‹ Les études classiques avant la RévolutionChapitre 64 sur 81 · TROP GRAND NOMBRE DE C0LLÈOE · texte numérisé non relu

TROP GRAND NOMBRE DE C0LLÈOE

quelquefois tous les âges, tous les costumes se confondre dans les établissements d'instruction. Dans certaines maisons; la classe de rhétorique comptait des élèves de vingt et vingt-trois ans.

Tous ceux qui commençaient leurs classes ne poussaient pas, il est vrai, jusqu'au bout le culte des lettres. En parcourant par exemple les notes que les Oratoriens du collège de Troyes donnaient aux écoliers, on en voit plusieurs abandonner les Muses pour suivre Mars. Chute plus profonde, on en trouve d'autres qui, après avoir essayé d'escalader le Pinde, retombent menuisiers, cuisiniers, cordonniers, se résignent à battre la semelle après avoir manié la catacbrèse, & scier des planches après avoir feuilleté le Gradus. Il n'est pas rare de lire après différents noms : Factus est -artifeœ Ugnarius. — Culinam patemam repetiit Pindo inaptus. — Bx scolastico factus est sutor. — Musis valediœit castra se- ■cuiurus ',

Ces transfuges des lettres, qui faisaient retour à la charrue et à la profession de leurs pères, n'arrivaient guère à éclaircir les rangs pressés des élèves se portant en foule aux collèges. Voici en quels termes les Oratoriens de Nantes, dans' un Mémoire adressé

< Gnst. Carré, ibid. Parmi tes élètes qui quittèrent le collège de ttoyes, figure en BixtÈme, dès 16(2-1613, un écolier de quatorze BDa nommé Girardon. Son père, petit fondeur en cuivre, HTuit ' rêvé d'en faire qq procureur. L'enfant ne se plut pas au collège et rut placé en apprentisBage chez un menuiaier-Bculptenr. Le jenne-liomme apréa avoir longtemps taillé dans le bois, tailla dons le marbre et devint le fameux Girardon. — En 166S, au collège da ' Mans, il y avait daus la première classe, celle dts physiciens, qui ■ comprenait il élèvea, onze fils d'artisans. — Voy. Bellèe, Recherehea sur fiTuIruûtion publique dam le déport, de la Sarihr, p. 1*3, «i.

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au roi en 1669, se plaignent de l'envahissement de leur maison. < Afin, disent-ils, de bien enseigner la jeunesse, il serait nécessaire d'establir une bonne discipline, de retrancher le trop grand nombre, comme quantité de paisants qui viennent de la campagne, qui seraient plus propres à apprendre des mestiers, ou à labourer la terre, ou dans le commerce que aux études, attendu le peu de dispositions quils ont ; et pour cet effect, après que lesdits révérends Pères auraient jugé du peu de dispositions qu'ont ces sortes d'escoliers pour l'étude et fait advertir les parans de les retirer du collège, et en deffault de le fere, ils en donneront avis au sénéchal de Ja ville qui les ferait sortir ' . >

Le xvni* siècle, dont nous connaissons les déclamations contre le latin, et qui, par la bouche de l'abbé de Saint-Pierre, de Diderot et de tant d'autres écrivains, avait si souvent i-éclamé un enseignement utilitaire, allait se montrer plus hostile encore à l'extension de l'éducation classique et à la multiplication des maisons d'éducation. La plupait des réformateurs de l'instruction publique s'accordent à reconnaître qu'il y a trop d'étudiants, trop de collèges, et ils établissent de véritables thèses pour prouver qu'il faut en diminuer le nombre. Pourquoi cette fureur d'apprendre le latin et les langues ? s'écrie La Chalotais. « Il n'y a pas assez de laboureurs dans un pays où il y a des terres en friche... L'instruction desprocèa exige-t-elle'ce nombre incroyable d'officiers et de suppôts de judicature qui

• Voy. Léon Maître, L'inutiticlion publique rfan» Ut villes et let campttgnei du eomti Nanlins, avant tT39. IB8S, in-S». p. I7i, 176. On objectait aux Oratoriens que « tes dita escoliers étudient pour eitre prestre» à lu caïupagae. »

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désolant les habitants des campagnes? Est-il besoin, pour l'instruction des peuples et pour le bien de la religion, qu'il y ait au moins deux cent cinquante mille prêtres, oh religieux et religieuses dans le royaume?.,. N'y a-t-il pas trop d'écrivains, trop d'académies, trop de collèges? Il n'y a jamais eu tant d'étudiauts dans un royaume où tout le monde se plaint de la dépopulation. Le peuple même veut étudier. Des laboureurs, des artisans envoient leurs enfants dans les collèges des petites villes où il en coûte peu pour vivre <. * Nous trouvons les mêmes arguments

