever les plans, la fortification, l'architecture, la physique, la chimie, l'astronomie , l'histoire naturelle et ses branches, la géographie, la statistique, l'histoire générale, la chronologie, les différentes parties de la littérature, la déclamation, le grec, le latin, le français, l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, le dessin de figure et de paysage, la pein-

I L'homme qui tenait ce langage était dom Ferlus, celai-1à même qui, lore de la retraite de dom Despauli en I7SI), allait preudre la direction du collège et le maintenir il travers tous les orages de la Révolution. Loin de se laisser décourager par la difficulté des circonstances, Ferlus voulut accroître encore l'héritage de ses prédécesseurs ; à leur programme déjft si vaste il ajouta ua cours et un jardin de botanique, les legous de déclamation dont nous avons parlé, l'espagnal qui manquait à l'enseignement des langues vivantes, le commerce, ta tenue des livres, enfin des leçons d'idéologie qui comprenaient la logique, la métaptiyeiqae el la morale.

D,.„,..^L,Coog[c

4^ ENSEIGNEMENT Dl^ BÉNÉDICTINS

ture au pastel et en mimature, le lavis à l'encre de Chine et en couleur, la topographie, le dessin d'architecture et de fortification, la musique vocale, le violon, ,1e violoncelle, le haut hois, la clarinette, la flûte, .le cor, le clavecin, la danse, reBcrinie,les manœuvres militaires et la nage '.

Voilà donc le programme qu'avait pu concevoir et réaliser un collège de l'ancien régime dirigé par des moines. Ce qui frappe tout d'abord dans le plan d'éducation des Bénédictins de Saint-Maur, c'est la hardiesse et l'indépendance des vues qui ont présidé à sa conception. La plupart des réformes introduites dans l'enseignement étaient indiquées, demandées, nous l'avons vu, par l'opinion publique ; mais autre chose est la théorie, autre chose la pratique; autre chose est de signaler dans un livre des perfectionnementsqu'onn'apaslaresponsabiUtéd'accomplir,autre chose est de réaliser tous ces désirs, de répondre à toutes ces aspirations, de les dépasser même, de devancer l'opinion et de montrer en plein exercice un programme d'études dépassant par ses proportions toutes les exigences de l'esprit public. Les réformateurs voulaient abréger te temps consacré au latin ; les pères de Sorèze crurent arriver à ce résultat par les procédés que nous aVons fait connaître, surtout par l'usage de la traduction immédiate et toujours prépondérante dans les classes. On voulait donner une grande importance aux connaissances nouvelles et fonder des collèges encyclopédiques : les Bénédictins de Saint-Maur créèrent ces écoles et y firent aux sciences la première place. On voulait que l'éducation

■ Ferlus, Archives nationales, cartoDS du ComiU ecclésiastiqne.

ENSEI6NEHENT DES BÉNÉDICTINa 48S

physique marchât de front avec l'éducation intellectuelle : les pères de Sorèze y consacrèrent tous lents soins. On voulait apprendre aux enfante les arts d'agrément ; les pères de Sorèze n'en négligèrent aucun ; ils organisèrent des danses, des ballets dans une maison qui portait encore le titre de séminaire; cela fit même scandale, et dom Fougeras, le véritable créateur de ce vaste système d'études, dut se retirer brusquement devant les clameurs que souleva cette innovation.

Mais telle était la faveur du public pour ce nouveau genre d'éducation, telle était la foi-ce de l'opinion réclamant la réforme des anciens collèges, que les successeurs de dom Fougeras à Soi-èze furent tous conduits à maintenir, à développer même le plan que ce hardi éducateur avait inauguré avec tant d'éclat. Tout souriait à cette école qu'un vent favorable poussait vers de hautes destinées. Comme elle avait pressenti les besoins du siècle et réalisé dans ses murs tout ce que l'imagination la plus ardente pouvait rêver en fait d'instruction, le navire qui portait sa fortune surnagea parmi les orages de la Révolution française, moins encore parce que son pilote, son directeur, l'ancien bénédictin dom Ferlus, embrassa avec ardeur les principes démocratiques, que parce que les assemblées révolutionnaires trouvèrent réalisées dans ce collège les principales réformes qu'elles voulaient faire triompher partout ailleurs.

