H. -France, Vocabulaire, p. 44g et
travailler, se rendre à l'atelier ; turbine, besogne, jour de travail ; turbiner, travailler beaucoup, se donner beaucoup de mal; turbineur, turbineuse, ouvrier, ouvrière» (Rigaud).
Y ne turbine pas, pas si bête, à présent il est dans les théâtres (Poulot, p. 18G).
Après six jours entiers d' turbin,
.Y me sentais la gueule un peu sale...
(Richepin, Gueux, p. 17.")).
Moi, j' travailF pus, j'aim' pas F turbin ; J'ai Vingt-huit ans, j' m'appelle Usèbe, Et j' trimarde...
(Bruant, Route, p. 69), Les turbineurs 's' cass' el' cou...
(Idem, Rue, I, 188).
Dans l'argot des typographes, turbiner, c'est travailler activement (Boutmy).
20 Dans le langage militaire, turbiner, c'est travailler, marcher beaucoup (Merlin).
De même, dans la bouche des rôdeurs :
Bon sang d' bon Dieu ! quel turbin !
V viens d' mett' mon pied dan' eun' plaque...
(Richepin, Gueux, p. 180).
3° Dans le jargon des filles : a Aller au turbin, c'est aller faire une promenade prostitutionnelle ; une bonne turbineme, dans le jargon des souteneurs, c'est une tille publique d'un bon rapport » (Rigaud).
La gonzesse turbine, y aura de la galtouze ce soir (Méténier, p. 188).
L' turbin, c'est bon pour qui qu'est mouche...
(Richepin, Gueux, p. iSB .
Quand on veut qu'eun' marmott' turbine, Faut pas qu'aile ay' l'air d'un torchon, Ni qu'a soy' trop dans la débine.
(Bruant, Rue, II, <j8).
4° Dans celui des souteneurs, voler, assassiner : Pour boulotter faut qu'i' turbine,
V s'en va su' 1' tas, à son tour;
A coups d' lingue, au coin d'eun' impasse... Qu'i' soy' jeun' ou qu'i' soy' barbon ! Tant pis pour el' premier qui passe...
(Bruant, Rue, II, 76).
5° Dans le jargon du voyou: Turbiner une verte, boire un verre d'absinthe, mot à mot, travailler la liqueur verte (Rigaud).
Le mot a passé dans les parlers provinciaux: Anjou, turbin, tracas, fatigue, travail (« ce mot, d'importation récente, est le substantif verbal de turbiner, qui, lui, est en usage depuis longtemps ») ; turbiner, trimer, travailler beaucoup et en grande hâte (Verrier H Onillon).
Turne, maison (1800), désigne plutôt, dans le bas-langage, un louis pauvre ou l'atelier.
Ce n'est pas au\ quatre coins de sa lurne qu'elle trouverait des sujets de trait.' (Zola. p. :^*'>).
Y faudrait pus que ça, que le pipelet de sa turne lui fasse un sermon parce qu'il est pal* (Poulot. p. 08).
De même, dans les parlers provinciaux : Normand, turne, masure ; Picard : taudis ; Champagne : maison sale ; Berry : réduit, bouge ; Vendée : maison de pauvres gens ; Bas-Maine : échoppe, cabane ; Bresse, turne, masure, taudis (« se prend toujours en mauvais tour », Guillcmant) et Anjou, lurne, maison, établissement (« ne se dit qu'en mauvaise part ou en plaisantant », Verrier et Onillon).
\ iM.ï-Di 1 \. couteau (Vidocq), mot encore usuel : Moi j' sui- gonzene d' loucherbème...
J'y fous mon vingt-deux dans la peau.
(Bruant, Bue, II, m).
Surtout familier au langage des casernes (Merlin).
Zigue, camarade (Vidocq), terme devenu tout à fait populaire.
i° Dans le langage des ouvriers : « Zigue, bon garçon : un bon chef est un zigue, un bon camarade est également un zigue » (Rossignol).
On appellait les camarades qui avaient l'air bon zig... De bons zigs qui feraient cette bricole-là après leur journée (Zola, p. 279, 3o8).
Le patron est un zigue et il lui donnera son prêt (Poulot p. 76).
2° Dans celui des casernes ; Zigue, bon zigue, luron, bon vivant, camarade (Merlin).
3° Dans l'argot du voyou :
Les pantes doiv'nt me prend' pour un pitre,
Quand, avec les zigs, sur eul' zinc,
J'ai pas d' brais' pour m' fend' d'un litre...
(Richepin, Gueux, p. iGO).
De même, les dérivés plus récents, zigard, zigoto et zigoyo. Polyt' c'est un copin à moi :
Un chouette, un zigard, un vieux frère.
(Bruant, Rue, I, 175).
Les Sources de l'Argot Aucun, t. H, 1 /
Des zigoyos qu'a l'œil en d' sous Et qui barbot' dans votre profonde.
