Acte III, scène I
Alaigre, Philippin, Lidias et Florinde, déguisez en Bohesmiens.
Alaigre.
... On nous prendrait bien plus tost pour des carabins de la comète • et pour des esveillez qui ne cherchent que chape chutte '■'...
... Diras tu bien ce que j'ai mis dans la Iruche? Sçais tu bien river le bis ou rousquailler bigorne ?
Philippin.
Jaspin, je rive freniy comme père et mère ; il ne me reste ])lus qu'à casser les hannes pour me rendre plus lîn que maistre Gonin.
LlDIAS.
Florinde, puisque nous sommes avec les loups, il faut hurler, et dire nostre râtelée de ce jargon^ ou ne s'en point mesler, et comme il nous viendra à la main, soit à tort ou à travers, à bis ou à blanc, n'importe, pourveu qu'on ne nous entende non plus que le haut allemand.
Philippin.
Morgaino ! je sçay entraver sur le gourd; il ne m'en faut que monstrer. J'en dirais à ceste heure autant qu'il en pourroit venir. Allons viste, il me tarde que j'en dévide une migouflée à ce malautru de capitaine '•^, qui fera toujours
1. Oudin (Curiosité-, iO/|o) explique carabin de la comète par a lilou, voleur» : on nomnnait ainsi le joueur qui risquait un coup (comète était le nom d'un jeu de cartes) et s'en allait quand il avait joué. Philibert Le Roux (Dictionnaire comique, 1718) définit ainsi carabiner : « Mettre sur quelques cartes et jouer petit jeu (mot qui se dit au jeu de lansquenet, au pharaon et à la bassette). »
2. Mot à mot : manteau tombé. Les tireurs de laine avaient pour principale industrie d'enlever les manteaux des passants.
3. Il s'agit de Fierabras auquel Florinde avait été destinée par son père, le docteur Thésaurus, vieillard avaricieux.
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jlouquiere, et puis c'est tout. Il faut commencer à tourner vers la vergne ; les pieds me fourmillent que je n'y sois tout chaussé et tout vestu.
Alaigre.
11 faut embier le pelé juste la targue. j
Dans la scène suivante, Alaigre dit à son maître Lidias : î
Je vous veux premièrement apprendre cinq ou six mots d'un langage que j'ay appris à la Cour du Grand Goesre, du temps que j'estois parmy les Mattois, Cagous, Polissons, Casseurs de hanes.
Henri Sauvai nous a laissé une description circonstanciée des Cours des miracles dans le tome P"de son vaste ouvrage sur ï Histoire et Recherches des Antiquités de la Ville de Paris, paru à Paris en 1734^. Son enquête personnelle sur l'emplacement de ces refuges de malfaiteurs, y est complétée par de curieux détails sur les nom- Ineuses espèces de gueux, puisés dans le Jargon de V Argot reformé.
Tel ([u'il se présente, le tableau d'ensemble est un document du plus haut intérêt, non seulement pour les études qui nous occupent, mais aussi pour l'histoire littéraire. C'est en effet Sauvai qui a inspiré à Victor Hugo, dans -Vo/re-Dame de Paris (i83i), la perstigieuse description de la procession du pape des fous, dont il nous sera permis de citer au moins ce passage (1. H, ch. m) :
u D'abord marchait l'Egypte... Puis c'était le royaume de l'Argot, c'est-à-dire tous les voleurs de France, échelonnés par ordre de dignités, les moindres passant les premiers. Ainsi déniaient quatre par quatre, avec les diverses insignes de leurs grades dans cette étrange faculté, la plupart écloppés, ceux-ci boiteux, ceux-là manchots, les courtauds de boutanche, les coquillards, les hubins, les sabouleux,
I. Pages jio à J17. Reproduction partielle dans Dulaure, Ilisloin 'h' Paris, éd. Belin. t. V, p. 170 à 182.
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les calots, les frajics-initoux, les polissons, les piètres, les capons, les malingreux, les riffodés, les marcandiers, les narquois, les orphelins, les archisuppôts, les cagoux ; dénombrement à fatiguer Homère. Au centre du conclave des cagoux et des archisuppôts, on avait peine à distinguer le roi de l'argot, le grand coesre, accroupi dans une petite charrette traînée par deux grands chiens... Après venait l'empire de Galilée... »
Pour donner plus de pompe et de pittoresque à sa procession, Victor Hugo fait précéder le royaume de l'Argot par l'Egypte, c'est-à-dire les Bohémiens, et le fait suivre par le haut et souverain empire de Galilée. Au chapitre VI qui traite de la Cour de Miracles, Victor Hugo fait également figurer ces « trois puissants souverains » : le roi de ïhunes, le duc d'Egypte et de Bohème, et l'empereur de Galilée. Or, ces deux derniers ne faisaient nullement partie du royaume de l'Argot; ils y sont accouplés dans Tunique but de rehausser le faste de la description'. Sauvai traite à part la Cour des Miracles et les Bohémiens ou Egyptiens ; quant à l'empire de Galilée, il était constitué par les clercs de procureur de la Chaml)re des Comptes et son nom venait tout simplement de la rue de Galilée, située au quartier de l'enclos du Palais.
L'Egypte et la Galilée n'ont donc rien de commun avec la Cour des Miracles-, et ce n'est pas sans surprise qu'on lit ces lignes de Marcel Schwob : u La Cour des Miracles
1. Voir dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, t. VIII (1901), p. G33 et suiv., un très intéressant article d'Edmond Huguet : « Quelques sources de Notre-Dame de Paris.))
2. Les lexicographes de l'argot ne se montrent pas mieux informés en ce qui touche la Cour des Miracles. Ils en inventent des titres et des attributions. Cf. Larchey, Suppl. : « Bettander, mendier sans doute
LES COI US DES MIRACLES 3l3
a été divisée en quatres sections: Egypte, Bohème. Argot, Galilée ^.. » L'auteur s'était laissé captiver par la poétique évocation de Victor Iluffo^.
Cours dt's Miracles
Pour les Cours des miracles dans lesquelles se retirent les gueux ou les mauvais pauvres, elles sont peut-être aussi anciennes à Paris que les gueux et la gueuserie. Ceux qui savent que truans et truanderie signifient gueux et gueuserie, se doutent que la rue de la Truanderie a pris son nom des gueux qui y ont autrefois demeuré, et que ce n'étoit pas seulement autre lois une cour de miracles, mais que c'étoit peut-élre la preinieie et la plus ancienne de Paris. On établit la seconde vers l'année i35o, en la rue des Francs-Bourgeois, dans une grande maison composée de vingt-quatre chambres, et nommées tantôt les petites maisons du Temple, tantôt les maisons des aumônes, dites des Francs-Bourgeois. En i4i5, un Bourgeois, nommé le Mazurier, les donna au Grand Prieur de France, à la charge d'y loger quarante-huit pauvres, et à d'autres conditions que j'ai déduites ailleurs. Parce que les misérables qu'on y retiroit, étoient exemts ou francs de payer ni boues, ni pauvres, ni lanternes, à quoi sont sujets les Bourgeois de Paris, on les appella francs-Bourgeois, et on donna à leur rue le nonv de la rue des Francs -bourgeois, au lieu de celui de la rue des Poulies qu'elle prenoit auparavant.
pour battander. Les battandiers formaient une tribu de la Cour des Miraclei». » Voir aussi le Dictiounaire de Rigavid (aux mots péhin, tuf et truc) et celui d'Hector France, v" Coitr du roi Pétuud.