Les parents partageaient sur ce point les sentiments de leurs enfants- Tout se réunissait ici pour frapper leur imagination. Dans un temps où la faveur abandonnait les langues anciennes pour se porter vers les connaissances nouvelles, dans un siècle où

j L,C oogk

481 ENBEIONEUENT DES BÉNÉUICTIKS

ies pères et Burtout les mères attachaient moins de prix aux fortes études qu'aux grâces extérieures et aux belles manières, uq collège faisant profession d'enseigner toutes les sciences et de former ses élèves pour le monde était assuré d'un éclatant succès. Quel ne devait pas être l'enthousiasme des parents pendant ces exercices publics qui, durant trois jours, déployaient une magnificence qu'on ne voyait nulle part ailleurs ! Comment assister à ces représentations dramatiques longuement préparées ', à ces ballets, à ces concerts exécutés par des centaines de musiciens et de danseurs; comment voir défiler ces jeunes bataillons faisant leurs mouvements avec un précision toute militaire ', sans être plus ou moins ébloui, et comme on comprend les transports des populations impressionnables du Midi devant des fêtes que seule la congrégation de Saint-Maur avait su oi^aniser avec une telle splendeur * ! Quelle est la mère qui, dans ces exercices publics, voyant son fils danser avec grâce, traverser avec agilité le bassin à la nage, monter à cheval, faire de l'escrime, se présenter sur la scène avec aisance, déclamer avec dignité aux applaudissements d'un vaste auditoire, répondre avec bonheur sur les diverses matières portées au programme, en présence des grands personnages qui pré-

> • Ancun père n'aaeiste à ces repréasotstions sans désirer que son SU soit en état d'âtre acteur, n Paroles de Ferlns.

1 Les Exercicti de ITTS signalent le coaniement des armes, suivant l'ordonnance de 177i, pur 3t élèves, parmi lesquels 12 ont le litre d'offlcier,

■ Les Exercices de Pontlevo; avaient aussi on très grand éclsL • La distribution des prix sera précédée d'un plaidoyer, d'nn dialogue et d'autres amasements, ornés de chants et de danses. > 1712 p. 10.

ENSEIâKEAIENT DES BÉNÉDICTINS 485

sidaient ces solennités, quelle est la mère qui ne devait pas se trouver heureuse de l'avoir placé dans une telle école ?

Ce pompeux appareil qui, en rehaussant tous les ans la fête des lettres et des arts, venait renouveler l'ardeur des élèves et l'enthousiasme des parents, avait donné tant de célébrité aux exercices publics de Sorèze, que cette maison fut plus d'une fois en butte aux rivalités et aux jalousies. On relevait avec amertume ce que certains de ces usages présentaient au premier abord d'étrange et d'extraordinaire. I Un collège ne peut être une ville de guerre ou une citadelle », disait-on, et alors, invoquant le souvenir de saint Benoit, on ajoutait en s'adressant aux Bénédictins de Saint-Maur ; • Si votre digne patriarche revenant sur la terre eût été conduit à Sorèze le jour de la distribution des prix, quel eût été son êtonnement à la vue de tant de jeunes gens sous les armes et i-angés en bataille 1... S'il eût aperçu d'un côté six champions, de l'autre un grand orchestre, de l'autre une bande de danseurs, qu'eût-il pensé dus rieur d'une semblable maison? » Dom Ferlus répondit : « Si notre patriarche revenait sur la terre, il iraii d'abord nous chercher dans nos déserts, et, les trouvant défrichés, peuplés, voyant des villes à l'endroii des rochers et des forêts, des hommes à la place des bêtes fauves, les arts et les sciences là. où régnait la barbarie, il nous aurait reconnus pour ses disciples. Si son admiiution l'avait conduit à Sorèze : Oh t mes enfants, se serait-il écrié, voua avez agrandi l'œuvre dont j'avais jeté les fondements, vous avez répandu l'instruction et les lumières et vous avez fait dans l'éducation une révolution... Ce n'était pas assez

„..^L,Coog[c

486 EMSEIONfiUENT DES BÉNÉDICTINS

d'avoir compris que la méthode de l'enseignement était asservie au joug de la routine et de l'ignorance, il fallait eacore avoir le courage de renverser l'obscure idole que la superstition avait élevée; vous avez fait un immortel lycée d'un lieu sauvage et désert... Laissez crier l'envie '. »