(Mac Nab, Chansons du Chat-Noir, II, 28).
Le mot est aussi usuel dans les parlers provinciaux : Bresse : zigue, bon zigue, joyeux drille, bon compagnon ; Anjou : bon garçon, joyeux vivant, aimable compère !.
Ont également survécu la plupart des formes pronominales :
Mézigue, tézigue, sézigue ; mogniasse, logniasse, sogniasse ; moniere, sonière ; monorgne, tonorgue, sonorgue ; nouzailles, vouzailles *.
1. Nous n'avons pas tenu compte dans cet exposé que des termes réellement vivaces. Dans un roman récent de Nonce Casanova, Le Journal à Nénesse, écrit dans un excellent style parisien, Fauteur met parfois dans la bouche de son héros, le beau Nénesse de la Courtille, détenu à la Roquette, de véritables anachronismes :
a. P. 17O : En lui babillant des priantes dans toutes les ratiches de Pantruche ; p. 35 : Je sentais bien qu'elle était faraude de se brouer à mon aileron (p. 219 : Oui, mais je ne peux plus brouer de l'avant) ; p. 35 : Ils m'auraient crevé de me hier en possession d'une poule de ce numéro-là (p. 1 3 1 : Lue au bec.'); p. 3o : J'ai cavalcade tout Parouarl pour te rejoindre...
b. P. 12 : La tète morte du franc-pilois des assises... (p. i8/§ : Voilà ce qu'il va se dire, le Franc-pil... le Président de la République...): p, ia3 : La camarde aux piltoches anderliques ; p. 106 : On va te l'expédier en vironne, dans un coin bath...;p. n3 : Ah ! le zeruinois, il en avait des bonnes !
c. P. 23'i : De la vinoche, du pivois de Rougemont, deux pleins classes.
d. P. 58 : Le noir de ma caniche... (p. 5g : lorsque le comte de la caniche m'apporte la gamelle); p. 97 : J'étais tout seul, dans mou caslu... ; p. 92 : Qu'est-ce que c'est que vous lui avez conté au Franc- Mitou dans votre largongi d'encensoir P (p. i38: C'est plus sacré qu'une jactance de franc -mitou...) ; p. i53 : Je zerve comme un veau...
La première catégorie d'archaïsmes appartient en propre aux ballades jargonnesques de Villon ; la deuxième, à la Vie généreuse (1 5<»(>) ; la troisième, au glossaire de Bouchet (1098); la dernière, au Jargon de V Argot (1G28). L'auteur de Nénesse, ayant trouvé ces mots dans Delcsalle, les fit siens ; il eut seulement le tort d'attribuer au langage d'un jeune criminel de nos jours des termes de jargon qui ont disparu définitivement depuis au moins trois siècles.
Les chansons spirituelles que M. Léon de Bercy a fait insérer dans le Dictionnaire de Bruant, sous son nom ou sous le pseudonyme de Blèdort, sont souvent empreintes d'archaïsmes argotiques.
2. Les lexicographes de l'argot en ont tiré des entités telles que : gniasse, nière, orgue, au sens d'individu, personne, homme. Cf. Ros-
Je jaspinorai sur ton gniatsc.,. au butlinguo du quart.
(Méténicr, p. 1 <(.">).
C'esl pas qu' j'ay' peur cd' la grand' «orgue... La liu du monde après mon orgue...
(Bruanl, Rue, II, 72).
1 laiss' toujours chauffer mézigue...
(Idem, II, ao6).
De même, quelques adverbes :
(\\, girole, oui ; icigo, ici ; lago, là ; et surtout:
Nibercue, non (1800), abrégé on mii, rien : Le vin ne vaut
que nib, il ne m'a donné que nib, un chauve a nib de douilles
(Rossignol).
Faut qu'ai' tortor'. Nib dans 1' cabas.
(Richepin, Gueux, p. 189).
Moi, j' fous nib cd' nih. ej1 Miis pègre...
(Bruant, Hue, I, o3).
Le mot a aussi le sens d' « affairé », c'est à-dire coup, vol :
Je n'y entends rien pour monter un nib... 11 est venu me chercher pour faire un nib (Méténier, p. i«ô et nj.">).
Higaud cite en outre nibè, assez (dans H. -France : nibe ! silence!) et niber, regarder, proprement, ne rien faire, dans le jargon des rôdeurs de barrière.
Envisageons maintenant l'ensemble clc ces survivances.
Ce qui frappe à première vue, c'est le grand nombre de termes de jargon qui. depuis un demisiècle et par des canaux différents, ont pénétré dans le bas-langage. Parmi ces emprunts, il s'en trouve qui remontent à l'époque même de la constitution des classes dangereuses. Des mots tels que Varton,
si^nol : Gniasse, moi, lui (mon (/niasse, moi, son gniasse, lui); nière, moi, lui (mon nière, moi, son nière, lui); orgue, (mon orgue, moi, son orgue, lui). V. notre Argot Ancien, p. 55-07, et le Glossaire.
