Vie de saint Christophle
Cette Vie, « élégamment composée en rime françoise e\ par personnages », a pour auteur un poète viennois, maistre Chevalet, « jadis souverain maistre en telle compositure ». Jouée à Grenoble en 1627, la Vie fut imprimée dans la même ville, en 1530, en un volume grand in-4"\
C'est le dernier des mystères. Sa source principale argotique vient des Ballades en jargon de Villon, notamment des deux premières. C'est M. Lucien Schcuie qui a le premier relevé ces analogies, en citant comme exemples
communs les termes : allegruc, berouart, coffres massis, iainboarrear, mathe gaudie, marieux, etc ^
La partie qui nous concerne se trouve dans la Première journée, dans la scène des quatre tyrans : Baraquin, Brandimas, Freminaudet Alibraquin. Chacun d'eux représente un type ethnique différent : le premier est Picard, le deuxième Gascon, le troisième Suisse et le dernier Lombard. Ils ont recours tour à tour à des formes et des expressions de langage, principalement le Suisse et le Lombard, qui accusent leurs lieux d'origine. C'est là un des premiers exemples d'une scène polyglotte dans la littérature dramatique, en même temps qu'un tableau frappant, plein de vie et de naturel, des aventuriers, voleurs ou soudards, qui fournissaient alors le noyau des bandes en cas de guerre.
Les éléments jargonnesques de ce mystère ont frappé deux érudits du xvui" siècle.
Les frères Parfaict, dans leur Histoire générale du théâtre françois{\'][\b), au début d'une longue analyse de l'œuvre du maître Chevalet, font cette remarque (t. III, p. 4 note) : « La scène entre les deux bandits est écrite en un langage singulier, qui n'est autre chose que l'Argot en usage parmi les Filous et les Archers. Il a eu le même sort de la langue Françoise : aujourd'hui nous entendons à peine le langage du xiv" et xv** siècle. L'Argot ou le Jargon a changé aussi. Villon s'en est servi pour composer quelques ballades... Chevalet, auteur plus récent, le place ici très convenablement dans la bouche de deux fripons. En com-
I. L. Schône, Le Jargon et Jobelin de Fr. Villon suivi du Jargon au théâtre, Paris, 1888, p. 55, 273 et 288.
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parant ce langage avec celui de Villon, on s'apercevra qu'il y a peu de différence. »
La Monnoie, de son côté, dans une note à la Bibliothèque - française de Du \ erdier (1742), reproche à Chevalet l'emploi du même langage (t. I, p. 3i4) : « H s'y permet (les fermes de F Argot, des quolibets contre les moines, des bouffonneries sur des noms imaginaires des saints, de sales équivoques... »
Le jargon de notre mystère se confond en graode partie avec le Jobelin de Villon. Les termes nouveaux y sont rares (comble, flouer, lyme), et parmi ceux-ci le plus imY)or tant est ielari ou iaulart. C'est le nom du bourreau qui pend, en opposition à rouarl, bourreau qui roue, ce dernier, déjà dans une ballade jargonnesque attribuée à Villon. Le terme est inconnu au xv' siècle : les autres Mystères et Villon l'ignorent. Mais on le rencontre dans une pièce de vers du xvi' siècle, les Soutiaitz du monde ^, où toutes les classes et conditions sont passées en revue, chacun exprimant un souhait dans un style particulier Les Gueux parlent (p. 812) :
Soubz le caignart où je faitz mon repaire, Je souhaite mille frisquc et gaillarde, Et le rouart estre au delà du Caire : Car c'est celuy qui dessus moy regarde. Pour tout chevet une grosse royllarde.
Pleine de vin pour esjouir les gueux ; (irasses trippes à force de moustarde ; Hors du massis je fusse en saulve garde De ce tollart qui est si dangereux.