II. — Les Ballades de Villon
Sous le titre de Jargon et Jobelin, Pierre Levet imprima en 1489 six ballades qui constituent un des monuments les plus importants de l'ancien argot.
Au xvr siècle, Marot, en donnant son édition nioder-^ nisée des Œuvres de Villon, note dans la préface, à propos du Jobelin : <( Touchant le Jargon, je le laisse à corriger et exposer aux successeurs de Villon en l'art de la pinse et du croq )). Les autres éditeurs jusqu'à nc^s jours ont généralement observé cette réserve.
Ce n'est que dans les derniers temps qu'Aug. Vitu (188^) et Lucien Schône (1888) ont essayé une interprétation d'ensemble plus ou moins métliodique, mais sans aboutir à des résultats positifs. La publication par Marcel Schwob, en 1892, du lexique des Coquillards a seule contribué à éclaircir certains vocables des Ballades :
Ance (oreille), arque (dé), befjîeur (escroc), blanc (niais) et blanchir (échapper), David (crochet), fourbe (voleur), jarte (robe), long (habile), plant (écoulement d'un faux lingot) et planteur (celui qui baille les faux lingots), quille (jambe), roe (justice), rujle (feu de saint Antoine), sire (dupe), vendangeur (filou).
Tous ces termes se retrouvent à la fois dans le Jobelin de Villon et dans le Jargon des Coquillards, accompagnés dans ce dernier texte d'une explication précise que nous avons donnée entre parenthèses.
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Une partie importante du lexique du Johelin est constituée d'autre part par le moyen français plus ou moins détourné de son sens réel, tels les mots :
Accolé (pendu = embrassé), banc (échafaud), benard (voleur = niais ou qui se montre tel), brouer (marcher = se sauver), can (prévôt = khan), chanter (parler), contre (compagnon), desbouscr (dépouiller = décrasser), dorer (mentir), emôoiirreux (bourreau =: celui qui embourre i. e. le cou du patient), cnclouer (emprisonner = attacher avec des clous), emmaller (emprisonner = mettre dans une malle : cf. coffre), enterver (entendre le jargon = interroger), eschecquer (éviter = faire éprouver un échec à), essorer (pendre = exposer à l'air), fueille (bourse = feuillet), gailleur ou gayeux ( trompeur), jwc (gibet = juchoir), niathe (prison = tombeau?), etc.
Quelques associations d'idées sont particulièrement intéressantes :
Ange, angel, sergent, sens qui a longtemps subsisté dans certaines provinces, par exemple à Dijon, où « envoyer un ange » signifiait, encore au temps de La Monnoie, envoyer un sergent. Au xvi' siècle, ange de Grève désignait le croche teur : « c'est à cause de leurs crochets qui forment comme des ailes, » remarque Oudin (iG/jo). C'est en effet d'un crocheteur qu'il s'agit dans ce passage des Joyeux Devis de Des Périers (p. i86) : « Pourquoy fais tu cela, ange de Grève ? )>, et Du Fail, dans un de ses Propos rustiques, dit dans le même sens (éd. La Borderie, p. 58) : « Tailleboudin fut l'un des Anges de Grève, et bon petit Porteur de Halle... »
Arghquin, saint archquin, sorte de jeu de dés (cf. arque y
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dé), sens confîrnK^ par le synonyme haboiie qui suit (Bail. X) :
Vive David, saint archqidn, la babouo
Beroaud, bcrard, \\\\ des surnoms que Villon donne à ses compagnons : c'est un terme injurieux qui signifie proprement loup-garou {berou}. la finale étant la même que celle de Paroaart pour Paris.
Coffre, prison, assimilation à un coffre ou à vme malle (Bail. I) :
Enmalés en coffre, en gros murs.
Ces gros murs soni synonymes de coffres niassls, locution fréquente dans les Ballades, tandis que coffres joyeux répond exactement à mat/ie gaudie. Aujourd'hui encore, malle désigne la salle de police.
Halle grip, potence (Bail. II) :
Montigny y fut, par exemple.
Bien attaché au halle griip.
C'est le poteau qui saisit (grup) * le délinquant et qui fait hàler {haller) son cadavre : les pendus restaient exposés aux rayons du soleil qui les desséchait.
MoE (faire la), en parlant d'un pendu, proprement faire la moue, la face tournée vers le soleil (Bail. YI) :
Car le bizac, à voir advis, Fait aux beroars faire la moe.
I . La variante grue que donne Chevallet, dans sa Vie de saint Christophe (i53o), est probablement une transcription fautive de grup.
