Comte, Cours de philosophie positive, 2° leçon
« La liaison d'une science avec celle qui la précède, reconnaît-il, son enchaînement naturel avec celle qui la suit et dont elle faciliterait l'enseignement lui désigne une place », et « la raison d'utilité plus ou moins générale lui en fixe une autre‘ ». Diderot a beau affirmer que « cette contradiction ne se présente qu'une fois », outre que nous ne saurions l'en croire sur parole, un tel aveu suffit à infirmer la valeur de la classification qu'il nous propose.
Et que dire encore lorsque Diderot expose qu'il s'est efforcé d'aménager son plan d'études de manière à suivre le développement naturel des facultés de l’enfant? S'il reporte la logique à la sixième année des études, c'est parce que « cet enseignement abstrait » u’est pas « à la portée des enfants ». Mais si l’on ne considérait que l'utilité de cette science, c'est assurément, déclare-t-il, par elle « qu'il faudrait commencer », puisqu'elle est « l'art de penser juste... art sans lequel toutes les connaissances sont peut-être plus nuisibles qu'utiles à l'homme, qui en devient ridicule, sot ou méchant? ».
Le plan d'études de Diderot n'est donc pas conforme au principe de l'utilité plus ou moins générale des sciences. Diderot a bien posé le principe de l'éducation utilitaire; mais, faute d'avoir su s'y tenir, faute aussi d'en avoir nettement conçu la portée, il n’en a pas su développer les conséquences.
Spencer s'est mis en garde contre toutes ces incerlitudes. Non seulement il n’a point fait appel, pour établir
1. Diderot, Œuvres, éd. Assézat, t. III, p. 441. 2. Ibid., p. 465.
ses programmes, à d'autre principe pédagogique que l'utilité plus ou moins générale des sciences, mais encore ila défini avec précision ce qu'il faut entendre par uülité. Quand on parle de l'utilité d’une science, déclare-t-il, on ne veut point désigner par là le profit moral qu'elle peut apporter, ni les qualités intellectuelles que développe son étude, ni les succès mondains que sa possession peut procurer. Si on le fait, ce ne peut être que par un abus de mots. Le mot d'utilité s'emploie pour désigner un avantage matériel et tangible, un profit d'ordre pratique. L'utilité d'une science se mesure à la quantité et à la fécondité de ses applications immédiates.
Le sens du mot utilité étant ainsi fixé, il ne s’agit plus, pour dresser le plan d’études, que de classer les sciences d'après leur degré d'utilité positive. C'est là une simple opération d’arithmétique, qui ne laisse aucune place à l'arbitraire ni à l'erreur. Bentham avait établi l'arithmétique des plaisirs, Spencer établit l'arithmétique des savoirs.
Quel est donc le savoir le plus utile? La réponse à celte question ne saurait être douteuse : c'est la science. Qu'est-ce, en effet, qui mesure l'utilité d'une connaissance? C’est son degré de certitude; car, plus une connaissance est certaine, plus aussi les applications pratiques qu'elle comporte sont précises et infaillibles. C'est ce que Bacon exprimait en disant que l'on est maître de ce que l'on connaît et que la puissance de l'homme est en raison de sa science. Le savoir le plus utle est donc le savoir le plus certain, c'est-à-dire le savoir scientifique.
C'est empiriquement d’ailleurs, plus encore que déductivement, que Spencer démontre l'utilité primordiale de
la science et établit sa classification utilitaire des savoirs. Quels sont, se demande-t-il, les besoins essentiels de tout homme? C'est d'abord de conserver sa santé et sa vie. Or, l'homme ne peut conserver sa vie que s’il fortifie et endurcit son corps, s’il écarte les causes de destruction qui menacent son organisme, s'il combat les germes de maladie qui s’y peuvent glisser. Mais comment le pourrait-il, s'il ne possède une connaissance exacte de l'organisme humain? Par suite, « un cours de physiologie suffisamment complet pour conduire à l'intelligence des vérités générales de cette science et pour nous enseigner à en tenir compte dans la vie journalière doit faire essentiellement partie d'une éducation rationnelle! ». La physiologie, l'hygiène, les éléments de la science médicale, tels sont les premiers éléments d'une instruction utilitaire.
Le même instinct de conservation impose à l'homme la nécessité de pourvoir à sa subsistance quotidienne par un travail rémunérateur, par l'exercice d’un métier ou d'une profession. Mais, « à part quelques classes peu nombreuses, à quoi les hommes sont-ils employés? Ils sont employés à la production, à la préparation et à la distribution des marchandises. Et de quoi dépend le succès dans la production, la préparation et la distribution des marchandises? Il dépend de l'emploi de méthodes adaptées à la nature spéciale de chacune de ces denrées, de la connaissance exacte de leurs proprictés physiques, chimiques ou vitales, selon le cas; en un mot, il dépend de la science * ». Une éducation
1. H. Spencer, De l'Éducation intellectuelle, morale et physique, p. 26.