Un tel langue n'était pas de nature à la faire taire. Dire qu'avant la mise en oeuvre du plan de Sorèze la méthode d'enseignement était asservie au joug de la routine et de l'ignorance, c'était blesser au cœur YAlma mater et les défenseurs de l'Université de Paris. L'abbé Leroy, t'abbé Proyai-t, l'abbé Gosse, dans leurs attaques contre l'éducation à la moderne, font clairement allusion aux Bénédictins de Saint- Maur, quand ils ne tes prennent pas à partie directement. Les Pères de Soiïze répondaient en montrant leurs succès. Ces succès furent grands, éclatants, moins par le nombre des élèves que par la qualité même de cesélèvesaccourusde tous les pointsdumonde,quepar le caractère même d'un enseignement encyclopédique couronné chaque année par des fêtes d'une splendeur inouïe*. Les déléguésdesÉtatsdu Languedoc aimaient

' Ferlus : Réponse etc. p. 82 et seq.

• Le collège Louis -le -Grand, quand il était teuu par les Jésuite*. et depuis, leS principaux collËgea de l'UaiTersité de Paris eo ITE!I comptaient plus d'élèves que Sorèze; il est vrsi, qu'à reiceptioii de Louis- le- Grand, la plupart de ces élèves étaient externes. Sorèze qui comptait 220 élèves i l'arrivée de dom Despaulx en nS7, en avait 400 en 1T89. Ce chiffre ne fut jamais de beaucoup dépassé. Quant ù la nationalité des élèves, en 176T ou complais 12 étrangers (espoguols, européens ou amèricolas) sur 2D0 élèves. En 1789, tandis que le nombre des Espagnols a baissé, le chiffre des Aim'rieoiiiB s'est élevé k SO, pat suite de la popularité que la guerre des Étals-Unit a donnée à la France. En IS12, on comptail 6 Américains el 11 Espagnols sur S33 élèves; en I8t6, 43 Ainéneaiai et 14 Espagnole »ar 410 élèves, véritablB apogëe unmériqne

DM„z.aL,Cooyk'

à présider ces exercices ; les grands, les rois mêmes en acceptaient volontiers la dédicace. Les princes qui venaient visiter l'école se plaisaient à dire, en la quittant, comme le frère de Louis XVI : • Messieurs, les moments les plus agréables de ma route sont ceux que j'ai passés à Sorèze '. » Enfin, les hommes qui avaient dirigé ce collège pendant un demi-siècle étaient connus dans les deux mondes. Pendant la Révolution, cette célébrité même sauva la vie à plusieurs et leur valut de grands honneurs, lorsque l'ordre et un gouvernement régulier furent rétablis en France,

N'y a-t-il quelque ombre à ce brillant tableau f Nous venons de voir l'immense succès, et en quelque sorte la gloire de Sorèze, la célébrité de ses maîtres, te bonheur des enfants, l'enthousiasme des parents. Mais ne convient-il pas de se demander quelle était la situation particulière, quelle était la vraie force des études classiques dans cet enseignement encyclopédique ? N'est-ce pas une loi fatale que tout programme, à mesure qu'il s'étend, perde en profondeur

(le l'école de Sorèze. En 1S35, 84 AmérlcaiQS et tS EspaRnols sat 318 élèves. Sous FroDçois Ferlu8, on vil à Sotéze des élèves venus de la Grèce, de la Hollande et de la Pologne.

Pour la proportion de la noblesse et du tiers-état à Sorèze, en 1770. sur 920 élèves, 170 avaienl le litre et le nom de gentilshommes, 3Î appartenaient t la bourgeoisie. Deux ans après, sur 271 élèves il y avait 19* enfants nobles et 77 fils de bourgeois. En 1789, le tiers-élat l'emporte, ses enfouta comprennent les deux tiers des élèves, et la noblesse l'antre tiers. V. Anach. Combes, op. cit., p. 10, 39, lU, lis, 19S, 344, S49, 263.

' Paroles citées par Ferlus, Réponse, etc.

