I. L'Argot dans Rabelais
Geoffroy Tory, cet imprimeur doublé d'un grammairien, dans l'avant -propos de son « Champ
LE XM' SIECLE 2[>
Fleury )> (iÔ'm)), nous donne des renseignements circonstanciés sur les courants linguistiques du premier quart du xvi' siècle. Il distingue quatre catégories de a contrefaiseurs » de notre langue : les Escumeurs de latin, c'est-à-dire les latinistes à outrance, les Plalsdiiteurs, avant-coureurs des écrivains burlesques, les Forgeurs de mots nouveaux, et, finalement, les Jargonneurs, qu'il juge sans indulgence :
Tout pareillement quant Jargonneurs tiennent leurs propos de leur malicieux jargon et meschant langage, me semble qu'ilz ne se montrent seullemenl estre dédiez au gibet, mais qu'il seroit bon qu'il ne feussent oncques nez. Jaçoit que maistrc François Villon en son temps y aye este grandement ingénieux : si toutes fois eust il mieulx faict d'avoir entendu à faire aullre plus bonne cliouse. Mais au fort. Fol qui ne follie, pert sa raison. J'alleguerois quelque peu du dict jargon, mais pour en éviter la meschante congnoissance, je passeray oultre...
Il est vraiment dommage ^e maître Geoffroy Tory ait obéi à ses scrupules de granmiairien, car le passage qu'on vient de lire est de la plus haute importance pour l'histoire de l'argot. Il explique la présence des termes de jargon relativement nombreux qu'on trouve dans la langue littéraire du xvi" siècle et que nous allons relever tout d'abord chez Rabelais.
La récolte est intéressante:
Albert, argent : « Mesplaidoyeurs semblablement de soy niesmes declinoient on dernier but de plai-
doirie : car leurs bourses estoient vuidcs, de soy cessoient poursuivre et solliciter : plus à'aubert ^ n'estoit en fouillouse pour solliciter et poursuivre-. » Terme traditionnel déjà relevé et qu'on rencontre, au début du xvr siècle, dans le a Mystère de Sainct Louis », de Gringore, où le fils dit à sa mère :
Le Dyable y ait part Aux ribaudes et au hazart ; Tout ce qu'avoye est despendu, Mais je n'en suis guère esperdu.
Car ma mère m'en baillera.
Veuil ou non, elle foncera A liber t à ma poue^...
Cruc, crochet : «Je le vous grupperay au crac^. » Mot qu'on lit dans la « Passion » de Jean Michel (i486).
Fouillouse, bourse, terme de jargon, envployé
1. Cf. Le Duchat, dans \o Dictionnaire étymologique de Ménage: « Aiibert. Il est indubitable qn'aabert, qui signifie proprement pièce d'argent ou une monnaie blanche, vient d'albiis. Or comme aubert, ou comme nos anciens écrivoient volontiers haubert, signifie aussi une cotte de maiHe, il y a de l'apparence que haubert, en cette dernière signification, vient aussi d'albus. » Cette homonymie a été reprise par I<>. -Michel ; « Tout en partageant l'avis de Le Duchat qui donne à croire que ce mot vient d'albus, je me demande pourquoi, signifiant une somme d'argent composée au moyen âge de sous et de mailles, il ne viendrait pas également de haubert, sorte de cotte d'armes toute faite, elle aussi de m«t7/es » ; et, en dernier lieu, par M. Ant. Thomas : « Le rapport de aubert, argent, avec le lat. albus est peu vraisemblable ; il est plus naturel de voir dans l'argot le terme d'équipement militaire haubert, d'après l'analogie du double sens de écu » (Joiirnat des Savants, 190g, p. /|/i'i).