2ÔO CONCLUSION
le pain, auber, argent, rifle, feu, etc., qu'on lit dans L'enquête de 1^55 des Coquillards dijonnais, sont aujourd'hui familiers à tous les Parisiens de bas-étage. Ce qui constituait jadis le fonds commun d'un langage strictement secret a trouvé de nos jours un dernier refuge dans le parler vulgaire de la capitale et de la province. Bien plus, qu'on réfléchisse un instant à la viabilité et à la force d'expansion d'un mot protéiforme comme rupin, et on sera disposé à admettre qu'il en restera quelque chose de définitivement acquis à la langue générale.
Cette pénétration, isolée avant le xixe siècle, a sensiblement augmenté depuis cinquante ans ; et le mouvement linguistique dans ce sens est loin d'être terminé. Ce développement récent n'a pas encore trouvé son expression dans une œuvre définitive ; mais d'ores et déjà, elle compte quelques ouvrages d'une valeur littéraire incontestable (en dehors de leur importance linguistique) : L'Assommoir de Zola, La Chanson des Gueux de Richepin, Les Chansons et Monologues de Bruant, Les Soliloques de Jehan Rictus.
Dans cette expansion des termes de jargon, il y a eu certes plusieurs intermédiaires. Autant qu'on peut l'entrevoir dès maintenant, un des rôles prépondérants revient aux soldats. Le service militaire obligatoire et la dispersion des contingens libérés dans le pays ont beaucoup contribué à cet accroissement linguistique aussi bien à Paris que dans la
province, particulièrement dans cette dernière.. Le Langage des casernes, tout pénétré de mots d'argot, ne pouvait manquer d'aider efficacement à leur vulgarisation.
Les ouvriers, par leur nombre et leur diversité, ont eu une action tout aussi considérable.
Nous tacherons de démêler ailleurs l'influence que chacun de ces éléments sociaux a eu sur cette phase dernière du bas-langage.
L'armée des gueux ne compte plus aujourd'hui, comme au temps des Cours des Miracles, quelques milliers d'individus, en marge de la nation, isolés et dispersés, mais des centaines de mille, des millions. Elle englobe la foule des miséreux, des chemineaux, des travailleurs, toute la masse du peuple. Dans un pays démocratique comme la France et grâce à un instrument d'expansion aussi puissant que la presse, les différentes classes sociales se pénètrent de plus en plus profondément. Une répercussion linguistique de bas en haut se fait constamment sentir, et la littérature contemporaine, par ses deux manifestations les plus importantes — le roman et le théâtre — en fournit des témoignages nombreux et significatifs.
Abréviations (noms d'auteurs et titres d'ouvrages, documents, etc.) :
B. = Guill. Bouchet, Serées, 1098.
Chaufl*. — Chauffeurs, 1800.
Coq. = Coquillards, i455.
Doc. = Documents jargonnesques (Chansons, lettres, etc.), 18 28-1 8', 9.
Gloss. = Glossaires d'argot, 1828-1800.
Granv. z= Granval, Cartouche ou Le Vice puni, 1725 *.
Granv. 2 — Granval, même ouvrage, dernière édition, 1827.
J. 1G28, iG3/|, 1660, 1690, 1700, 1728, i836, 1849 =Jargon ou Langage de l'Argot reformé, 1628 à 1849.
Litt. = Documents littéraires, i844-i85o.
Myst. Test. = Mystère du Vieil Testament, vers i458.
Myst. Ap. = Mystère des Actes des Apostres, vers i4Go.
Myst. Pass. = Mystère de la Passion Jesus-Christ, vers i486.
Myst. Chr. = Mystère de la Vie de St. Christophle, i53o.
Rat = Le Rat du Châtelet, 1790.
Resp. = Response et Complaincle au grand Coesre, iG3o.
Vid. = Vidocq, Mémoires (1828) et Les Voleurs (1837).
Vie = La Vie généreuse des Mercelots, 1596.
Nie- = Même ouvrage, deuxième édition, 1627.
Vill. = Villon, Le Jargon ou Jobelin, if\5- 2...
1. L'équation : Granv. =r J. 1728-18/19, signifie que le terme introduit par Granval (1725) a pris place dans les éditions ultérieures du Jargon de l'Argot, à partir de 1728.
a. Nous en avons exclu les termes anciens français qu'on trouve généralement dans Godefroy : Bauderie, hardiesse ; délouer, blâmer ; echever, éviter ; fars, farceur ; gallois, noceur ; haire, tourment ; hurtis, choc ;
Sigles :
[ ] Coquille de forme ou de sens.
