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Mémoires de lu Société de Linguistique, t. VII, p. /4G

2. On en trouve la trace dans le drame d'Alex. Dumas, La Tour Suint-Jacques, représenté le i5 nov. i85G au Théâtre impérial du Cirque. Klcur-d'Epée y apostrophe ainsi le grand Coërc : (( Allons, approche, maître Jasmyn Tonneau I", empereur d'Egypte, roi de Thunes, prince d'Argot, duc de Bohême... » V. Théâtre complet d'Alex. Dumas, t. XIH (i863), acte IV, se. 11.

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Tandis qu'ils y demeurèrent, ils y firent tous les désordres que font d'ordinaire les mauvais pauvres ; le long du jour ils insultoient la plupart des passants ; la nuit ils étourdissoicnt les voisins par leur tintamarre ; le soir ils pilloient et voloient tout ce qui se rencontroit en leur quartier ; en un mot, à toute heure leur rue et leur maison étoit un coupe-gorge, et un asile de débauche et de prostitutions. Ils ont continué d'y mener la même vie, jusqu'au commencement de ce siècle, qu'on y bâtit de grandes maisons, et que d'honnêtes gens, qui commencèrent à s'y établir, les contraignirent d'en sortir.

Peut être qu'en sortant de là ils se jetteront en foule dans la Cour des miracles, dont je vais vous entretenir; et que de ceux qui n'y purent avoir de place, les uns se retirèrent en la cour du Roi François, près du Ponceau, et dans la cour Sainte- Catherine, presque vis-à-vis ; les autres en la rue de la Mortelleric, dans la cour Brissét, et dans la cour Gentien ; les autres en la rue Montmartre, dans la cour de la .Tussienne, au tour de l'Eglise Sainte-Marie Egyptienne ; car ce sont des lieux habités encore par des gagne-deniers, ou autres pauvres gens, et auparavant par des fripons et des mauvais pauvres.

Depuis, tant de retraites ne leur sufïisant pas, ils s'établirent partie en la rue Saint-Honoré à l'entour de la Boucherie, dans une assez longue cour circulaire, fermée de portes, où demcuroient des artisans ; partie au fauxbourg Saint-Germain, et au fauxbourg Saint-Marceau, le reste sur la butte Saint-Roch ; et quoique présentement on ne trouve en la plupart de ces cours que de bons pauvres qui gagnent honîjêtement leur vie : elles n'ont point perdu néanmoins le nom de leur origine, on les appelle toujours Cour, et Cour de miracles, en dépit de ceux qui y logent, qui se fâchent qu'on donne à leur demeure un nom qui n'appartient qu'à la maison des fripons et des mauvais pauvres. Aussi on l'a seulement invente pour se moquer de certains gueux imposteurs, qui sont sujets d'un Roi, nommé le grand Coesre, et qui, contrefaisant dans les rues les borgnes, les boiteux, les aveugles et

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les moribonds, avec des hurlemens et des langueurs imaginaires, excroquent des aumônes qu'on ne leur feroil pas sans ces supercheries ; mais qui ne sont pas plutôt de retour chez eux, qu'ils se dégraissent, se débarbouillent, et deviennent sains et gaillards en un instant, et sans miracle.

De tant de cours de miracles, il n'y en a point de plus célèbre que celle qui conserve encore, comme par excellence, le nom de la Cour des miracles. Elle consiste en une place d'une grandeur Irès-considérable, et en un très-grand cul-dosac puant, boueux, irregulier, qui n'est point pavé. Autrefois il confinoit aux dernières extrémités de Paris, à présent il est situé dans l'un des quartiers des plus mal bâtis, des plus sales, et des plus reculés de la Ville, entre la rue Montorgueil, le Couvent des Filles Dieu, et la rue-neuve Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues, vilaines, puantes, détournées ; pour \ entrer, il faut descendre une assez longue pente de lerre, tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à demi enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en quarré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d'une infinité de petits enfans légitimes, naturels et dérobés. On m'assura que, dans ce petit logis et dans les autres, habitoient plus de cinq cens grosses familles entassées les unes sur les autres. (Quelque grande que soit à présent cette cour, elle l'étoit autrefois beaucoup d'avantage: d'un coté, elle s'étendoit jusqu'aux anciens remparts, appelles aujourd'hui la rue-neuve Saint- Sauveur : de l'autre, elle couvroit une partie du Monastère (les Filles-Dieu, avant qu'il passât à l'Ordre de Fontevrault : de l'autre, elle étoit bordée de maisons qu'on a laissé tomber en ruine, et dont on a fait des jardins ; et de toutes parts elle étoit environnée de logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boues, et tous pleins de mauvais pauvres. Quand, en i63o, on porta les fossés et les remparts de la Porte Saint-Denys, au lieu où nous les voyons maintenant, les Commissaires, députés à la conduite do cette entreprise, résolurent de traverser la Cour de miracles d'une rue, qui devoit