DM„z.iit,GoogIc

ce qu'il gagne en superficie ? L'éducation littéraire ne devait-elle pas souffrir de la concurrence de tant de sciences nouvelles qui avaient pria place dans le cadre de l'année scolaire ? La distribution du temps avait été, il est vrai, admirablement conçue. La journée était partagée de façon à ce que les exercices physiques vinssent reposer l'élève des fatigues intellectuelles, et dom Ferlus pouvait répondre, en 1777, aux détracteurs de Sorèze : € Le manège, les armes, la danse, l'exercice militaire, etc., n'occupent que les moments perdus, les lieures de i-écréation, le vide des jours de congé ' ». Les directeurs, afin d'arriver à parcourir le cercle d'études si variées, faisaient tous leurs elTorts pour retenir les élèves pendant les vacances. Néanmoins, malgré cet heureux emploi du temps permettant d'établir comme une sorte d'équilibre entre les occupations intellectuelles et les exercices physiques, il nous parait

1 PerluB : Riponst, etc., p. 33.

La journée était ainai divisée »ous Attn Despaalx : )» une étade générale de sept quarts d'heure; 2' demi-heure de récréation; 3* denx heures consacrées aux langues anciennes ainsi qu'à l'histoire, ta géographie, la littérature française; K" un quart d'heure de récréation ; S' deux heures partagées ea quatre demi heures pour les parties secondaires de l'enseignement et les arts d'agréméat; 8° dîner; 1' une bi'vire de récréation ; 8° deux heures aa quart de langues anciennes pour les élèves au-dessous de la troiaièine, et une heure un quart seulement pour ceux des classes supérieures, avec une heure d'étude spéciale de physique ou d'histoire naturelle ; 9" récréation d'une demi heure coasacrée au gobter; lO* deux heures divisées comme celles da m^liu et destinées aui mêmes objets d'enseignement. Dans cette distrihuiion, le travail préparatoire aux classes se Taisait dans l'élude du matin et l'étude générale de la Sn du jour était remplie par des exercice» gymnastiques ou des arts d'agrément qui :upation. — V. Anach.

„..^L,Coog[c

ENSEIGNEUENT DES BÉNÉDICTIK3 489

difficile d'admettre qu'au point de vue particulier de l'éducation classique, l'école de Sorèze pût supporter

la comparaison avec les collèges de Paris. Nous avons vu plus haut un défenseur de l'Aima mater affirmer qu'un bon quatrième de l'Université battrait facilement un rhétoricien de Sorèze. Dom Ferlus trouva cette prétention impertinente, et elle l'était; cependant, par suite de l'amoindrissement qu'on avait fait subir dans l'école à l'étude du latin, en le rendant facultatif, en substituant presque exclusivement la traduction aux exercices de composition, en remplaçant les vers latins par les vers fonçais, en faisant marcher de pair les sciences et les lettres, en se vantant enfin d'avoir échappé à la vieille routine des collèges et d'arriver au même but par un chemin moitié plus court, tout semblait concourir à affaiblir chez l'élève l'espèce de religion qu'on lui avait inspirée jusqu'alors pour les langues anciennes, et aussi la volonté de s'y rendre habile. Ce même écolier auquel on avait enlevé le culte, ou si l'on veut la superstition du latin, se voyait appelé à des exercices agréables, n'exigeant nulle attention, où le corps avait plus de part que l'esprit, à l'équitation, à l'escrime, à la gymnastique, à la danse, à la déclamation. N'était-il pas tout naturel qu'il aimât mieux préparer un ballet que suer sur un thème, qu'il fût tenté de sacrifier k son cheval Tacite et même Virgile ? Cette importance accordée à l'éducation physique sous toutes ses formes, devait prendre dans la distribution de la journée un temps, et dans l'esprit des élèves une place qui diminuait d'autant les heures des études purement scientifiques et littéraires. Aussi, .lorsque sous la Restauration un sentiment d'hostilité contre le directeur de

„..^L,Coog[c

^0 EX8EIGNE1IEST DES BÉNÉDICTINS

Sorèze, Raymond Ferlus, provoqua une enquête sévère, on accusa « les arts d'agrément, les exercices du corps, l'habitude des représentations théâtrales, les fêtes et les bals >. de faire perdre un temps nécessaire & des occupations plus sérieuses. Enfin, la liberté laissée aux élèves de suivre ou de ne pas suivre les classes de latin, de se tracer en quelque sorte à euxmêmes, ou de se faire donner, d'après leurs goûts et les préférences de leurs parents, ces billets de classe que leurs inconvénients firent supprimer depuis, risquait de porier un certain trouble dans la marche générale, et placer l'école dans des conditions telles que fatalement elle devaitformer plus d'hommes du monde ou d'hommes de science que de lettrés '.

