Ed. de LescLirc t. II, p
6/i INTRODUCTION
on le fit sortir de sa prison avec Cartouche et d'autres, du temps qu'ils étoient au Chàtelet ; qu'on les mena dans une chambre haute où il y avoit un lit vert ; qu'il s'y trouva plusieurs hommes, en belles perruques et habits galonnés, qui s'adressèrent à eux et leur demandèrent, en présence du lieutenant criminel et du procureur du Roi qui y étoient, s'ils n'avoient pas entre eux un jargon ou argot, et s'ils ne chantoienl pas certaines chansons. Ils en convinrent. Ils dirent plusieurs mots de leur jargon et chantèrent des chansons que Cartouche dit avoir faites et qui étoient très jolies. Le lieutenant criminel dit que c'étoit dommage qu'un si bel esprit se fût adonné à voler. Il y avoit du vin sur une table, et l'on buvoit, le vin manqua et on alla quérir d'autre, et cela finit par de l'argent que ces messieurs donnèrent aux prisonniers qui en firent bonne chère le soir. Or, ces messieurs étoient les Comédiens françois, qui vouloient avoir ces chansons et cet argot pour mettre dans une comédie, qui a été scandaleusement jouée sur le théâtre sous le titre de Cartouche, ou les Voleurs^.
Cette pièce contient en effet une demi-douzaine de mots d'argot que l'auteur a tous mis dans la bouche de Cartouche :
Resterons-nous dans Paris ? Irons-nous battre Vantife sur le grand trimard ? [Note : Termes d'argot, pour dire aller sur le grand chemin].
Qu'avez-vous pincé ? [Note : c'est-à-dire volé].
1 . Voir aussi le Journal historique et aneedoiique du règne de Louis XV par l'avocat J. F. Barbier (t. I, p. 109) : « Ce Cartouche s'est distingué dans son g;enve, et il kii arrive ce qui n'est jamais arrivé. Lundi, 20, on afficha à la comédie itahenno, la comédie de Cartouche, où Arlequin, qui est fort souple et bon acteur, fit cent tours de passe-passe. Mardi, ai, on joua à la comédie française, Carlouclie, petite pièce assez gentille faite par le comédien Le Grand ; il y va un monde étonnant. Au surplus les gens de bon sens trouveront fort mauvais qu'on laisse représenter sur le théâtre un homme qui existe réellement, qui est tous les jours interrogé, et dont la fin sera d'être roué vif; cela n'est pas séant. »
LE XMlf SIÈCLE 65
Qui cst-co qui a Irinié [c'est-à-dire marché] dans la rue des Noyers ')
Et vous, petit drôle, n'avcz-vous rien bouline [c'est-à-dire volé] ?
Et vous, petits Mioches i c'est-à-dire </a/TO/tsj, allez travailler à la presse.
(Qu'est qu'il y a, Monsieur le Rntichon [c'est-à-dire Abbé]? '
D'ailleurs, « Cartouche ou les Voleurs » ne fut pas la seule pièce émaillée de termes d'argot.
L'opéra-comique de Le Sage et d'Orneval « Les Pèlerins de la Mecque » , représenté à la foire de Saint- Laureut en 1726, en renferme quelques autres dans la iv*' scène du P' acte :
Le Cale n de r.
Vous serez assez habile Quand vous sçaurez la chanson... Allez vous en, mon garçon,...
Faire yZc/i^r du michon.
Arlequin.
Je m'en vais bellaiider gourdement dans toutes les enlifles et les piolles de la vergne.
Le Galender.
Comment! vous savez rouscailler bigorne?
Arlequin
Bon ! C'est mon grand-père qui a inventé l'argot quelque temps avant qu'il tombât entre les louches du Toile.
I. Œuvres de Le Grand, comédien olii Roi, Paris, 1770, t. 1. p. i5i
à aS-'i : Cartouche ou Les Voleurs. Voir les scènes m, vi et ix du 1" acte.
cg im'hodugïion
Le Calendeu.
Vous aurez soin de vous rendre ce soir à notre Castii. C'est ce caravansérail que vous voyez au tiai:bt de cette rue à gauche. Je suis là barbaudier des calenders'.
La bande de Cartouche a été la plus importaute de son temps ; il n'est pas surprenant que les exploits de ce fameux chef de brigands, et surtout sa fin, aient autant contribué à la diffusion de l'argot pendant le second quart du xvni" siècle.
Le même temps à peu près (i745) vit paraître une facétie, intitulée : « Entretiens de la Truche ou les Amours de Jean Barnabas et de la mère Roquignard ». Cette pièce ne renferme pas de termes d'argot, mais elle offre une assez curieuse peinture de la vie des gueux du temps, de leurs ruses et de leurs infirmités factices :
Que Ton nous regarde, pour la plupart, sans prévention : nous sommes des objets dignes de compassion ; nous tirons des larmes de ceux qui nous voyent. L'un, moyennant quelques vessies de cochon, qu'il ajuste devant lui, se fait passer pour hydropique. L'autre, avec ses deux béquilles sur lesquelles il semble se soutenir avec peine, se serviroit de ses jambes mieux qu'un dératé, s'il entendoit claquer un fouet derrière lui, etc. (p. 8.)
Ce sont là les procédés traditionnels auxquels les mendiants ont de tout temps eu recours, aussi bien dans lantiquité que de nos jours.
Théâtre de la Foire, Paris, 1728, t. VI, p. i/|5.
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