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monter de la rue Saint Sauveur à la rue-neuve Saint-Sauveur ; mais quoi qu'ils pussent faire, il leur fut impossible d'en venir à bout : les Maçons qui commençoient la rue, furent battus par les gueux, et ces fripons menacèrent de pis les Entrepreneurs et les Conducteurs de l'ouvrage.

Comme en la rue des Francs-bourgeois, on ne savoit en ce lieu ce que c'étoit que de payer boues, lanternes, loyers, e autres taxes et impositions civiles ; lorsque les Commismissaires et les Sergens y venoient faire leurs charges, ils en sortoient sans rien faire, que de recevoir des injures et des coups. On s'y nourrissoit de brigandages, on s'y engraissoit dans l'oisiveté, dans la gourmandise, et dans toutes sortes de vices et de crimes ; là, sans aucun soin de l'avenir, chacun jouissoit à son aise du présent, et mangeoit le soir avec plaisir ce qu'avec bien de la peine, et souvent avec bien des coups, il avoit gagné tout le jour ; car on y appelloit gagner, ce qu'ailleurs on appelle dérober : et c'étoit l'une des loix fondamentales de la Cour de miracles, de ne rien garder pour le lendemain. Chacun y vivoit dans une grande licence : personne n'y avoit ni foi ni loi, on n'y connaissoit ni Batême ni Mariage, ni Sacremens. Il est vrai qu'en apparence ils sembloient reconnoitre un Dieu : pour cet elîet, au bout de leur cour, ils avoient dressé, dans une grande niche, une image de Dieu le Père, qu'ils avoient volée dans quelque Eglise, et où tous les jours ils venoient adresser quelques prières, mais ce n'éloit en vérité qu'à cause que superstitieusement ils s'imaginoient que par là ils étoient dispensés des devoirs dus par les Chrétiens à leur Pasteur et à leur Paroisse, môme d^entrer dans l'Eglise, que pour gueuseret couper des bourses. Des filles et des femmes les moins laides se prostituoient pour deux liards, les autres pour un double, la plupart pour rien. La plupart donnoit souvent de l'argent à ceux qui avoient fait des enfans à leurs compagnes, afin d'en avoir comme elles, el de gagner par là de quoi exciter la compassion, et arracher des aumônes. Le jour il ne se trouvoit en ce lieu que ceux qui étoient tellement malades, qu'ils ne pou voient remuer : le reste plein de santé en sortoit de bon matin, teigneux en

apparence, la mort sur les lèvres, et par de faux frémissemens imposoit aux yeux des simples, auxquels il tachoit de couper la bourse, et d'attraper quelque charité, (lette dernière circonstance sembla si ridicule à la Cour, en i65.'^, qu'elle servit de passe-tems au Roi, et d'entrée au Balet l\o>al de la nuit, divisé en quatre parties, et dansé sur le théâtre du Petit-Bourbon ; jamais les subites métamorphoses de ces imposteurs n'ont été plus heureusement représentées. Benserade nous y prépara par des vers assez galans : les meilleurs Danseurs du Royaume figurèrent le Concierge et les Locataires de la Cour de miracles, par une sérénade, et par des postures si plaisantes que tous les spectateurs avouèrent que dans le Balet il n'y avoit point de plus facétieuse entrée*.

Si vous desirez être mieux informé de la vie de ces fripons, il vous faut savoir qu'il s'en trouve de plusieurs espèces. Les uns sont argoticrs ou gueux ; les autres coupeurs de bourse; les autres voleurs de nuit et de grands chemins, tous libertins ; les voleurs et les coupeurs de bourse néanmoins le sont bien davantage que les autres. Ce sont gens sans loix et sans disciplines. Les argotiers au contraire ont un Roi, des Loix et un Royaume composé d'un nombre presque infini de sujets disciplinés, si on peut appeller de la sorte de mauvais pauvres. (]omme il n'y a rien que de mauvais à dire des voleurs, je viens aux coupeurs de bourse, lesquels véritablement ne font pas tant de façon que les argotiers ; mais ne laissent pas d'en faire qui méritent peut-être votre curiosité. Il n'est pas permis à tout le monde d'être coupeur de bourse ; pour le devenir, il faut entre autres choses faire deux chefs-d'œuvres en présence des Maîtres.

