RÉACTION CONTRE LK LATIN AU XVIU» SIÈCLE
secondaire, le mot colîegium flanqué d'une épitbète indiquant le lieu, annonçait au visiteur qu'il s'agissait d'une maison où se débitait du latin. En pénétrant dans l'intérieur, on Usait en gros caractères des inscriptions latines marquant les salles des différentes classes : Sexta, quinta, quarta, tertia grammaticte, humanitas, rhetorîca, logica, physîca. Comme on l'a dit, de toutes les fenêtres, de toutes les portes semblait s'échapper comme un cliquetis de déclinaisons et de conjugaisons latines, de dactyles et de spondées, de périodes cicéroniennes. C'était un chassécroisé des fleurs, des petites fleurs du discours, ftoscuii orationis, où le quippe qui. le verum enim vero. le mihi videre vîdeor, le fucum facere s'étalaient dans toute leur élégance '.
Quelle consommation effrayante de latin dans l'Université comme dans les congrégations enseignantes ! Au collège de Troyes nous trouvons, en plein xviii* siècle, deux grand^iscours latins prononcés à la rentrée par les professeurs de seconde et de troisième. A Noël, harangue cicéronienne par le professeur de rhétorique, véritable régal des humanistes auquel sont convoqués l'évèque et les notables de la ville. Aux approches du carnaval, fête scolaire, célébrée en latin et ayant pour principal attrait un bon poème héroïque. Enfin, la distribution des prix était agrémentée d'une tfogœdîa latina en cinq actes et en vers, ordinairement accompagné d'un drama pastorttium ou comédie bocagère. Nous allions oublier les panégyriques des saints, les pastorales latines en l'honneur des
' Voy. Gastave Carré, La lutte du latin et du fronçait au collège dt FOraiaire de Troyes. {Mémoires de la Sodéft Aeadémiifue de fAiiie,tom. XLVF, année 1SS2).
..Cooylc
48 BÉACTION CONTRE LE ULTIK AD XYIII» SIÈCLE
visiteurs ou de quelque haut dignitaire, les hymnes latines sur les victoires remportées ou sur quelque événement important, les élégies latines sur la mort des grands personnages, les poëmes latins pour saluer les nouveaux, prélats : autant de circonstances qui venaient à des époques variées solliciter la muse de la poésie et de l'éloquence.
Ce tableau tracé pour un collège de l'Oratoire ', est celui de toutes les maisons de la congrégation. Il s'applique, avec quelques variantes, aux établissements des Jésuites comme à. la plupart des corps enseignants. C'étaient vraiment le règne, le triomphe du latin. Maîtres et élèves rivalisaient d'ardeur ; thèmes, chries, amplifications, vers, résumés, thèses même en mathématiques et en physique, harangues, toutes les formes de la composition venaient aiguiser leur plume et leur donner une souplesse étonnante pour parler la langue de Cicéron et de Virgile.
Qu'on ouvre par exemple l'un de ces Catdlogus où les pères de l'Oratoire consignaient année par année les notes de leurs élèves, on sera frappé du bonheur d'expressions que le rédacteur des différentes époques apporte dans l'accomplissement de sa tâche. Les souvenirs classiques le servent à souhait et à profusion, pour caractériser chaque nom. Il semble même prendre plaisir à jongler avec les mots. Les antithèses, les calembours se pressent sous sa plume, quand l'occasion y prête. Il se crée même un dialecte à lui, une sorte de joli latin, où l'abus du diminutif* le fait tomber
1 Carré, ibid.
■ Donnons un exemple. — En parlant d'nn enfant, le Cafalogus dira : « Oblanguerunt tUius iUlemla. — Tantiltum progredttm' puer tenelha, — Languidula indole adolescentulus at mente poli-
„..^L,Coog[c
RÉACTION CONTRE LK LATIN AU XVin* SIÈCLE 49
quelquefois dans l'afféterie, mais n'en prouve pas moÏDS son aisance à manier la langue des Romains. Les anciens collèges faisaient vivre leurs élèves dans une atmosphère toute imprégnée de latinisme. Pour leur faire bien savoir dès leur entrée le sort qui les attendait , les livres mêmes chargés d'apprendre les règles aux comiheuçanta étaient écrits en latin, L'Oratoire et Port-Royal avait beau rédiger en franms leurs grammaires latines ; telle était la force de l'habitude que le P. Lamy, pourtant si hardi dans ses projets de réforme, conseillait, nous l'avons vu, de s'en tenir à. Despautère, tout en trouvant Lancelot bien supérieur. Malebranche signalait cette contradicticD entre la théorie et la pratique. On se sert, disaitil, des • vers latins de Despautère «jpour enseigner le latin à des enfants qui • ont de la difficulté à apprendre les choses les plus faciles. La raison et l'expérience sont visiblement contre cette coutume, car les enfants sont très longtemps à apprendre mal le latin. Néanmoins, c'est une témérité d'y trouver à redire. Un Chinois qui saurait cette coutume ne pourrait s'empêcher d'en rire, et, dans cet endroit de la
liUa ". — Pour caractériser les élèves, le Catalogus dira eu jouant sur les noms, — de Claude Le Blanc : Candidus nomine, moribus mndidior, — de Daniel Vilaïa ; îion setvm nomine, sed re, — de Feuille : Oîim fi'udug, nunc folia dal, — de L'Étang : Instar stagni raiera dormit, — de Lâchasse ; Dum iepores venatur, ecieniia 'vanescit, — L'annaliste fait des prodiges pour habiller d'un nom lalia des personnages tout modernes. Le maire de Trojes est appelé ; UrbU Trecanan major, — le gouverneur : Vrbis prsfectus rquissimut, — le coosail de ville : Civilia magUlralus, — le grand ' tiailli d'Épée : Prstor chlamydatus, — le parlement : Senaitis, — le premier président ; Magnx camerK décanta, — lea écheving : Mdilea; — le jeu de barres sera exprimé par : Curiiu puerilis. — Voy. Carré loc. cit.
DM„z.iit,GoogIc