‹ Les sources de l'argot ancien (volume 2)Chapitre 6 sur 238 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

jusqu'ici aucun argot européen n'a été soumis à une investigation sérieuse. L'étude historique de l'argot français vient seulement d'être commencée. Un linguiste allemand, M. Frédéric Kluge, avait annoncé dès 1901 un dictionnaire étymologique du rolwelsch, mais ce projet intéressant n'a malheureusement pas abouti. Dans ces conditions, criminalistes, sociologues et ethnographes devraient se montrer moins empressés dans leurs théories des langues spéciales.

Pour le moment, il s'agit de préciser une question capitale de l'argot, celle de sa constitution factice.

Largot ancien était avant tout un langage secret, et partant conventionnel; l'argot moderne n'est plus ni l'un ni l'autre. A proprement parler, il n'existe plus de nos jours d'argot proprement dit; il n'y a qu'un bas-langage parisien parlé, à certaines nuances près, par toutes les basses-classes, honnêtes ou malhonnêtes, de la capitale. C'est confondre, croyonsnous, ces deux variétés linguistiques de l'argot, que de contester le caractère artificiel du jargon.

On a récemment prétendu y voir une évolution analogue aux patois ^ ; mais l'argot proprement dit est dépourvu de morphologie et de syntaxe, double

Gennep fit paraître dans sa Remie des éludes ethnographiques et sociologiques, Paris, 1908, t. 1, p. 807 et suiv. Cf. sur les argots européens et particulièrement sur celui de l'Amérique, une série d'articles de Wilde, dans le Journal of American Folklore, Boston, 1889-1890 (t. n, p. Soi et suiv. et t. III, p. 3oo et suiv.).

1. Alb. Dauzat, La langue française, Paris, 1909, et Ant. Tliomas, ■dans le Journal des Savants de 1909, p. 489.

PREFACE XIU

fondement de tout patois ; son vocabulaire est essentiellement constitué d'éléments indigènes, français ancien ou dialectal : tout au ])lus pourrait-on \ voir une sémantique. Nous persistons à trouver un abîme entre les images jargonnesques et celles des parlers i)opulaires.

Quel patois pourrait offrir des analogies séman tiques telles que : aile (bras), ance (oreille), comble (chapeau), creux (maison), longue (année), lourde (porte), serre (main)? Ces métaphores se retrouvent à la fois dans plusieurs argots romans, accusant ainsi une mentalité spéciale qui sest imposée à des milieux différents mais ayant les mêmes préoccupations. Elles sembleraient de beaucoup plus étranges si Ton se bornait au seul argot français, en prenant les exemples dans deux vocabulaires extrêmes, celui des Coquillards et celui des Chauffeurs. Les premiers appellent un jour, torture, et un meurtrier, envoyeur ; les seconds, une forêt, citaf telle, et une piison, turbette, c'est-à-dire tourbière.

D'ailleurs, ces images si frappantes ne sont pas l'œuvre d'une collectivité, mais celle d'individus auxquels incombait spécialement la tâche d'enrichi iou de simplifier le vocabulaire jargonnesque. C'était jadis la mission des chefs intellectuels de la corporation, les Archisuppôts ou Cagous, qui enseignaient l'argot aux jeunes voleurs. Dans leurs assemblées générales, comme ils représentaient toutes les pro vinces de France, ces Cagous apportaient chacun des

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