Le jour pris pour le premier, on attache au plancher et aux solives d'une chambre une corde bien bandée, où il y a des grelots avec une bourse, et il faut que celui qui veut être

j. Dans le Ballet Royal de la Nulct, dansé par Sa Majesté le 23 février i(j53, la XIV* Entrée représente : « La Cour des Miracles où se rendent le soir toute sorte de Gueux et Estropiez, qui en sortent sains et gaillards pour danser leur Entrée, après laquelle ils donnent une Sérénade ridicule au Maistre du lieu. »

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passé Maître, ayant le pied droit sur une assiette posée au bas de la corde, et tournant à l'entour le pied gauche, et le corps en l'air, coupe la bourse sans balancer le corps, et sans faire sonner les grelots : s'il y manque en la moindre chose, on le roue de coups ; s'il n'y manque pas, on le reçoit Maître. Les jours suivants on le bat autant que s'il y avoit manqué, afin de l'endurcir aux coups, et on continue de le battre jusqu'à ce qu'il soit devenu insensible. Alors, pour faire son second chefd'œuvre, ses compagnons le conduisent en quelque lieu grand et public, comme par exemple, le Cimetière Saint-Innocent : s'ils y voyent une femme à genoux devant la Vierge, ayant sa bourse pendue au côté, ou une autre personne avec une bourse aisée à couper, ou quelque chose semblable, facile à dérober ; ils lui commandent d'aller faire ce vol en leur présence, et à la vue de tout le monde. A peine est-il parti, qu'ils disent aux passants, en le montrant au doigt : Yoilà un coupeur de bourses qui va voler cette personne. A cet avis, chacun s'arrête, et le regarde sans faire démonstration de rien. A peine a-t il fait le vol, que les passants et les délateurs le prennent, l'injurient, le battent, l'assomment sans qu'il ose, ni déclarer ses compagnons, ni même faire semblant de les connoître. Cependant force gens s'assemblent et s'avancent pour voir, ou pour apprendre ce qui se passe. Ce malheureux et ses camarades les pressent, les fouillent, coupent leurs bourses, vuident leurs poches ; et faisant plus de bruit et plus les mauvais que tous les passants ensemble, tirent subtilement de leurs mains leur nouveau maître, et se sauvent avec lui et avec leurs vols, durant que chacun se plaint de sa perle, sans savoir a qui s'en prendre.

Après que ce gueux a fait cette dernière épreuve, appellée la perfection du chef-d'œuvre, les Maîtres lui donnent leur attache, et l'enroUent dans une compagnie ; ils lui permettent de couper des bourses partout où son Capitaine le dépêchera. Et si auparavant il a été bien frotté pour devenir Maître, en revanche il frotte bien, il aide même à bien frotter ceux qui le veulent être, et tache de se vanger sur eux avec usure des coups qu'il a reçus.

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Sans parler de toutes leurs autres cou lûmes, l'une desprincipales de leur Corps, ou peut-être la fondamentale, c'est qu'ils ne sont jamais seuls; toujours ils marchent en compagnie, ou suivis ordinairement d'un, quelquefois de deux de leurs compagnons : et ce n'est pas pour avoir des amis qui les puissent deffendre quand on les surprend sur le fait, mais pour avoir des Receleurs à qui ils puissent fier leurs vols, de peur qu'on ne les surprenne entre leurs mains. De crainteque par leur nombre ils ne se nuisent les uns les autres, aux Halles, à l'Eglise et semblables lieux publics, ils savent combien ils y doivent être pour ne s'y pas rencontrer davantage. Dans un endroit fort caché, et connu seulement d'eux, le premier qui s'y rend, met seulement un dé qu'il tourne à son arrivée sur le côté marqué d'un point, celui qui vient après le retourne sur le deux, l'autre sur le trois, et ainsi jusqu'à ce que le sixième gueux l'ait mis sur le six. Alors, s'ils doivent être plus, le septième apporte un autre dé qu'il met sur l'un, que le huitième pose sur le deux, et que le reste change de la même sorte que le premier, jusqu'à ce que le nombre des coupeurs de bourse qui doivent venir en ce lieu, soit entièrement complet.

