VII. — Le Vice puni ou Cartouche
La vie mouvementée du célèbre voleur Louis Dominique Cartouche, roué à Paris le 28 novembre 1721,3 souvent tenté les littérateurs. Une quarantaine de jours avant son exécution, Le Grand, comédien du Roi, fit jouer le 21 octobre 1721, sur la scène du Théâtre Français, une pièce en trois actes, en prose, intitulée Cartouche ou Les I oleurs. Quatre ans plus tard, Nicolas Ragot, dit Granval, rima un poème « héroïque, comique et tragique en i3 chants », sous le titre Le Vice puni ou Cartouche, qui <'ut de nombreuses éditions dont la dernière parut à Paris
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Le poème débute par cette invocation :
Je chante les combats et ce fameux voleur, Qui, par sa vigilance et sa rare valeur, Fit trembler tout Paris...
Un certain nombre de termes d'argot se trouvent disséminés le long de ces treize chants :
Faut-il quitter Paris pour éviter la grifîe, Et sur le grand trimard aller battre Vantijfe ?
(Chant 1.)
I. C'est cette édition qui a été «niqwenient utilisée par Larcliey, dans son Dictionnaire historique de l'Argot.
Mon fils se faisoit grand : dès sa quinzième année. Il fit voir qu'il avoit l'a me noble et bien née ; lijaspinoit argot encore mieux que françois.
(Chant m.) Je sçavois débrider la lourde sans tournante.
(Chant V.)
C'est trop longleinps boire, aimer et babiller, Il est, vous le sçavez, heure de maquiller.
(Chant X.)
Ce dixième chant renferme deux morceaux qui méritent d'être cités.
Le premier traite de l'origine du nom argot, que Granval fait remonter à la ville grecque ^ d'Argos :
Aotre aspect, ma déesse, embellit seul ces lieux...
Je veux sur votre nom faire des anagrammes.
Des sonnets, des chansons, des... Je veux, en un mot,
Employer comme il faut le plus sublime argot.
Je me surpasserai. Que vous serez contente,
Vous qui parlez si bien cette langue charmante !
— Mais, à propos d'argot, dit alors Limosin,
Ne m'apprcndrez-vous pas, vous qui parlez latin. D'où cette belle langue a pris son origine.'*
— De la ville d'Argos, et je l'ai vu dans Pline, Répondit Balagni ; le grand Agamemnon
Fit fleurir dans Argos cet éloquent jargon. Comme sa cour alors était des plus brillantes. Les dames de son temps s'y rendirent savantes.
I. Cf. Vergy, dans le Dictionnaire étymologique de Ménage (éd. lyôû),. au mot Argot: «Pour moi je suis convaincu que le mot argot vient (lu Grec, et qu'iJ a été fait d'àpyàç, ([ui signilie un fainéant, qui mène une vie oisive, qui n'a ni travail ni métier : que de ce mot grec, qui convient si bien à cette sorte de gens, on a appelle argot le jargon qu'ils parlent entr'eux.»
LE VICE PUNI OU CARTOUCHE 'd'J"]
Electre le parloit, dit-on, divinement ;
Iphigénie aussi V entravait ijourdement.
Jusqu'aux champs phrygiens les Grecs la transportèrent.
Tous les chefs en argot leurs soldats haranguèrent.
Connaissant quelle était sa force et sa vertu
Pour pouvoir relever un courage abattu.
J'ai vu, s'il m'en souvient, dans Ovide ou Virgile,
Que, lorsqu'on disputa pour les armes d'Achille,
L'éloquent roi d'Ithaque en eût été le sot.
S'il n'eût pas su charmer ses juges en argot.
Au deuxième passage on lit une chanson argotique :
Cependant à Lisette ou oHVe une ariette, Nul ne peut la chanter aussi bien que Lisette : Elle fut autrefois ouvreuse à l'Opéra ; Elle chante: en chorus chacun répétera.
An; : Ton joli, belle Meunière, ton joli nwiilin.
Fanandels, en cette piollc
On vit chenument ; Arton, pi vois et crioUe
On a gourdement :
Pitanchons, et faisons riolle
Jusqu'au jugement I
Icicaille est le théâtre
Du petit dardant ; Fonçons à ce mion folâtre
Notre palpitant :
Pitanchons pivois chenastre
Jusques au luisant 1
Granval ajouta à son poème un petit lexique argotfrançais^ qu'il fit précéder de cet avertissement au lec-
I. Nous avons omis la partie française- argot, laquelle ne fait que répéter les données de la première partie.
SaS DOCUMENTS LITTÉRA.IRES
leur : « Quoique les termes d'Argot répandus dans ce Poëme soient expliqués par des Notes au bas des pages, j'ai mis à la fin de ce livre une espèce de Dictionnaire qui pourra satisfaire ta curiosité sur tous les autres mots dont je ne me suis pas servi. »
Ce lexique reproduit en très grande partie le glossaire du Jargon de V Argot reformé, éditions 1660 à 1700. Il y ajoute un certain nombre de formes secondaires et de mots nouveaux :
a) Formes dérivées : Babillarde, débacler, défrusquiner et frasquiner (de friisqiiin), limasse (de lime), rouseaillante (de rouscailler), irimancher et trimarder (de trimer).
Sens dérivé : Antiffe, marche (battre Vantiffe), proprement église et pavé d'église.
b) Termes nouveaux : /iffe (vie), anquilleuse, astic (épée), etc., une cinquantaine à peu près*, auxquels il faut ajouter des mots appartenant en propre à Granval tels que palpitant (cœur), et dardant (amour), ce dernier désignant le soleil dans la Didon de Jodelle (acte II) :
Les cieux ne furent oncq tes parens, ni ta mère Ne fut oncq celle là que le tiers ciel tempère, Le plus bénin des cieux, ni oncq (traistre menteur !) Le grand Dardant ne fut de ton lignage auteur.
Citons encore les formes ou les sens erronés de : Capon, écrivain (au lieu de échevin), rème (pour diirème), solir, ventre (au lieu de vendre).
I. Ces termes ont été reproduits en petites majuscules; les formes dérivées sont pourvues d'un astérisque.
LE VICE Pljyi ou CARTOUCHE
Tous ces éléments additionnels ou erronés passèrent dans les différentes éditions du Jargon de l'Argot à partir de 1738 et de là ils firent le tour de la lexicographie argotique. La dernière réimpression du Vice puni, celle de 1827, que nous donnons au bas des pages, renferme un grand nombre d'articles nouveaux plus ou moins authentiques : les termes du parler vulgaire y sont souvent confondus avec ceux de l'argot proprement dit.