Cf. Enquéte. Dépositions de MM. Chalamet, Berthelot, etc
L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE ACTUEL 23 programmes de langues vivantes, de chimie industrielle el agricole. Découvre-t-on que la littérature française n'est pas Lout entière contenue dans l’âge classique et qu'il a existé de grands écrivains au moyen âge et au xx" siècle, aussitôt, nouvelle addition aux programmes ; on y met en bonne place la chanson de Roland, Rabelais, Montaigne, Hugo, Lamartine, Musset; pour un peu, on y réserverait un pelil coin à Louise Labbé, la belle Cordière, et un autre à Verlaine. La question du « surmenage » se pose-t-elle, vivent les exercices physiques, les promenades hygiéniques, le foot-ball et les autres sports! plus de classes de deux heures, plus de longues études. — Que toutes ces réformes soient en elles-mêmes bonnes ou mauvaises, là n'est pas la ques- UHion. Ce que nous voulons dire, c’est qu'elles ne procèdent pas d'une conception nette de ce que doit être l'Enseignement secondaire. Qu'est-ce à dire, sinon que ceux qui ont rédigé les programmes, dans leur impuissance à s'accorder sur l'idée directrice et fondamentale qui doit dominer l'Enseignement secondaire, ont été réduits à s'en passer? Et que conclure, sinon que la dispersion des efforts tentés par les maîtres, comme l'insuffisance de leur préparation pédagogique, comme l'incohérence des programmes découlent d'une confusion première, d'une anarchie initiale, qu'il faut bien dénoncer, si l'on croit fermement que là est la racine même du mal.
S'il fallait noter encore une forme de cette anarchie, on la trouverait dans la manière dont s'exerce le contrôle des inspecteurs généraux‘. Certes, ce n'est pas la
1. Cf. Enquête. Beaucoup de dépositions font ressortir Pinsuff-
compétence, ni la largeur de jugement, ni le dévouement qui manquent aux inspecteurs généraux. Une seule chose leur manque — et par là se paralyse leur effort —, c'est l'harmonie des vues. Chacun d'eux agit pour son compte. Ils ne se présentent point comme les propagateurs d’une même pensée, comme les exécuteurs d’un même dessein!. On ne leur demande point, par exemple, de procéder à une enquête sur l’enseignement du latin, ou du français, ou de la philosophie; on ne leur demande point d'orienter, par leurs conseils, tous les efforts des maîtres dans une même direction. Et si on ne le fait pas, c'est parce qu'une enquête ne peut se poursuivre qu'au nom d'une idée générale et théorique, c'est parce qu'une direction suppose un but précis. Cette idée générale, ce but précis, nul haut fonctionnaire de l’Université ne saurait les fixer sans s'exposer aux contradictions de ses collègues. Aussi les inspecteurs sont-ils condamnés à inspecter, comme les professeurs enseignent, au hasard de leurs goûts et de leurs idées personnelles.
On voit assez maintenant que les professeurs sont excusables de ne pas pratiquer une plus étroite entente. L'exemple leur vient de haut. Ce qui manque à l'Enseignement secondaire, c'est une forte pensée organisatrice qui entraîne avec elle toutes les énergies, rallie tous les efforts, réprime toutes les résistances, retienne ceux qui vont trop loin, excite ceux qui traînent, ramène ceux qui s'écartent, enfin, imprime à l'enseignement tout entier une direction régulière et forte.
sance de l’organisation actuelle de l’Inspection générale. Dépositions de MM. Gréard, E. Dupuy, E. Manuel, Lavisse, etc. 1. Cf. Enquéte. Déposition de M. E. Dupuy.
$ 4 — Il faut avouer, d’ailleurs, à la décharge du personnel des lycées et des chefs de ce personnel, que ni l’un ni les autres n'ont été soutenus dans leur tâche par la sympathie de l'opinion. Or, il n’est pas actuellement de pire conjoncture, pour une entreprise d'ordre général, que l'indifférence du grand public. Aujourd'hui, on peut tout avec l'opinion publique; on peut beaucoup contre elle; sans elle, on ne peut rien.
On l’a bien vu pour l'Enseignement primaire. Pourquoi cet Enseignement a-t-il réussi à se constituer, à s'organiser si promplement à la fois et si fortement ? C'est surtout parce que l'opinion s’est passionnée en sa faveur, qu'elle a, par ses applaudissements, encouragé les hommes qui s'employaient à cette grande tâche, qu'elle les a portés, pour ainsi dire, sur son courant irrésistible. Il n’était pas alors de conseiller municipal, même illettré, qui ne montrât avec orgueil l'école de son village, qui ne vantât — sans les comprendre toujours — les bienfaits de l'instruction populaire, qui ne fàt prêt à contribuer de ses propres deniers à la grande œuvre. Quoi d'étonnant dès lors si les promoteurs de l'Enseignement primaire, soutenus par l'enthousiasme public, poussés par le souffle puissant sorti des profondeurs de l'âme nationale, sentant fixés sur eux les regards bienveillants et anxieux de leur pays, protégés contre les attaques et les calomnies isolées par la sympathie générale, aient pu faire en quinze ans les miracles que nous avons vus!
Rien de tel, malheureusement, ne s'est produit pour l'Enseignement secondaire. Ce n'est qu'une petite élite qui s'intéresse aux discussions soulevées à son sujet. Le pays ne s'en émeul guère. Chaque année, au moment
du vote du budget, une joute oratoire rappelle au grand public qu'il existe une question de l'Enseignement secondaire; et le public, aussitôt le scrutin terminé, se hâte de l'oublier, pour courir à des préoccupations plus à sa portée.