C'est la loi de toutes les institutions humaines de ne pouvoir jamais atteindre la perfection, de voir certains progrès accomplis compensés par la perte de certains avantages, de rester enfin, dans leur développement et leur histoire, tributaires des événements et des révolutions qui aident à leur prospérité ou poussent à leur décadence. Le prestige qui avait entouré Sorèze au dernier siècle, qui en avait fait une école unique au monde, devait s'évanouir en partie avec la

* Cependniit avant 1789 celte école, grAce à ses inftfaode* et 1 la sollicitude dont le nombre de ses professeora lui permettait d'entourer toutes les parties de renseigne m eut. formait des sojels pour toute» les carrières publiques, et Ferlus pouvait écrire pendant la Révolution : t Les élèves de Soréze peuplent le corps du génie, d'artillerie, de marine, et toutes les classes de U société qui exigent des connaissances étendues.» Dans notre siècle le collège de Sorèze, de ISOSfi ISiO, a envoyé ttï élèves à l'école polytecbinqne. Le plan d'études de Sorize, suivi aana interruption jnsqn'en ISIO, fut assez profondément modifié à partir de cette époque cl abandonné en 1BS4. On continua cependant k unir les ' du corps et les arts d'agrément à l'instmctioD classique.

DM^z^aL-CoOglc

BNBEIGNBHENT DES BltNfiDICmNS 491

société briltaote qui se pressait à ses exercices et s'enivrait de ses fêtes. Les belles manières, les grâces du corps, la déclamation, la danse, tous ces dons extérieurs que les Bénédictins de Saint-Maur cultivaient chez leurs élèves et auxquels les Ferlus conti' Duèrent à donner tant de soin dans le premier quart de notre siècle, perdaient de leur importance chez un peuple mêlé . broyé par la Révolution , dans une démocratie altérée d'égalité, ombrageuse, incapable de supporter une aristocratie quelconque. Tandis que la brillante éducation physique donnée à Sorèze n'avait plus le même prix aux yeux de l'opinion, les connaissances auxquelles cette école avait la première offert l'hospitalité la plus large, étaient entrées partout dans le plan de l'instruction publique. On pouvait désormais, sans aller les chercher dans un coin du Languedoc, prendre dans le lycée voisin ce grade de bachelier ou cette science des œ nécessaires à quiconque voulait devenir ingénieur, officier, avocat ou médecin. Sous le double effet de la concurrence et de la transformation de la société, l'étoile de Sorèze allait pâlir. Ce collège n'en gardera pas moins l'honneur d'avoir attiré pendant un demi-siècle des élèves des deux mondes , d'avoir conçu un plan d'éducation très hardi, d'avoir le premier essayé de faire, à côté du latin, une vaste place à toutes les connaissances nouvelles, aux sciences physiques et mathématiques, aux langues vivantes, à la géographie, à l'histoire, de s'être souvenu que l'homme est composé d'un corps et d'une âme, d'avoir fait à l'éducation physique sa part comme à l'éducation intellectuelle, enfin d'avoir tenté de faire aimer le séjour de l'école aux élèves et, à force de sollicitude pour leur santé et

j L,C. oogk

492 EMSEIQNEMENl DES BËMËDICTINS

leur bien-être, & force d'air et de lumière, de distractions et de fêtes, d'y avoir réussi. Cet éclatant exemple doit BOUS rendre modérés dans les comparaisons que nous établissons entre nous et nos pères, dans les prétentions que nous pourrions avoir d'avoir ^trouvé bier le véritable système d'éducation. Les exemples de l'école Monge, de l'école Alsacienne, sont des essais relativement modestes en comparaison d'un enseignement donné pendant cinquante ans à Sorèze avec un retentissement qui porta la renommée de ce collège au delà des mers, enseignement où les inspecteurs généraux de 1800, aloi-s qu'il s'agissait de reconstituer les études en France, trouvèrent, selon leur expression, « un modèle colossal à imiter. » Le programme que nous venons de faire connaître dans toutes ses parties, était si varié, si vaste, il avait prévu à ce point tous les progrès, toutes les aspirations de l'avenir, que nous pourrons sans doute perfectionner les méthodes, profiter des lumières que le temps a apportées dans l'enseignement des sciences, mais qu'il serait bien difficile à notre époque de le reprendre avec cet éclat que surent lui donner durant un demi-siècle des moines de l'ancien régime.

Page 1