< La ChaloUis poussait.la déSance jusqu'à proscrire l'instmction primaire du peuple : « Les frères de la Doctrine cbrétieDoe qu'on appelle iguorautîns sont Barvenus, disait-il, pour achever de tout perdre. Ils appreouent à lire el à écrire h dea gens qui n'ensBent dû apprendre qu'A dessiner et à manier le raiint et la lime. Le bien de la société demande que les coDuaissances du peuple ne s'ëtendeut pas plus loin que ses occupations. Tout homuie qui voit au delà de son triste mëtier ne s'en acquittera jamais avec courage et avec patience. Parmi les gens du peuple, il n'est presque nécessaire de savoir lire et écrire qu'à ceux qui vivent par les arts ou ïceux que ces arts aident à vivre, a Essai d'éducation ■TUitionalefp. S4-S6). — Voltaire écrivait à ce sujet â La Cbalotais: u Je vous remercie de proscrire l'étude cbez les laboureun>. Moi qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres et non des clercs tonsurés. Knvoyei-moi surtout des Frères ignorantins pour conduire mes charrues, ou pour les j atteler. * En 11S3, Philipon de la Madeleine s'élève également contre la trop grande diffusion de l'enseigne uient printûre. (Vo;. Viies patriotiques sur l'éducation du peuple tant des miles que des eampagnes.) — En 1789. quelques paroisses de la sénécliau^Eée de Bordeaux et de Liliourne se plaignent que les ignorantins répandent l'instruction dans la campagne. La communauté de Courpiac veut «supprimer les ignorantias daos les villes et dans toutes les écoles des campagnes, qui sont les Qéaux terribles qui arrachent tes bras à la terre. " — A Gultres, c'est la même condamnation, « du fatal établissement des écoles dea ignorantins qui ramassent en entier l'ordre de la dernière classe des sujets destinés par leur naissance & l'agriculture, aux arts et

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reproduits par Guyton de Morveau ' et par tous les auteurs traitant d'iostruction publique à cette époque. Le président Rolland *, tout en affirmant que t l'éducation ne peut être trop répandue >, que chaque < classe de citoyens » doit être « à portée • de recevoir ( l'éducation qui lui est propre >, n'en est pas moins favorable à la réduction des collèges, dont il veut

métiers, et les méUmorphaaent eu mercantiloure. L'ignoraoce -de ce bas ordre est dod aeulemeut utile mais nécessaire pour faire remplir les besoins delà société. » Vof. Allaia, op. cit., p. 10.

'Op. cit., p. *2 -60.

■ « N'y a-t-il aucun inconvéaient, ajoutait Rolland, à laisser subsister cette multitude de collèges qui se soot établis saccessi- Temcnt dans les petites villes du royaume et jusque dans les bourgades?... Les collèges de plein exercice sont trop multipliés. » {Recueil de plutieui-a ouvrages, p. i)i-25.) Dans le même ouvrage, Rolland cite il ce sujet la réclamatioa suivante de la municipalité de Tbouars : n II s'est élevé depuù gttelque temps un cri général tontre la multiplicité des collèges... Le gouvernemeut a été persuadé que la culture des teri'ea en souffrait et qu'une ambition mal entendus des pères de famille enlevait à l'agriculture et au commerce d'excellents laboureurs et de bons artistes... Ce jugement est presque 'universel. » — L'Université de Paris, dans les différents mémoires envoyés au parlement, exprimait la même idée, rappelant que la France « a besoin de soldats, de matelots, de laboureurs, d'artisans, n que d'ailleurs « au moyen de la multiplicité des collèges, il y a à la vérité plus d'étudiants, mais moins de savoir. » — Coyer (op. cit., p. 3341 disait k son tour ; ' Il est peu de curés, pea de seigneurs de paroisse qui ne s'applaudiseent s'ils sont venus & bout de soudoyer un magîster et, si ce magister peut s'élever jusqu'à douner les principes du latin, c'est un triomphe... Qu'en réaulte-t-il 7 ce petit rustre quia msnié un rudiment ne vent pua touchera la charme. Que deviendra-t-il ? Praticien pour plaider contre ses pères et son seigneur, ou moine pour vivre sans IravaiLnPour parera ces maux n n'oablioas pat, dit-il, que le livre du paysan c'est la terre. » Diderot (œuvres complètes, XVII, 360) se plaint que tant d'enfants sortis de leur condition soient voués a ft l'inutilité, à l'oisiveté et au libertinage. ■ Mercier écrivait «nfin i,Tableau de Paris) : • Les collèges (le plein exercice ponr ceux qui n'ont point de fortune, répandent

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remplacer une partie par de ùmples pédagogies. Les hommes politiques parlent ici comme les mt^strats et les pédagogues. L'Inteodant de Flandre écrit, le 22 septembre 1768, au contrôleur général des finances : < Je suis bieo éloigné de croire que ce soit un bien pour l'État d'ouvrir des collèges aux enfants de la campagne; la plupart ne deviennent que des snjets médiocres qui, après avoir épuisé leur famille pour activer leurs études, n'en profitent que pour augmenter le nombre des religieux mendiants, beaucoup moins utiles à l'État que de bons ouvriers ou laboureurs ', >

