IV. — Le Père François Garasse
On ne chercherait guère l'argot dans le Père Garasse. Cependant, ce fougueux polémiste y touche à deux reprises dans son ouvrage le plus connu, la Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps (1633). Pour combattre (( les maximes pernicieuses à la religion, à l'Eslat et aux bonnes mœurs » des beaux esprits ou prétendus tels, c'est-à-dire des libres penseurs ou des penseurs tout court qui ne partageaient pas les idées des pères jésuites, il épuise à leur égard le répertoire des comparaisons injurieuses. Les gueux ne pouvaient pas manquer au bout de sa plume.
Garasse leur consacre trois pages (68 à 70) que nous reproduisons et où il est fait mention de ces deux locutions argotiques ou prétendues telles : Ringer sur le pelarl et Câbler à la bestorte, que nous n'avons rencontrées nulle part. Le Jargon explique pelart par « foin » et à la bestorte signifie, à Marseille, de travers ; mais les verbes ringer et câbler ne figurent dans aucun documentjargonnesque. Etant donné le peu de créance que mérite l'auteur, la réalité de ces expressions ne peut être acceptée que sous bénéfice d'inventaire.
Dans un autre passage du même livre (p. loia), le père Garasse fait allusion à la Vie généreuse et au Dictionnaire blesquien qui l'accompagne.
LE PÈRE FRANÇOIS GARASSE 3o5
Il n'est pas jusques aux Boesmiens, aux Gueux et aux Couppeurs de bourses qui n'ayent leurs livres confidens et cabalistiques... Les couppeurs de bourses ont leur Picaro, et Boesmiens ont leur Dictionnaire Blastjuien et le livret intitulé La vie des Mercelols, qui contient toutes leurs laçons de faire, leurs loys, leur police, leurs maximes et les termes de l'art qui ne se communiquent pas indiirercmmcnt à tout le monde, ains seulement aux Cosmah (sic), Blcsches ou Péchons, qui sont les trois dogrez par lesquels il faut passer pour devenir parfait Mercelot.
Remarquons cependant qu'à aucune époque l'argot n'a porté le nom de Picaro * et que le Dictionnaire bles(/ui/i, ainsi que la Vie généreuse n'ont qu'un rapport indirect avec les Bohémiens proprement dits.
A oici les pages de la Doctrine riiriense que Garasse consacre aux gueux (p. (')8 à 70) :
(^uand je parle des Gueux, j'entends parler de ceux qui sont véritablement (iueux de profession..., sçavoir ces gros belistres coureurs qui n'ont autre vocation que de se gratter le ventre au soleil, et de succer les ausmosnes des pauvres nécessiteux, les lois condamnant cette quenaille.
Et les magistrats doivent tenir la main à ce que les villes ne se remplissent point de telle vermine. Or il est certain que ces gens ont une secrette caballe parmy eux, qui ne s'enseigne qu'aux frères de la besasse ; et des mille qui lisent le Picaro, soit en Espagnol soit en François, je m'asseure qu'il n'y en a pas quatre qui l'entendent ; car il y a des termes mystérieux et des locutions de maraudaille qui sont de vrays énigmes, à qui n'a pas faict son apprentissage en gueuseric ; et qui cntendroit ces locutions sans commentaire, Ringer snr le
1. Ce nom se lit aussi dans la HT partie de VHistoire géncndc des larrons (ch. \iii) : « Un voleur subtil entend le picaro et le Diclionnaire de maraudaille... » L'auteur puise ses renseignements entre autres dans la Doctrine curieuse, dont il s'approprie (comme dans le passage cité) la phraséologie.
Les Sour.es de l'Argot Ancien. 20
3oG DOCUMENTS LlTTÉRAIllES
pelaii et câbler à la bestoiic? 11 n'y a Calepin à dix langues, ni <xri\nd Elymologiquc qui en puisse venir à bout. Ce soni paroles de caballe, et qui ne se disent à l'oreille qu'entre belistres : outre ces locutions, ils ont leurs maximes, leurs loix, leur police, leur créance particulière, leurs finesses et soupplesses pour eschapper quand ils sont descouverts et pour tondre sur un œuf.
xMais après tout, leurs finesses n'empeschent pas qu'ils ne soient gueux, et qu'ils ne vivent très malheureux. Voyre que souvent ils ne soient attrappés avec leurs artifices, comme il arriva ces années passées au Royaume de Sicile, par l'industrie d'un habile Viceroy, lequel, s'appercevant que tout le pays, à cause de sa fertilité, se remplissoit de ces fainéants et de ces gros belistres qui se disloquent les bras par artifice et se font venir, quand ils veulent, des ulcères plus horribles à voir que difficiles à guérir ; et que d'autre part, les Galères du Roy son maistre estoient desgarnies, s'advisa d'un merveilleux expédient, car il institua des jeux publics vers le Quaresme prenant et fit publier que tous ceux qui pourroient sauter d'un plein saut jusqu'à un tel endroit, auroient une pistolle» ceux qui viendroient à une telle hauteur, un escu d'or.
Au jour ordonné, il s'assembla une estrange multitude de quaymans, et tous ceux qu'on avoit veu cinq ou six jours devant, estendus aux portes des Eglises, avec des fistules dans les jambes, et des playes gangreneuses, comparurent ce jour aussi frais et gaillards que les plus robustes luyteurs des jeux Olympiques, et se présentaient d'une contenance asseurée pour sauter et gaigner la pistolle. Or le malheur porta pour eux qu'ils gaignerent plus qu'ils ne vouloient, comme les gueux de Saint-Martin, dont parle Fortunat en sa vie, car tous ceux qui pouvoient atteindre à la marque, estoient asseurez d'avoir une pistolle, mais on les marquoit tous pour les envoyer en galères, puisqu'ils estoient disposts, et avec un saut ils gaignerent leur vie pour dix ans. Leurs finesses cabalistiques furent semblables ce jour-là aux finesses du renard d'-Esope qui en sçavoit beaucoup ; mais elles ne furent pas suffisantes pour les guarantir de la galère.