Pendant qu'un de nos amis communs de l'Académie Françoise étoit encore Page de la Chambre de Henri IV, il découvrit par hazard ce mystère, et le trou où il se passoit aux Halles les jours de marché ; et pour l'éluder par un tour de galant homme, et empêcher qu'il n'y eut en ce lieu tant de coupeurs de bourses qu'il y en devoit avoir, il m'a assuré que plusieurs fois il avoit misées dés sur le six, encore qu'ils ne fussent que sur l'un, et que par ce moyen il avoit souvent retranché le nombre que ces fripons dévoient être aux Halles, et sauvé quantité de bourses.

Pour les Argotiers, ce sont des pauvres que vous voyez aux foires, aux pardons et aux marchés : ils sont tant qu'ils composent un gros Royaume : ils ont un Roi, des Loix, des Officiers, des Etats, et un langage tout particulier. Des Ecoliers débauchés en ont jette, a ce qu'on dit, les premiers fondemens, ayant associé avec eux des gueux, des coupeurs de bourses

et des voleurs. Ils se rendirent fort puissants, quoique depuis les voleurs s'en soient retirés, il ne laisse pas d'être encore fort considérable par la multitude de ses peuples.

On tient par tradition que leur jargon est le même que firent entre eux les premiers Merciers qui allèrent aux foires de Niort, de Fontenai, et d'autres Villes de Poitou. Leurs Olficiers se nomment Cagoux, Archisupôts de l'Argot, Orphelins, Marcandiers, Rifodés, Malingreux et Gapons, Piètres, Polissons, Francsmitoux, Calots, Sabouleux, Hubins, (^oquillarts, Courteaux de boutanche. Leur Roi prend d'ordinaire le nom de grand Coësre, quelquefois de Roi de Thunes, à cause ■d'un scélérat appelle de la sorte, qui fut Roi trois ans de suite, et qui se faisoit traîner par deux grands chiens dans une petite charette, et mourut à Bordeaux sur une roue.

Enfin, encore que depuis l'établissement de l'Hôpital général, les Cours de miracles, dont je viens de parler, ne relèvent plus du grand Coësre, qu'on lui enlève tous les jours ses sujets et ses officiers, qu'on les emprisonne dans Bicêtre et dans la Salpétrière ; si le Royaume argotique ne fleurit plus, il ne laisse pas subsister toujours.

Quand il fleurissoit, le grand Coësre y recevoit tous ceux qui se présentoient. D'abord, il leur faisoit enseigner par ces Cagoux à accommoder une drogue faite avec une herbe nommée Esclaire, ou avec du lait, du sang et de la farine, pour contrefaire des ulcères, des blessures et autres plaies. Après, il leur faisoit apprendre à faire de la graisse pour empêcher les chiens d'aboyer dans les villages, et mille autres tours de souplesses qui seroient peut-être plaisans, mais trop longs à raconter. Pour devenir officiers, il falloit avoir un magasin de masques, de haillons, d'emplâtres, de potences, de bandages, et de ces autres épouvantails de chenevière qui font pitié au peuple, et rire les honnêtes gens. Pour monter sur le trône, il falloit avoir été Cagou, ou Archisupôt de l'Argot, et porter un bras, une jambe ou une cuisse à demi rongée, en apparence, de gangrenne ou de pourriture, mais en effet si aisée à guérir, qu'en un jour elle se pouvoit rendre aussi saine que jamais. Ses habits Royaux étoient faits de