Car — il ne faut pas se le dissimuler — l'importance et la valeur propres des études secondaires sont hors de la portée du grand public. Les sympathies de la foule ne peuvent guère s'attacher qu'à des intérêts nets, précis, clairement et facilement saisissables. Que l’on apprenne à lire, à écrire, à compter, que l’on meuble son cerveau de notions de géographie, de chimie, d'hygiène et autres connaissances pratiques, à la bonne heure! Voilà qui se comprend, ce sont là des connaissances d'une utilité immédiate et indiscutable. Mais que l’on emploie sept ou huit ans de sa vie à acquérir un savoir désintéressé, c'est-à-dire « inutile », c'est une chose qui passe l'entendement de la foule. Études de luxe, études d'oisifs, c'est de cette façon sommaire que l'opinion populaire se prononce sur l’enseignement des lycées.
Quant à la bourgeoisie que l'on appelle éclairée, celle qui, formant la majeure partie de la clientèle des lycées, devrait, semble-t-il, s'intéresser au sort des études libérales et classiques, comprend-elle bien la haute valeur de ces études? Elle n'y voit que « la forme la plus honorable — la plus distinguée — de l'Enseignement secondaire », et n'a pour cette forme qu'un attachement de préjugé. Elle défend l'enseignement grécolatin par une sorte de « respect pharisaïque ! », non par
4. Ch.-V. Langlois, La Question de l'Enseignement secondaire. (Revue de Paris du 1° janvier 1900, p. 147 et 148.)
conviction réfléchie et vaillante. C'est dire qu'elle ne saurait être qu'un mauvais défenseur.
Indifférent à la foule, incompris de la bourgeoisie, par qui l'Enseignement secondaire serait-il défendu contre les attaques passionnées dont il est l'objet? Car il a de nombreux adversaires. Beaucoup de démocrates et de socialistes lui reprochent de s'adresser à une élite, d'être entre les enfants du peuple et un grand nombre de fonctions libérales un obstacle, et de perpétuer ainsi les divisions de classes. Il a aussi contre lui tous ceux qu'hypnotise, en notre époque positive, le souci de la prospérité matérielle. Ces théoriciens de la « lutte pour la vie » s'accommodent mal d'un enseignement tout pénétré d’idéalisme, qui, dédaigneux des intérêts pratiques, vise à former des hommes épris de hautes idées et de nobles sentiments, plutôt qu’à façonner d'industrieux colons, de subtils commerçants, des hommes d'affaires entendus.
Enfin, notre Enseignement secondaire a encore à subir le contre-coup des luttes politiques et religieuses qui agitent notre société. En un temps où les opinions les plus diverses se heurtent si violemment, s'exaspèrent dans d'âpres luttes, il est impossible qu'un enseignement qui prétend toucher les fibres profondes de l’intelligence, — quelles que soient d'ailleurs sa prudence et son impartialité — ne blesse des susceptibilités chatouilleuses et ne choque des préjugés défiants. C'est bien ce qui arrive à l'Enseignement secondaire. Il a beau se dire et être neutre, il ne réussit qu'à se faire reprocher cette neutralité comme le plus impardonnable de ses méfaits. La moitié — ou peu sans faut — des fils de la bourgeoisie déserte les lycées pour les établissements privés,
surveillés par l'Église. Entre l’enseignement libre et l'enseignement public, c'est une concurrence acharnée, une lutte sans merci, où le beau rôle, peut-être, est à l'enseignement public, mais l'avantage à l'enseignement libre.
Ainsi l'Enseignement secondaire est attaqué par de nombreux et habiles adversaires, et mal soutenu par quelques tièdes défenseurs. Entre les deux partis, de forces si disproportionnées, l'opinion publique reste indifférente, sans comprendre la valeur de l'enjeu.
Mais il est toujours temps d'en appeler de l'opinion publique mal informée à l'opinion publique mieux informée. On peut le tenter du moins; et ce devrait être la tâche de tous ceux qui savent la suprême utilité de l'éducation libérale que de chercher à émouvoir en sa faveur la sollicitude toute-puissante de l'opinion. Alors, mais seulement alors, — quand le public se sera repris d'intérêt et de sympathie pour notre Enseignement secondaire —, on pourra tenter sa réorganisation. Il faudra bien comprendre que ce ne sont pas des réformes partielles qui pourront lui rendre sa sève et sa force. C'est par le dedans qu'il faut le reconstituer, c'est une âme qu'il faut lui redonner. Et du même coup, il retrouvera l'harmonie et l'unité. Mais, à son tour, cette unité profonde ne peut se réaliser que par l'union des pensées et des efforts. En matière de pédagogie plus qu'en aucune autre, l'incertitude et l’incohérence sont fatales au succès. Il faut qu'un but unique, nettement défini, soit placé devant tout les esprits, attire toutes les énergies, coordonne tous les actes. Le premier moyen de réorganiser l'Enseignement secondaire sera donc, en somme, de préparer les professeurs à leur tâche en les
pénétrant d'un même esprit professionnel, des mêmes principes pédagogiques, en faisant d'eux les représentants d'une même doctrine générale d'éducation. Telle est la vraie réforme, la seule vraiment efficace et féconde. Quand elle sera accomplie, le reste viendra de soi-même et à son heure.
Avons-nous besoin de dire qu'en écrivant ces lignes, nous n'avons pas eu l'intention de remplir un si vaste programme? Nous avons voulu simplement proposer à nos collègues, aux amis de l'Université, et — pourquoi ne pas dire toute notre ambition? — à tous les hommes soucieux de l'avenir de notre démocratie, quelques idées qui pourront peut-être servir de point de départ à leurs réflexions personnelles. — Nous nous estimerions trop heureux si nous avions pu susciter chez quelquesuns le désir de mettre leur talent au service d'une cause
que nous croyons bonne.