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On lit dans la Satyre Ménippée, harangue du sieur de Rieux (éd. Labitte, p. ii5) : « Je suis après mes intelligences pour prendre Noyon : si je n'en puis venir à bout, je seray evesque de la ville, et des champs S et fcray la moue à ceux de Compiegne. »
Rouge, rusé, malin (Bail. IV) :
Benards, vous estes rouges gueux.
Avec ce même sens dans le Mistere du Vieil Testament (VI, 78) :
Ha, que tu es ung rouge gueux Et ung fin arbre, ce me semble !
Dans une chanson du xv^ siècle (éd. G. Paris, p. 129) :
S'elc est fine, soyez songneux Que de ses fins tours vous gardez ; Car souvent les plus rouges gueux Y sont surprins, bien l'entendez.
Et dans les Repues franches, attribuées à Villon :
Pour attraper les plus huppez.
Les plus rouges y sont gruppez.
L'homme roux a toujours été réputé malin et traître. On lit dans le même Mistere du Vieil Testament (II, 25/|) :
Je fais double de trahison ;
11 est roux, c'est signifiance : ^
Qu'en homme roux peu de fiance.
C'est commime relation.
1. Expression proverbiale pour dire <( pendu », employée d'abord par Rabelais, dans sa Panlagruéline Prognosticalion (ch. V) : « Un des susdits sera ceste année faict evesque des champs, donnant la bénédiction avec les pieds aux passans. »
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Le Thresor des sentences dorées (1577) de Gabriel Meurier cite ce proverbe courant au xvi" siècle :
Homme roxix et chien lainu ou polu Plutost mort que cogneu.
Les Ballades renferment aussi quelques termes vulgaires ou provinciaux : arque (dé = arche), babiller et babigner (parler), bigner et rebigner (regarder), suc (cou).
Ajoutons-y gourrer, tromper, escroquer (Bail. Vlll) :
Gueulx gourgourans par qui gueulx sont gourrez,
qu'on retrouvera, comme terme jargonnesque, dans le petit lexique de Guillaume Bouchet (1597). Sous la forme dérivée, et à côté de gorrinus, escroc, ce verbe figure dans une lettre de remission de 1895 (Ducange, v° gorrinare) : « Nolebat quod dictus Petrus filius suus luderet cum vespilionibus gorrinis... ipse non erat vespilio gorrinus, nec consueverat aliquem gorrinare, sive decipere ».
Ce texte est écrit dans le Midi, où cette famille de mots est encore vivace : Lyon, gorrin, escroc (dans le Dauphiné : homme sale, fainéant, vagabond), proprement goret ; et Langued., gourra, gourrina, vagabonder, duper. C'est du Midi que le mot a pénétré en français, dans les patois du Nord (wallon, picard, normand) et ailleurs : Poitou, Champagne, Lorraine, Suisse; il subsiste encore dans l'argot, en même temps que les dérivés gourre, escroquerie (« vol à la gourre »), et gourreur, faux marchand qui vend de mauvaises marchandises sous prétexte de bon marché (Paillet).
Le reste du vocabulaire jargonnesque de Villon est obscur et embrasse ces trois rubriques ;
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A. Termes encore courants, mais pris dans une acception inconnue : Bas assis, beau de bourdes, doulx dieux, planter du gris, peler oignon; — assiéger, bris, cuir, droguerie, duc, éclipses, fée, farci, joue, noirci, etc.
B. Formes secondaires isolées au sens peu clair : Arderie(dén\'éd' ardre, brûler), arerie {à' arer , labourer), esterie (d'ester, se tenir debout), formations analogues à celles de hur/erie, choc (de hurler, heurter), et turterie, potence (de tortre, tordre), ce dernier déjà dans le Mistcre du Vieil Testament (VI, 76) :
Aller fault à la torterie.
C'est à dire an jolly ^îbet.
C. Termes à la fois de sens et d'origine inconnus : Ans {ens), aruant, arrose, baudrouse, besifïe, bisan, bizac, carieux, evaige, far dis, farge, flogie, fressous, ■graveliffe, grime, grume, hirenaUe, hurme, hurquer, luezie, mouapgie, pirenalle, pogois, quarre, rurie, soe, spelican. Mie.
Si l'on excepte duppe, mate et turterie, attestés antérieurement à Villon, ainsi que ance et fourbe, l'argot du xvi" siècle n'a gardé de ces Ballades que fort peu de chose : coffre, dure (la), enlerver, marier (pendre), marque (fille), ver g ne (ai lie).
En somme, la majorité des termes du Jobelin reste lettre close et le restera probabiememt à jamai-s.
L'essai d'édition critique qui suit est du à M, Pierre Champion ; il l'a fait précéder de oeifclje .notice :
Les pièces jargonnesques de VïUon nous sont parvenues sous deux formes :