mille haillons rapctacés et bigarrés de mille couleurs : tous les ans il tenoil des Etats généraux : tous ses oiriciers et ses peuples s'y rendoient, et lui faisoient hommage ; ceux-ci lui pa>oieiit les tributs à quoi les Loix du Koyaume les obligeoient ; ceux-là lui rendoient compte de leurs charges, et des choses qu'ils avoieni fait le long de l'année : quand ils s'en éloienl mal acquîtes, il les faisoit punir en sa présence selon leurs démérites. Lorsqu'il n'avoit pas lui-même bien gouverné, on le détrônoit, et on en créoit un autre à sa place. En un mot, s'il est vrai, comme je l'ai appris de plusieurs personnes dignes de foi, qu'à Ste Anne en Auray, le lieu le plus saint de la Bretagne, gouverné par des Carmes Réformés, il y a un grand Pré, nommé le Pré des gueux, par ce qu'il est couvert de cabanes faites de branches et de terre, où se rend tous les ans à la Ste Anne, à la Pentecôte, et aux autres Fêtes solennelles, le grand Coësre, avec ses officiers et ses sujets, pour tenir ses Etats, couper des bourses, et dérober. S'il est vrai encore que ces Moines, tout informés qu'ils sont des déportemens de ces fripons, les soutTront près d'un lieu sanctifié par tant de miracles, afin qu'ils remplissent tous les coins de la France, où ils vont voler et couper des bourses, à l'abry de la sainteté do la Chapelle Ste Anne, j'ai eu raison d'avancer que le Hoyaume argotique subsiste toujours ; et je puis ajouter que de mauvais pauvres contribuent à l'entretien de plusieurs Ueligioux, ou bons pauvres ; et que voilà un des mauvais moyens dont on dit que Dieu se sert quelquefois pour opérer de bonnes œuvres.

J'ai dit que les premiers officiers du Royaume argotique s'appellent Cmioiix et Archisuppôts ; comme ils prennent bien de la peine, ce sont les seuls qui ne lui payent rien. Ceux-ci sont des Ecoliers et des Prêtres débauchés qui enseignent le langage argotique aux nouveaux venus, et qui le retranchent et le réforment à leur volonté. Ceux-là tranchent des Gouverneurs de Provinces, et apprennent aux apprentifs les choses que j'ai dites : ils répandent dans les Villes et les lieux de leur gouvernement tous ceux dont le grand Coësre leur confie la conduite ; ils les mènent aux Etats, ils répondent de leurs

Les Sources de l'Ai-got Ancien. u\

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actions ; quand ils ont fait quelque vol dont on se vient plaindre à eux, ils en ordonnent comme il leur plaît : leur nombre est proportionné au nombre des Provinces : il n'y en a qu'un dans chacune, et ils peuvent gucuser par tout leur gouvernement, contrefaisant les pauvres honteux, et les personnes de condition ruinées ou dévalisées.

Ces misérables, qui, l'épée au côté, contrefont les soldats estropiés, étoicnt \arqiiois, ou gens de la petite flambe : ces petits coquins, que avant l'établissement de l'Hôpital général, nous voyons niandier en tremblottant dans les rues de l^aris, trois ou quatre de compagnie, se nommoient Orphelins : ces grands pendards qui alloient d'ordinaire deux à deux, vêtus d'un bon pourpoint et de méchantes chausses, crians qu'ils étoient de bons marchands ruinés par les guerres, par le feu, ou par de semblables accidens, s'appeloicnt Marcandiers : ces hommes qui gueusoient ordinairement avec leurs femmes, leurs enfans, et un certificat en main, lequel portoit qu'ils avoient été brûlés, avec tout leur bien, du feu du ciel, ou par fortune, prenoient le nom de Rifodés. Quant aux Maliiiyreiw, il y en avoit de deux espèces, les premiers avoient le ventre dur et enflé, ainsi que des hydropiques, les autres avoient un bras, une jambe, ou une cuisse pleine d'ulcères, et demandoient l'aumône dans les Eglises, pour aller en pèlerinage à St Méen, où ils feignoient d'avoir voué une Messe : les Piètres ne marchoient qu'avec des potences : les Courtaiix de boiiinnche ne gueusaienl que l'hiver: les Polissons alloient quatre de bande, avec un pourpoint sans chemise, un chapeau sans fonds, le bissac et la bouteille sur le côté : bref, selon quelquesuns, les Francniitoux avoient autour du front un méchant mouchoir salle, et contrefaisoient les malades, appuyés sur un petit bâton, haut seulement jusqu'à la portée de la main, fléchissant les jambes et le corps de faiblesse ; selon d'autres, ils se lioient le bras en haut de telle sorte que leur pouls ne battoit point, et que se laissant quelquefois tomber, ils ne sembloient pas seulement être prêts à mourir aux bonnes gens qui venoient à leur secours, mais même aux Médecins et aux Chirurgiens, qui ne leur sentant point l'artère au bras.