? Sens et origine inconnus.
(?) Terme douteux.
N. B. — La notation Bas-langage renvoie, pour les détails, à notre prochain ouvrage sur le Langage populaire parisien.
ABADIS, foule, Yid., H, 109; Doc, II, 191 ; — it. abbadia, abbaye : cf. fourb. badialita, lieu où beaucoup de personnes s'assemblent, propr. lieu d'une abbatiale. La graphie abadis. pour abadie, est analogique (cf. ramassis).
ABAT-RELUIT, abat-jour, Vid., II, 109. V. reluit.
ABATTOIR, cellule des condamnés à mort, à la Roquette, J. 1849, I, 200 ; — cf. boucherie.
ABBAYE, four, J. i836, I, 200 : les deux bâtiments sont également voûtées. Les malfaiteurs cherchaient jadis un abri dans les fours à plâtre, les carrières, etc. : l'abbaye ruffante, le four chaud — Vie, 1, i46, 166 ; J. 1628, I, 191 — était poulies gueux un fréquent lieu de repos pendant les intempéries. V. four.
ABBAYE DE MONTE-A-REGRET, 1° Potence, J. 1628, I, 192, et J. 1660, I, 2^0 ; Resp., I, 262, 253 ; Granv., I, 329 ; — le gibet, comme une abbaye, sépare de ce monde, et le malfaiteur en montait les marches avec regret. La pendaison fut abolie en France le 21 janvier 1790 ; 2° Guillotine, J. 1849, I, 200 ; Vid., II, 109 ; — depuis le 27 mai 1792 ; à partir de cette date, les anciens noms de la potence furent transportés au nouvel instrument de décapitation (v. tôle, tôloire, veuve, etc.). Cette désignation de la guillotine n'a plus sa raison d'être depuis 1871, époque à laquelle on a supprimé les treize marches pour monter à l'échafaud. Le nom d'Abbaye de Monteà-regret qu'Oudin (i64o) rend par « eschelle qui sert à ceux
inauvcr, mouvoir ; memoradis, mémoralif; mcnestrandic, art du ménétrier ; noer, attacher ; poe, patte ; riffler, piller ; suc, cou ; vironicte, véronique, image du Christ empreinte sur le Saint-Suaire, etc.
que l'on pend », a survécu dans plusieurs noms de lieu, dans le Berry et le Bas-Maine l.
ABBAYE DE MONTE-A-REBOURS, synonyme du précédent, ^ id., II, 109. Au supplice de la pendaison, le bourreau montait à une échelle fixée contre la potence et aidait le condamné à monter lui-même à reculons.
ABBAYE DE SAINT LASCHE, nom facétieux du séjour des gueux, J. 1628, I, 245 ; — dans le bas-langage, sainl Lâche désigne le fainéant.
ABBESSE, vol, Coq., I, 98, le pendant des synonymes modernes : nonne, sœur de charité, etc.
ABEQUER. nourrir gratuitement, Vid., II, 109 ; — Picard, abéquer, donner la béquéc
ABÉQUEUSE, nourrice, Vid., II, 109. Dans l'argot moderne : voleuse qui- dévalise les magasins de nouveautés en se servant d'un enfant (Virmaitre).
ABJA (faire 1') (?), se sauver, II, 45.
ABLOQUIR, 1° Acheter, J. 1628, 1, 191, aa5, a3i ; Vid., II, 1 10; 2 Acquérir (et abloquisseur, acheteur), Vid., II, no. V. bloquir.
ABOUDIER, sasser, J. t836, I, 200. V. abour.
ABOULAGE ACRE, abondance, Vid., II, 110, propr. forte arrivée. V. acre.
ABOULER, 1° Apporter, Rat, I, 33g ; 2° Venir, Rat, I, 33g ; J. i836, I, 200 ; Doc, II, 182, 186 ; 3° Payer à contrecœur, Vid-., Il, no, Doc, II, 180. Terme d'origine dialectale (Berry, Poitou, Normandie), passé dans le bas-langage, II, 210.
ABOUR, sas, J. i836, I, 200. Origine inconnue.
ABOYEUR, homme chargé d'appeler les personnes au parloir, Vid., II, 110.
ABREUVOIR A MOUCHES, blessure saignante au visage, Vid., II, no. Bas-langage.
ABROQUER] = abloquir, II, .17.
ABROUART ? Vill., I, i34. — [brouillard], II, 36.
ABROUER? Vill., I, i34, i37. — [arriver], II, 36.
ACCENT, signal jadis convenu entre les voleurs pour avertir d'un danger imminent, Vid., II, 1 10 : il consistait à cracher bruyamment en décrivant avec le pouce droit un demi-cercle ou arçon (propr. petit arc). Ce signe de reconnaissance était déjà pratiqué par les Coquillards dijonnais (v. cracher).