A mesure que nous approchons de la Révolution, nous voyons se multiplier les plaintes contre l'exteosion de l'enseignement classique. En 1783, l'auteur d'une Théorie de l'éducation rappelle avec force aux parents qu'il y a • des choses plus utiles k apprendre > aux enfants que < le grec et le latin... Quelle manie, s'écrie-t-il, que dans un État bien policé, on fasse consister l'éducation de la jeunesse dans une vaine science de mots et qu'au lieu de former des hommes,

dans 1« moade une foule de scribei qai n'ont que leur plume pour tOuU ressource et qui portent partout leur indigeace et leur inaptitude à des traïaux fructueux. .. N'cat il pas ridicule et dË[riorable de voir des boutiquiers, des artisans, des domestiques mâme, vouloir élever leun enfanta ainsi que le font les premirrs citoyens, le repaître d'une profeseion imaginaire pour leurs descendants, et répéter imbécilement d'après le régent de aiiiëme : Obi le latin conduit & tout. — On les eccontnmek faire pluaiie cas d'uD livre que d'une charrue, d'un marteau. * Tableau dt Pari», I. 343, III, 63, IV, 190. — Mm bormet de nuit, 17SS, IV,

nu. m.

> \oy.. Hauteclocque (H. de) : Butoire de renseignement tenmdairt dans le Paa-de-Calaii, dans les Mémoiret de facadémU d'irra*, t. XIV, p. 102.

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on cherche à faire d'orgueilleux pédants et d'inutiles sophistes ' ! >

Mais, c'est 1789 qui nous fournît peut-être la plainte la plus vive, la déclamation la plus passionnée contre la trop grande fréquentation des collèges. L'auteur d'un Plan d'éducation, qui avoue avoir commis quatre mille vers et qui, pour expier ce péché de jeunesse, avait été professer l'anglais à l'école de marine établie à Vannes, exhale sa mauvaise humeur dans de longues pages où l'on retrouve l'inspiration du poète mariée au style du temps. < Tout le monde envoie ses enfants au collège, s'écrie-t-il, les pères veulent donuer à leurs enfants des états brillants. Où est votre fils? demandai-je à cet artisan. — Il est au collège, me répondit-il avec un air de satisfaction et de. mystère. — Et que voulez-vous en faire ? — Oh ! nous verrons. II. faut qu'il commence par apprendre un peu son latin ; il peut prendre la soutane. — Vous le dévouez donc à l'état ecclésiastique? — Sans doute, c'est le meilleur parti; Dominus vobiscum n'a jamais manqué de pain... L'habitude de faire apprendre le latin, ajoute notre auteur, a dégénéré en manie. Fils d'artisans, de journaliers, de domestiquas, cuistres de couvents, tout apprend le latin et tout aspire à la soutane. • Et alors, il nous montre dans un collège de Bretagne, vraie pépinière de latinistes, quinze cents écoliers sortant de classe en veste, en sabots, les coudes percés, les habits rapetassés, les cheveux épars, le teint hâlé, une pile de livres sous le bras, le père étudiant avec le fils, l'enfance confondue avec l'&ge

, t G;iTel : Théorit de rédueatûm, 1733, 3 toI. ia'l2, t. I, p. 3tS-

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mûr. C'est un enivrement universel. < Les cbaumières, les hameaux, les bourgs et les vill^es ne retentissent que de ces cris pendant les deux mois de vacances : envoyez vos enfants au collège, i Assez de latinistes, assez d'hommes de lettres. En fauchant leurs rangs, on aura moins de fades romans, moins de bouquets kiris, moins d'anagrammes, d'énigmes, de charades, de logogriph.es. IjC grand malheur I nos pères s'en sont bien passés. Avec moins de latinistes, on aura moins de médecins et sans dgute moins de maladies, moins d'avocats et de procureurs et à coup sûr moins de procès, moins de froids littérateurs et plus de savants..., moins de hénéficiers oisifs, moins dé prêtres, lesquels sont d'ailleurs trop nombreux et • pris généralement dans la classe des plébéïens >, ce qui enlève t à la religion de sa dignité, i On le voit, c'est une charge à fond ; mais où est le moyen d'arrêter i ce torrent d'éducation qui submerge tant de chaumières, qui dépeuple tant de campagnes, qui fait tant de charlatans, d'intrigants, de jaloux, d'enragés et de malheureux en tout genre, qui introduit la confusion dans tous les états'?»

Comment combattre ce mal du pays qu'on peut appeler avec Sênèque une débauche de littérature, litterarum intemperantiâ laboram.usî Ici, le grand remède, universellement accepté, nous l'avons va.

> Verinc, Kouveau plan d'iducalUm pour touiet les elastts, 1T89| 1- 12, 150 p., Yoir surtout (4-20}.

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