Troyoicnt qu'ils alloient rendre l'àme : les ('Mpons étoienl aussi, selon quelques-uns, des larrons et des coupeurs de bourses, qui niandioient dans les Cabarets de Paris ; mais selon ceux qui ne les admettent point dans le Royaume argotique, r'étoicnt de petits gueux qui jouoient autrefois sur le Pontueuf, faisant semblant de ne savoir pas jouer, et perdoient leur argent avec des personnes attitrées, qui les gagnoient eux et tous les autres. Enfin, les Gallois feignoient d'être guéris (le la teigne, et de venir de Ste Reine : les Ilnhins disoient, et montroient avec un certificat, qu'un chien ou loup enragé les avoit mordus, et qu'ils alloient faire le voyage de St Hubert : les Coqnillarts avoienl fait le pèlerinage de St. Jaques, ou de St. Michel, et vendoient bien leurs coquilles à ceux mômes qui en revenoient : les Sahoiileux contrefaisoient les malades de Saint avec un morceau de savon en la bouche, qui jettoit bien de récume, et avoient la tête pleine de blessures, pour s'être tourmentés et débattus : ces derniers étoient les plus fidellcs sujets du grand Cocsre, et lui payoient plus gros tribut qu'aucun autre de ses officiers. Tous ensemble ne se portoient mal qu'en apparence, ils étoient aussi sains les uns que les autres : tous les maux que je viens de déduire, ils se les faisoient, et s'en guérissoient eux-mêmes, et les pouvoient perdre aussi promptement que gagner.

Il y a quelque tems qu'un de nos bons amis en vit l'expérience en un malingreux, qui avec son ventre enflé extraordinairement feignoit d'être hydropique, et rcmplissoit de hurlemens la rue Sl-Honoré. Les doubles lomboient en foule dans un méchant chapeau qu'il tenoit à la main. Chacun prenoit pitié de sa misère ; il n'y eut pas même jusqu'à un Chirurgien qui charitablement ne le fit entrer dans sa boutique pour lui donner du soulagement ; mais n'ayant pu découvrir la cause de son mal, et se doutant de l'imposture, il s'avisa de lui découvrir un certain endroit, et lui en ayant ùlé un gros tampon qui lui en bouchoit l'entrée, il en sortit du vent en si grande quantité, que toute sa boutique s'en remplit, et que l'odeur en infecta le nez du peuple, qui touché de compassion avoit suivi le malingreux.

Ne VOUS attendez point après cela que je vous raconte les autres impostures de ces gens-là, après vous avoir appris comment les malingreux se couvroient d'ulcères les jambes, les cuisses et les autres parties du corps, ne me demandez rien davantage du Royaume Argotique.

Ils se lient le plus fortement qu'ils peuvent avec une bande fort étroite ; si c'est une jambe, ils dansent dessus ; si c'est un bras, ils s'y appuyent, et ainsi des autres, jusqu'à ce que la pai'tie devienne bien enflée. Gela fait, ils la déplient, puis y mettent à l'heure même de l'esclairc, qu'ils y laissent toute la nuit, et qui a la propriété de couvrir la peau de cloches. Le matin ils les coupent, et comme il en sort de l'eau rousse, ils l'arrêtent avec de la poirée, qui la convertit en boue. Après tout, pour rendre ces plaies plus vraies et plus vilaines, ils les entourent de sang de bœuf détrempé avec de la farine, et préparé comme j'ai dit par leurs apprentifs. Une jambe en cet état s'appelle une jambe de Dieu. Aussi est-il tellement difTicile de la mettre au point qu'il faut, que c'est le plus grand coup de maître des Argotiers, et que ceux qui en viennent à bout sont considérés comme les Grands du Royaume Argotique et estimés les plus riches.

Pour fmir ce discours, quoique les voleurs soient bien plus anciens que les argotiers, toutefois il ne m'a pas été possible d'en découvrir rien avant 1427 et i448- Selon quelques-uns en i448, et selon d'autres en i449, ^^^ colonie de voleurs, convaincus de quantité de crimes, et surtout d'avoir dérobé des petits enfans et de leur avoir coupé les jambes et crev('' tes yeux, furent pendus à la porte St. Jacques et à la jDorle St. Denys. Le bruit couroit qu'ils avoient un Roi et une Reine. L'un d'entre eux étoit joueur de vielle et marié ; il ne laissoit pas néanmoins d'entretenir une femme mariée qu'on fit mourir avec lui, et qui fut la première personne de l'autre sexe, qui souffrit à Paris le dernier supplice.

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